‹ Essai sur le salaireChapitre 23 sur 23 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Conclusion.

Avant de terminer ces études sur la théorie du salaire, il ne sera pas inutile de résumer, en guise de conclusion, les idées générales que nous y avons développées.

Nous avons vu, tout d'abord, que le salaire, comme mode de rémunération du travail; est un fait historique assez récent. Autrefois, le salariat n'existait point. Le partage des fruits du travail ne se faisait point comme aujourd'hui. Plus loin, nous avons vu une tendance manifeste d'accorder aux salariés une part dans les bénéfices réalisés dans l'industrie et intéresser ainsi les travailleurs, d'une façon plus directe, dans l'œuvre de la production.

Après cela, nous avons examiné la question du salaire naturel *et du salaire nominal,, et nous avons conclu qu'il ne fallait jamais confondre ces deux termes. Le salaire en argent peut augmenter sans qu'il puisse pour cela procurer plus de bien-

être aux ouvriers, si le prix des vivres augmente plus rapidement.

Le salaire aux pièces ou à la tâche, quoi qu'il soit préférable, au point de vue purement économique, à celui à la journée ou à l'heure, nous a semblé devoir être repoussé par les travailleurs, parce qu'il est un moyen d'exploitation plus grand entre les mains des employeurs.

Sur la question de savoir si la situation des travailleurs s'est améliorée, nous n'avons pu répondre formellement à cause du manque de matériaux existant pour cela ; mais les &its cités et pris à des sources sûres nous permettent plutôt de dire non que oui.

Le rapport du salaire et du profit, au lieu d'être un rapport ami, bienfaisant, comme le disent les économistes orthodoxes, nous a paru être, au contraire, hostile; la hausse de l'un de ces deux éléments de la répartition des richesses ne peut se feire ordinairement qu'au détriment de l'autre. De là cette guerre des intérêts, cette lutte de chaque jour entre salariés et industriels salariants.

Nous avons fait ensuite un travail de comparaison entre le salaire et la rente, et là encore nous avons vu cette guerre, cette hostilité croître sans cesse. Nous avons vu le taux des salaires, la propriété, acquérir une valeur grandissant sans

cesse, pendant que les bras des ouvriers, ce capital des travailleurs, comme on Tentend dire chaque jour, ont plutôt une valeur allant en diminuant, à cause de la concurrence atroce que tous les progreTindustriels leur font de plus en plus.

L'accroissement des capitaux, les facilités toujours plus grandes de la production, au lieu d'être une source de bien-être pour les salariés, comme on se plaît A le dire, ont un effet tout contraire. La misère se développe d'autant plus rapidement que la richesse s'accroît. C'est qu'il ne suffit pas de créer des richesses nouvelles, il faut qu'elles soient mieux distribuées.

Le problème de la population, problème vaste et curieux tout à la fois, au lieu de se poser, comme on le prétend généralement, semble, au contraire, avoir un caractère tout différent. Le bien-être, au lieu d'être un stimulant au développement de la population, est cause, au contraire

— tous les observateurs sérieux en conviennent

— d'un ralentissement dans l'accroissement de la population. Nous voyons les pays les plus pauvres avoir une population nombreuse. La conclusion, à ce siyet, c'est que la misère est plus prolifique que le bien-être et qu^il n'y a qu'un remède à une population surabondante, c'est le développement de l'aisance.

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A rencontre de ceux qui disent qu'il n'y a rien à faire pour améliorer le sort des travailleurs^ que la loi des salaires est une fatalité économique contre laquelle rien n'est possible, nous avons établi, pensons-nous, que c'est une ei^reur de croire ainsi à l'inflexibilité des lois économiques.

Les grèves, les coalitions d'ouvriers, l'intervention des pouvoirs publics ont une action sérieuse et bienfaisante sur le taux des salaires. Le pays où le nombre des grèves a été le plus considérable et où les ouvriers ont organisé une résistance contre les tentatives homicides des capitalistes, est celui où les salaires sont les plus élevés de toute l'Europe.

Voilà, en quelques mots, ce qui ressort de ces études.

Mais, qu'on ne l'oublie pas, ces deux termes. Progrès et Misère, marchent sur une ligne parallèle. L'exemple des Etats-Unis est frappant.

M. Henry George a montré, avec une clarté lumineuse, avec un ensemble de faits incontestables^ combien on avait raison de dire que notre civilisation danse sur un volcan ; combien il est nécessaire de changer les rapports actuellement existant entre ceux qui travdllent et ceux qui possè; dent.

La tendance économique de notre siècle, c'est

de concentrer de plus en plus la richesse entre un nombre restreint d'individus; c'est- de créer la misère et de rejeter la classe moyenne dans -le prolétariat. La terre se sépare de plus en plus de celui qui la cultive. Le capital échappe de plus en plus au travail. Cette lutte des intérêts, cette nouvelle féodalité qui s'est constituée, sont autant d'éléments de discorde et de haine entre les hommes. '

Le problème social se pose donc. Il y a nécessité, urgente nécessité, de s'en occuper. .

L'imminence d'une révolution sociale se manifeste dans tous les pays. Dans lès centres industriels, pas une semaine ne se passe sans discussion, entre les ouvriers et ceux qui les emploient. Les grèves deviennent chaque jour plus nombreuses. Avec elles la haine grandit. Tout cela nous feit présager un avenir bien sombre.

Dans Tagriculture, la lutte est grande aussi entre ceux qui cultivent la terre et les propriétaires. Le taux de la /ente, allant toujours croissant, soulève des murmures sans fin. Là aussi, la guerre des classes est en permanence.

Voyez ce qui s'est passé et se passe encore en Irlande. Voyez ces révoltes de paysans russes, italiens, espagnols. Chose étrange : dans ces beaux pays d'Italie et d'Espagne, où la nature, riante

et belle, semble devoir donner, à ses enfants le bien-être et une vie facile, le paysan est exploité ; il travaille de longues journées et ne reçoit, en retour, qu'un maigre salaire ! C'est qujB la terre appartient non à celui qui la cultive, mais à un propriétaire oisif, qui, sous prétexte de rente, enlève le plus clair de la récolte. La richesse du sol, au lieu d'avoir pour résultat de donner à tous les habitants le bien-être, ne rapporte à la masse que la misère, et tout cela à cause du mauvais régime qui y domine.

Aux Etats-Unis, la rente augmente sans dis" continuer. La situation n'est pas aussi tendue que dans notre vieille Europe, c'est vrai, mais le temps n'est pas éloigné où le problème de la propriété se posera, là-bâs tout comme ici, et alors on ne sait ce qui arrivera. Le Nouveau-Monde marche à pas précipités vers. cette situation* Le bien-être, quoiqu'y étant encore plus répandu que chez nous, diminue de plus en plus.

La situation est donc pleine, de périls. On ne pourra sortir de cette impasse qu'en changeant les bases actuelles de la vie économique. Des concessions, de la part de ceux qui détiennent les âouï*ces de la richesse, sont nécessaires. Ces concessions, les classes privilégiées devront les

faire volontairement, sinon elles leur seront ai'rachées avec violence.

Déjà, au siècle passé, un écrivain le disait : « Ce n'est jpas assez qu'un pays ait la faculté de j)roduire beaucoup d'aliments : il faut que l'état social soit tel qu'il engage à les bien distribuer. »

« Les travailleurs, disait l'économiste Blanqui, les travailleurs n'ont pas besoin de subventions ui de protection abusives ; il suffit qu'on leur laisse une plus forte part des produits de leur travail.* >

Pour terminer, nous laissons la parole à Chateaubriand, qui a admirablement saisi le caractère de la lutte, engagée de nos jours, entre ceux qui travaillent et peinent et ceux qui jouissent sans travailler : ^

< A mesure que l'instruction descend dans les classes inférieures, dit-il, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge l'ordre social depuis le commencement du monde, plaie qui est la cause de tous les malaises, de toutes les agitations populaires. La trop grande inégalité des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée, d'un côté par l'ignorance, de l'autre par l'organisation factice de la cité; mais, aussitôt que cette inégalité est généralement aperçue, le coup mortel est porté !

• » Recomposez, si vous le pouvez, les fictions

aristocratiques; essayez de persuader au pauvre, quand il saura lire, au pauvre auquel la parole est portée chaque jour par la presse, de ville en ville, de village en village, essayez de persuader, à ce pauvre, possédant la même lumière et la même intelligence que vous, qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que tel homme, son voisin, a, sans travail, mille fois le superflu de la vie; vos efforts seront inutiles.

» Lorsque les chrétiens brisèrent les dieux de rÉgypte, ils virent s'échapper des rats de la tête des idoles. Tout s'en va. Il ne sort plus un enfant des entrailles de sa mère qui ne soit un ennemi de la vieille société ! >

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