‹ Essai sur le salaireChapitre 22 sur 23 · CHAPITRE XV La loi des salaires · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV La loi des salaires

Nous allons examiner maintenant ce qu'on a appelé la loi des salaires, la loi d'airain^ comme disait Lassalle.

Qu'est-ce que cette loi d'airain du salaire?

C'est celle en vertu de laquelle le salaire moyen ne saurait normalement dépasser la quantité de subsistances nécessaire, dans un temps et dans -un milieu donnés, pour que l'ouvrier pût vivre et se reproduire.

Cette loi que Lassalle attribuait à Ricardo, — à tort selon nous, — trouve en quelque sorte sa consécration dans les ouvrages des maîtres de l'économie politique.

D^jà, au siècle passé, Turgot la définissait comme suit : « Le simple ouvrier, qui n'a que ses bras, n'a rien qu'autant qu'il parvient à vendre aux autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher, mais ce prix plus ou moins haut ne

dépend pas de lui seul; il résulte de raccord qu'il fait avec celui qui paie son travail. Celui-ci le paie le moins cher qu*il peut, et comme il a le choix entre un grand nombre d'ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc forcés de baisser leurs prix à l'envi les uns des autres. En tout genre de travail il doit arriver, et il arrive, en effet, que le salaire de Touvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour se procurer sa subsistance.»

Ricardo, de son côté,a écrit : « Le prix naturel du travail est celui qui fournit aux ouvriers en * général les moyens dp subsister et de perpétuer leur* espèce, sans accroissement ni diminution.,. Quand le nombre des ouvriers s'accroît, les salaires descendent à leur taux naturel et quelquefois ils tombent encore plus bas. »

Adam Smith, J.-B. Say, Stuart Mill, et bien d'autres encore,ont exposé la même théorie d'un pessimisme désolant.

Cette loi des salaires fait dire à Lassalle que la classe des ouvriers est renfermée dans un cercle économique fermé.au-dessus duquel on lit l'inscription de l'enfer du Dante : Vous qui entrez ici^ laisse» toute espérance ! •

Cette théorie admise, il n'y a rien à faire. C'est là la raison dominante de la formule des écono-

mistes : laissez faire, laissez passer I II n'y a rien à faire!. Subissez en silence le sort qui vous est fadt, car c'est en vain que vous essayeriez d'y remédier. Vous êtes enfermés dans un cercle dont il est impossible de sortir !

Heureusement, cette loi,ou plutôt cette théorie, n'est pas exacte, et nous essayerons de le démontrer. Cette loi, comme toutes les lois économiques d'ailleurs, est nne loi tendantielle: Il y a tendance à ce que les choses se passent comme le dit Lassalle, après les économistes; mais en réalité, elle ne se réalise point. Il n'y a. pas en économie politique des enchaînements nécessaires contre lesquels il n'y a rien à faire, et que l'on est forcé de subir. Nous ne pouvons empêcher le jour de nmtre ni lé ciel d'étendre son voile au-dessus de nos têtes.. Nous ne pouvons empêcher le soleil de luire ni la pluie de tomber. Mais pour ne pas subir la nuit sombre, nous avons la lumière ; pour ne pfts subir la chaleur du soleil, nous avons des stores pour nos habitations, des parasols pour nous préserver de cette chaleur et des parapluies pour ne pas être mouillés par les cataractes du ciel. Nous réagissons donc contre les lois cosmiques tout en les subissant, mais nous faisons les lois sociales, économiques; voilà où est la différence.

■ L'amélioration de la situation des salariés est en notre puissance. Nous pouvons changer les lois qui régissent actuellement,dans le système capitaliste, la répartition des fruits du travail.

Lassai le a donc tort quand il écrit' : « A quiconque viendra vous parler de l'amélioration du sort de la classe ouvrière (1), demandez avant tout s'il reconnaît ou non la, loi des salaires. Sinon, vous pouvez être sûr que cet homme vous trompe, ou qu'il est de la plus 'lamentable ignorance. Si oui, demandez-lui comment il entend écarter cette loi, et, s'il ne sait que répondre, tournez-lui le dos sans remords : c'est un blagueur!... »

Lassalle a tort, et nous le montrerons plus loin .

Avant d'aborder cette démonstration, nous croyons utile dé dire encore quelques mots au sujet des lois économiques en-général.

Nous l'avons dit plus haut : nous sommes obligés de subir les lois qui régissent le monde physique. Nous luttons contre elles. La vie de l'homme est une lutte continuelle contre la rigueur de la nature. Quant aux lois sociales, aux lois économiques, elles sont œuvre humaine. et par conséquent modifiables. •

(t) Voir sa Lettre aux travailleurs de Leipzig (1863).

Toute la caste économique bourgeoise est d'accord pour dire que les lois qui président à la formation et à la répartition deg richesses sont des lois naturelles qu'il est impossible de modifier. Ils disent aux ouvriers qui fondent des associations de résistance, dans le but de faire augmenter leurs salaires, qu'ils perdent leur temps; qu'ils sont dans l'impossibilité de lutter contre ce qui existe ; que la loi qui règle les salaires est une loi naturelle contre laquelle rien ne prévaut ; qu'ils doivent se contenter du sort qui leur échoit, et que leur intérêt, bien entendu, est de se conformer à ce qui existe.

Dans cette théorie de la loi d'airain des salaires, le travail est considéré comme étant une marchandise, ce qui est radicalement faux. Si le travail était une paarchandise, c'est-à-dire une chose qu'on ne paie que ce que l'on veut, le salaire serait beaucoup plus bas qu'il ne l'est aujourd'hui dans tous les pays, dans toutes les industries. Les ouvriers ont besoin de vivre, ils doivent donc forcément travailler. Les maîtres^ du capital peuvent donc, s'ils le veulent, faire travailler leurs ouvriers pour un salaire de 1 franc, alors qu'ils en paient trois ou quatre aujourd'hui, en moyenne. Nous l'avons déjà vu : actuellement, dans l'industrie houillère belge, les bénéfices sont

bien minimes; cependant, les patrons n*osent pas, quoiqu'ils le pourraient, faire descendre les salaires plus bas qu'ils ne le sont actuellement. S'ils ne le font pas, ce n'est pas, disons-le bien vite, qu'ils ne le voudraient pas, mais bien qu'ils ne l'osent pas. Ils craignent que, poussés à bout, les ouvriers ne se révoltent ou n'aillent offrir leurs bras ailleurs. Une marchandise, il est. vrai, peut aussi être offerte ailleurs, mais, chose inerte, ne saurait se révolter. Qu'on cesse donc de dire que le travail est une marchandise ; des faits nombreux nous crèvent les yeux et nous crient le contraire.

Quand, dans un pays, la législation ne permet pas aux enfants de travailler avant un certain âge, est-ce qu'elle n'agit pas sur le taux des salaires? Si, du jour au lendemain, en Belgique ou en France, la loi défendait aux enfants de travailler avant l'âge de quinze ans, cette loi n'aurait-elle pas pour conséquence de diminuer la concurrence que se font les ouvriers, puisqu'elle diminuerait d'un grand nombre les bras qui, actuellement, sont occupés? Cette concurrence étant diminuée, est-ce que les salaires . ne devraient pas augmenter naturellement? La loi qui règle les salaires n'a donc point l'inflexibilité qu'on lui attribue ou qu'on voudrait lui donner.

Autre exemple :

Quand on examine l'évolution de la rente depuis un siècle, on remarque qu'elle tend à augmenter sans cesse. La théorie de Ricardo, sur la rente, poussée à ses extrêmes limites, nous montre la rente absorbant le profit et venant lutter contre le taux des salaires.

Ce qui détermine surtout le taux de la rente à s'élever ainsi, c'est la concurrence que se font les fermiers pour la location des terres. Les baux de courte durée influeront donc sur ce taux et c'est ce qui a lieu. Supposons que la législature intervienne dans ce domaine et qu'elle fixe à quinze années le terme minimum pour lequel on pourra désormais louer les terres ou les maisons; ne verrions-nous pas alors diminuer sensiblement le taux de la rente par suite de cette plus longue ' durée des baux, de même que la concurrence qui a lieu, naturellement, lors du renouvellement des baux qui se font généralement, aiyourd'hui, tous les 3, 6 ou 9 ans?

La loi de la rente n'est donc pas inflexible, immuable, naturelle, comme disent les économistes orthodoxes.

Un exemple récent vient encore nous montrer combien les lois économiques sont modifiables.

En Irlande, depuis de longues années, le propriétaire avait un droit absolu pour fixer le taux

de la rente. De plus, il pouvait chasser le cultivateur de ses terres quand cela bon lui semblait. Le système de location pour un temps déterminé n'était pas en vigueur. Or, la loi agraire de 1881 vient de remédier à cet état de choses. Elle a permis de fixer le taux de la rente à un prix équitable, si tant est qu'elle pût jamais être équitable, surtout en Irlande. Cette loi, nous l'avons dit déjà, a fait baisser de 20p. c. létaux de la rente pour toute l'Irlande.

Autre chose encore : •

Cette même loi vient de reconnaître au fermier la propriété des améliorations apportées par lu à la terre. C'est là un fait tout nouveau qui vient détruire de fond en comble toutes les données admises sur le droit du propriétaire^et changer complètement la loi de la rente telle qu'elle avait existé jusqu'ici.

On le voit, les faits économiques sont œuvre humaine.La législature peut en changer les caractères essentiels. Leshommes,eux-mêmes,en dehors de la législation, peuvent les modifier et les rendre meilleures, et surtout plus justes, plus équitables.

C'est ce que nous tâcherons de démontrer pour ce qui concerne le salaire* Cette démonstration dérangera peut-être les partisans du laissent faire comme elle tourmentera les apôtres du tout ou

rien, mais peu importe ! les uns et les autres se bercent de folles illusions, et il est bon de les l.eur faire perdre.

L'idée maîtresse des théoriciens de la loi des salaires, c'est que son taux est réglé par le nombre des bras qui demandent du travail, comparé à la somme de richesse destinée à être payée en salaires. Par suite, quand la population ouvrière àera relativement nombreuse, les salaires baisseront. Cette baisse des salaires fera diminuer le nombre d'ouvriers. • La mort viendra rétablir l'équilibre, la mortalité étant d'autant plus grande que les salaires sont bas. Peu à peu, l'équilibre étant rétabli, les salaires hausseront et la population ouvrière deviendra plus grande. La concurrence recommencera de plus belle alors et fera de nouveau baisser les salaires.

Eh bien, cette idée est radicalement fausse.

Ce jeu de bascule des salaires et de la population, nous l'avons déjà vu, n'existe pas en réalité.

Tout d'abord, ceci est établi : il n'existe point de fonds spécialement destiné aux salaires, fonds à part dans la richesse totale. Ce sont les circonstances qui déterminent quelle quantité plus ou moins grande de capitaux servira au paiement des salaires.

Ensuite, un plus grand bien-être dans la situa-

tion des ouvriers ne détermine pas nécessairement une procréation plus grande, une reproduction plus accentuée de^ l'espèce. Le contraire seul semble être vrai. La misère est plus prolifique que l'aisance. Il est vrai que la misère est cause d'une mortalité plus grande. Mais cette mortalité atteint surtout les jeunes enfants de moins de cinq ans, comme le démontrent les statistiques. Dès lors, la misère donnant lieu à une plus grande population, et l'exemple de l'Irlande est là devant nous., la mortalité excessive n'atteint que la jeune génération et l'équilibre se rétablit ainsi sans toucher pour ainsi dire à la masse ouvrière adulte. Quand, au contraire, l'ouvrier a plus de bienêtre, fait-il pour cela plus d'en&nts? Non, sans doute. Il est vrai que, dans les aoanées où les salaires sont élevés, le nombre des mariages est plus grand. Mais mariage n'est .pas absolument synonyme de reproduction active de l'espèce.

Certains départements français et qudques f^ovinces belgos — nous pouvons sgouter la Suède et la Norwège, ainsi que la Suisse, contrées de l'Europe où le bien-^tre est le plus r^andu — . sont également ceux où le nombre d'en&nts e^ le moins grand- par mariage. Le bien-être relatif rend l'homme prévoyant, tandis que la misèro le rend insouciant du. lendemain.

S'il était établi que le bien-être a pour conséquence d'augmenter la population, il n*y aurait pas de salut et la soi-disant loi des salaires subsisterait; mais cela n'estpas établi, au contraire.

On a . dit que le salaire ne peut s'élever audessus de ce qui est indispensable à l'ouvrier pour vivre. Stuart Mill était tellement convaincu de la vérité de cette idée, qu'il ne voulait pas que l'on donnât aux ouvriers agricoles un lopin de terre à cultiver pour eux. Il disait qu'en travaillant le soir, les jours de fêtes et les dimanches^ ces ouvriers arriveraient à avoir une plus grande somme de subsistance, mais que nécessairement les patrons en profiteraient pour diminuer d'au* tant les salaires (1).

M. Jules Guesde, dans une brochure sur la Loi des Salaires^ écrit ceci : « S'il est un fait qu'aucun économiste n'ait jamais contesté, qu'ils ont tous

(i) Ce préjngé ëcoQOmique est tellemeot enracine que c*est par eestaiines qu*on pourrait citer des exemples. En France, en 4834. eut lien une enquête sur ta condition des ouvriers. Un manufacturier de Sedan, M. Gridaine, rendait compte des mœurs et do bien-être de ses ouvriers. — Font-ils des éconotnies, ini demanda le président de la commission, et les placent- ils à la Caisse d'épargne? — Ils font des économies, répondit M. Gridiiine, mais ils les emploient en acquisitions d'objets mobiliers. Quand on leur parle de les porter à la Caisse d'épargne, tous ont la mêina réponse : Non, vraîiDent; vous réduiriez nos salaires s'il vous était prouvé que oons épargnons quelque chose de ce qu'ils sooi aujourd'hui !

au contraire crié par-dessus les toits, en suite de ses apparences conservatrices, c'est que le salaire ne saurait être inférieur bm minimum de subsistance indispensable à Ventretien et à la reproduction de Vouvrier, »

M. Guesde semble croire qu'il y a une ration à^entretien de l'individu et une ration de reproduction de Tespèce dans la nourriture que l'homme prend journellement. Si cela était vrai, on pourrait dire, en effets qu'une fois- la ration, d'entretien satisfaite, le surplus servira .à la reproduction. Mais cela n'est pas. Ne voyonsnous pas que ceux qui, aujourd'hui, consomment le plus sont précisément ceux qui reproduisent le ^o^%^ leur espèce; et que, au contraire, ceux qui consomment le moins reproduisent le plus?

Les faits constatés depuis un siècle témoignent l'erreur fondamentale de tout cet échafaudage économico-pessimiste. Nulle part, pour la généralité des salariés, le salaire ne . représente de quoi satisfaire la ration indispensable à l'entretien. La consommation de la masse ouvrière est de beaucoup insuffisante; dans l'hypothèse de la ration de reproduction, les ouvriers ne pourraient donc pas donner la vie à des enfants.

M. 'Guesde dit encore que ce minimum de subsistance existe uniquement parce que les pa-

trons ne peuvent produire qu'avec des ouvriers vivants.

C'est pour conserver ces ouvriers en vie qu'ils accordent ce minimum de subsistance. Grave erreur, en vérité ! Pourquoi donc le minimum varie-t-il tant de ville à ville et de pays à pays? Le minimum en Angleterre est plus élevé qu'en France, et ici plus qu'en Belgique ou en Allemagne. Et même ce minimum, quoique déjà si précaire, pourrait enopre descendre plus bas sans que le nombre d'ouvriers vivants ne soit inférieur à ce qu'il doit être pour la production.

€ S'il était possible, écrivait Necker, — cité par les théoriciens de la loi d'airain des salaires, — s'il était possible de découvrir une nourriture moins agréable que le pain, mais qui puisse entretenir le corps de l'homme pendant quarante-huit ' heures, le peuple des salariés serait bientôt réduit à ne manger que de deux jours l'un, lors même qu'il préférerait son ancienne habitude. »

Mais cette nourriture moins agréable et moins chère que le pain existe, c'est la pomme de terre. Aussi, en Irlande, ce n'est pas le pain, mais la pomme de terre qui forme la base de l'alimentation des pauvres. Pourquoi, si cela était au pouvoir des industriels capitalistes, le régime de l'Irlande ne serait-il pas appliqué partout ailleurs? Leg

Chinois, en Amérique, vivent d'un peu de riz, et les paysans italiens, d'un peu de maïs.

L'auteur de la brochure sur la loi des salaires dit que c'est l'intérêt seul de MM. les capitalistes qui assure aux travailleurs le strict nécessaire. Mais cet intérêt est bien mal compris, comme nous l'avons vu eh nous occupant du coût du travail. En effet, nous en sommes arrivés à cette conclusion que ce sont les salaires les plus bas qui coûtent encore le plus cher.

M. Guesde déclare que le travail est une marchandise, et dit : « Où a-t-on jamais vu donner à un cheval de labour ou de trait plus de foin ou d'avoine que n'en exige le genre de service que l'on en tire?

> Où a-t-on jamais vu fournir au foyer d'une locomotive plus de charbon qu'elle ne peut en consommer utilement? >

Comparer le travailleur à un cheval ou à une locomotive,c'est raide 1 Quand on parle des subsistances nécessaires à l'homme, il ne s'agit pas seulement de ce qu'il doit manger, mais de ce qu'il a besoin pour subsister. Or, l'homme a d'autres besoins, d'autres désirs que la nourriture. Il n'est ni un cheval, ni, une locomotive qui n'ont pas, eux, et ne peuvent pas avoir des éésirs.

Si l'homme a des désirs que n'ont ni le cheval, ni la locomotive, il possède encore la volonté que ces autres n'ont point. Il peut exiger autre chose et refuser son service si on ne le satisfait point.

Il y a plus. L'ouvrier peut s'organiser avec ses frères de travail, créer des associations, lutter contre ceux qui l'emploient et exiger de meilleurs salaires.

Les grèves, les sociétés ouvrières, ont une influence marquante sur le taux des salaires. Nous l'avons vu, d'ailleurs, et il faut tenir compte de l'exemple de l'Angleterre dans ce domaine.

A l'appui de la théorie de la loi d'airain des salaires, Guesde cite encore la loi de l'offre et de la demande. Mais cette loi, encore une fois, est une loi tendantielle. Bien des choses viennent la contrebalancer et la détruire le plus souvent • La coalition, entre autres, qu'elle soit le fait des patrons ou des ouvriers ; la grève ou le Loch-out.

La loi de l'offre et de la demande est basée sur le travailleur-cheval ou locomotive et sur la théorie du fonds des salaires. Mais cette théorie est une absurdité économique et on ne peut rien faire reposer sur une absurdité.

' M. Guesde nie aussi l'efficacité des sociétés coopératives de consommation sur le bien-être des ouvriers.

€ En permettant aux travailleurs, dit-il, de vivre aussi bien — ou aussi mal -— et à meilleur marché qu'à présent, les sociétés coopératives d'alimentation entraîneraient infailliblement une réduction de salaire, toujours limité — ne l'oublions pas — à la satisfaction des besoins essentiels des travailleurs , et en jetant sur le marche du travail, à titre de concurrents, le demi-million, au bas mot, d'intermédiaires et de vendeurs au détail qui, privés de leur gagne-pain, seraient obligés de s'offrir comme travailleurs aux capitalistes, elles feraient d'autant baisser les prix du travail. »

Cela n'est pas sérieux.

L'Angleterre est le pays par excellence des sociétés coopératives et cependant il y a là des salaires beaucoup plus élevés qu'ailleurs où ces sociétés n'existent point. Donc, il y a avantage pour les ouvriers.

A Gand, il y a quelques années, des ouvriers ont fondé des boulangeries coopératives. Le bénéfice réalisé par les sociétaires équivaut à près de 30 p. c. sur la consommation du pain.

Or, ost-ce que les capitalistes ont diminué les salaires pour cela? Non pas. Ces 30 p. c. de bthu^flces sont donc un gain pour ces ouvriers et l«^ur permettent de dépenser pour d'autres objets o<> qui, avant la création de leurs boulangeries,

«ntrait dans la poche des patrons boulangers . Bien plus, la création de ces boulangeries coopératives a eu un autre résultat : les patrons boulangers ont été obligés, pour ne pas perdre tous leurs clients, de diminuer le prix du pain, soit diminuer leur bénéfice, ce qui encore a été un avantage pour les consommateurs non sociétaires. Autre chose. Dire que les sociétés coopératives, en rejetant dans l'industrie les intermédiaires actuels, seront cause d'une diminution de salaires par suite de la concurrence de ces nouveaux bras, n'est pas sérieux.

I C'est comme si l'on disait ceci : Voici une nation

qui dépense annuellement cent millions pour subvenir à l'ei^retien d'une armée de 100,000 soldats. Si l'armée était supprimée, il y aurait 100,000 ouvriers de plus dans l'industrie et leur concurrence fera diminuer les salaires. Soit; mais aussi il y aurait, avantage pour le pays, qui ne devrait plus payer 100 millons annuellement pour nourrir 100,000 hommes à. rien faire, attendu que, une fois l'armée supprimée, ceux qui la composaient feront œuvre utile. Les commerçants vivent actuellement avec les bénéfices réalisés sur la vente de produits auxquels ils n*ajoutent rien; avec les sociétés coopératives, ces commerçants viendront vous faire concurrence sur le

marché du travail, c*est vrai, mais vous bénéficierez d'abord de tout le profit dont ils vivaient auparavant, et ensuite, du bon marché des produits, qui sera la conséquence de leur entrée dans le domaine de la production.

Tout le raisonnement de M. Guesde repose sur cette idée qu'il est impossible à^améliorer Tétat social actuel, et il tombe de lui-même, car les faits viennent le démolir complètement.

D'après M. Guesde et tous les autres théoriciens de la loi des salaires, le travail est une marchandise. Par suite, le prix du travail, ou le salaire, tend à se rapprocher du coût de production, c'est-à-dire de la nourriture et de l'entretien du travailleur.

Ici encore, l'erreur est manifeste. En efiet, la nourriture et l'entretien d'un ouvrier équivalent à la nourriture et à l'entretien d'un autre ouvrier. Par conséquent, ce qui suflSt à Pierre doit également suffire à Paul ou à Jacques. Il faut donc, pour que cette idée du coût de production soit juste, exacte, que tous les ouvriers aient un même salaire. S'il en est autrement, la loi ainsi formulée n'est pas sérieuse.

Et, en efiet, nous voyons ^que le taux des salaires est loin d'être le même, non seulement

de pays à pays, de ville à ville, mais même d'un ouvrier à l'autre dans la même industrie.

M. Guesde, après tous les autres partisans de la loi d'airain du salaire, a compris tout ce que cette objection avait de sérieux et il a essayé d'y répondre.

Voici son argumentation : A Paris, dit-il en résumé, les terrassiers sont payés en moyenne 4 francs par jour, alors que les forgerons gagnent jusqu'à 7 francs et les bijoutiers de 6 francs 50 jusqu'à II francs. Bijoutiers, orfèvres, forgerons et terrassiers sont cependant des hommes, c'est-àdire des organismes semblables, soumis aux mêmes exigences, qu'il leur est loisible de satisfaire aux mêmes prix.

Voici maintenant sa réponse :

c Ce n'est pas à ce qui leur est indispensable pour subsister et se reproduire en tant qu'hommes, mais en tant qu'ouvriers, et pas en tant qu'ouvriers en général, mais en tant qu'ouvriers spéciaux, terrassiers, forgerons, bijoutiers, etc..., qu'est limité le salaire des ouvriers. »

Et il conclut en disiant que. le forgeron a besoin d'une nourriture plus abondante pour subsister et résister aux fatigues que le terrassier ; qu'il a besoin de boire du vin ou beaucoup de bière, qu'il a besoin de viande pour supporter les fatigues de

son travail, toutes choses qui n'existent point p«ur le terrassier. La différence du salaire du terrassier ou du forgeron est donc égale, d'après M. Guesde, à ce que le dernier a besoin de dépenser en plus pour supporter les fatigues de son genre de travail.

Il y a dû vrai dans cette objection, il faut le reconnaître. Mais s'il en est ainsi ^is-à-vis du terrassier et du forgeron, il n'en est pas de même avec le bijoutier. Ce dernier dépense moins de force que le terrassier et gagne cependant deux ou trois fois le salaire de celui-ci. Oui, dit M. Guesde, mais si le salaire du bijoutier est plus élevé que celui du terrassier, c'est que le métier de bijoutier est plus difficile, qu'il exige un plus long apprentissage, etc., et ce sont ces deux choses qui entrent en ligne de compte dans le taux du salaire pour ces deux industries.

L'exemple de ces trois professions est bien choisi pour donner raison à la théorie de la loi des salaires. Malheureusement, pour elle, il y a d'autres industries où les différences dans le taux des salaires ne peuvent s'expliquer soit par un surcroît de fatigue, soit par un apprentissage plus long.

Ainsi, pour parler de professions à nous connues, •celles de marbrier et de typographe, nous allons juger des différences.

Le métier de marbrier est assurément plus difficile, plus long à apprendre que celui de typographe. Cependant, le salaire du premier est moins élevé que celui du second.

La profession de cultivateur est certainement plus difficile que celle de charretier, et pourtant cette dernière est mieux payée que l'autre. Celle de houilleur est plus difficile, plus dangereuse que celle de maçon, et pourtant les maçons sont .relativement mieux payés que les bouilleurs.

En général, on peut dire que les métiers les plus difficiles, les plus dangereux, les plus fatigants, les plus répugnants ne sont pas ceux qui, nécessairement, sont les mieux rétribués.

Une chose à remarquer, c'est que le prix des denrées alimentaires diffère peu d'un pays à l'autfe. Le froment, qui forme la base de l'alimentation européenne, se vend à un prix presque identique sur tous les marchés. Pourtant, le taux du "salaire diff'ère d'un pays à l'autre. Nous avons vu qu'il est plus élevé en Angleterre qu'en France et en France qu'en Belgique ou en Allemagne.

Bien plus, en Amérique, où les denrées alimentaires, froment, viande, etc., se vendent à meilleur compte qu'en Europe, les salaires sont plus élevés.

Pourquoi, dans une même ville ou dan

même profession, le taux des salaires dîffere*t-il d*un ouvrier à Tautre?

On répondra peut-être que c'est l'ouvrier qui feit le moins de travail — qui est le moins habile -^ qui fixe le taux du salaire minimum et que, à mesure que l'ouvrier devient plus habile,le salaire augmente.

Mais alors ce n'est plus, comme on le prétend, le coût du travail, c'est-à-dire la quantité de subsistances nécessaire à l'ouvrier qui fixe le taux du salaire, mais la capacité professionnelle.

Après avoir combattu ce que nous avons trouvé de trop excessif dans la théorie de la loi d'airain des salaires, nous devons reconnaître, cependant, qu'il y a une tendance générale à ce que les Salaires soient réduits à oe qui est strictement nécessaire à l'ouvrier pour subsister. Nous avons fait remarquer quelles >sont les causes qui viennent combattre le caractère -excessif, absolu, de cette théorie. Nous avons vu que l'homme, le salarié, n'est pas un ample instrument passif et qu'il peut remédier à la situation qui Im est ikite. Il arrive, il est vrai, un état où cette résistance n'est plus possible. Telle est bien la situation dans certaines provinces de lltalie, affligées par cette terrible maladie de la misère :. la pellagre. Cette malaâi# règne parmi les oavriera agriedies et elle &it de^

progrès effrayants. Le nombre des pellagreux augmente constamment. En 1830, en Lombardie»

on en comptait 20,000; en 1856, 38,000, et en 1880, près de 100,000 ! On trouve 12 p. c. de pellagreux en Lombardie et 11 p. c dans la Vénétie. Cette maladie de la faim est héréditaire comme la lèpre. Elle commence par des douleurs de répine dorsale et aboutit à la folie, à l'hébëtement et enfin à la mort (1).

Pour ces malheureuses populations qui ne gagnent qu'un salaire de 1 fr. 20 par Jour et qni ne peuvent se nourrir exclusivement que de majs, le minimum de subsistance dont on parle tant n'existe évidemment pas.

Pour la masse des salariés, dans tous les payls, ce minimum descend constamment. Il ne peut en être autrement d'ailleurs, puisque le prix des sub^ sistanoes augmente beaucoup plus rapidement que le taux des salaires.

Xe salaire, considéré dans ses rapports avec leé deux autres facteurs de la répartition des richesses, le profit et la rente, tend à décroître relativemeni à ceux-ci. Ce sont ces conditions générales qu'il ftuit changer, sous peine de nûsëres toijgours plut

(0 Voir : EipiLB DE UviLEYB, UitreM itUalié^ pages SOS al

grandes réservées aux travailleurs. Pour le faire, les travailleurs sont sufiSsammeut armés. Ils doivent se coaliser contre le profit en résistant contre les atteintes des capitalistes et en exigeant de meilleurs salaires, plus en rapport avec les conditions générales de la vie. Ils doivent se coaliser contre la rente, contre Tenvahissement toujours plus grand des capitaux et de la propriété.

Nous avons vu quelques exemples de ces résistances en Angleterre. C'est là un premier pas dans la voie du salut. Il faut que les masses ouvrières, par leur nombre, arrivent à conquérir le pouvoir. La loi, sauvegarde des intérêts de tous, doit désormais être faite dans l'intérêt de tous. C'est elle qui pourra le mieux favoriser cette tendance du droit de tous au bien-être par une répartition plus équitable des fruits du travail. Mais il ne faut pas s'y méprendre;, il faut agir avec persévérance et ne pas manquer d'audace. Car s'il arrivait que nous subissions, sans protester, en silence, les atteintes meurtrières du capital et de la propriété, nous en serions vite réduits au sort fait à ces malheureux paysans italiens dont nous avons parlé plus haut, malheureux qui sont telle* ment atteints, que le courage leur manque, que l'intelligence leur fait défaut, pour résister à ceux

qui les frappent et pour chercher les remèdes nécessaires à leur triste situation.

La tendance actuelle des gouvernants, même bourgeois, est de faire intervenir TÉtat pour la protection des faibles, et de légiférer dans ce sens. L'Angleterre tient la tête de ce mouvement, que nous ne saurions assez approuver. Des lois protégeant les travailleurs, les femmes et les enfants, y ont déjà été complétées à diverses reprises. Le fameux Land hill^ concernant l'Irlande et qui a tant fait crier les conservateurs, a également eu des conséquences bienfaisantes.

M. Herbert Spencer, dans le nouvel ouvrage qu'il vient de publier, sous le titre de : L'Individu contre VÉtat^ condamne cette tendance, mais à Taide d'arguments qui ne sont pas à l'honneur du savant philosophe anglais. Dans l'intérêt des pauvres, des faibles, il est nécessaire que l'État intervienne : cela peut sembler mauvais à quelques individualités privilégiées, mais la généralité des citoyens y trouvera son profit. L'État continuera donc à intervenir pour protéger les travailleurs s'il ne veut pas tomber sous leurs coups !

Page 1