Bechterew, op. cit
LA MUSIQUE
parallèlement enfin aux troubles spécifiques de l’attention, l’état émotif général monte et descend, s’étale ou se concentre selon les mouvements du rythme, de la mélodie, de la hauteur et de l’intensité des sons. Les tonus émotifs se renforcent les uns par les autres et finalement, comme terme naturel de la tension cérébrale et nervo-musculaire développée à l’excès, dans les circonstances favorables, se déclare l’extase1.
L’extase est « une affection du cerveau dans laquelle l’exaltation de certaines idées, absorbant l’attention, suspend les sensations, arrête les mouvements volontaires et ralentit quelquefois l’action vitale2 ». Son caractère dominant est de provoquer l’insensibilité générale en nous isolant de l’extérieur. Il existe deux sortes d’extases, lf extase- torpeur ou fausse extase et T extase vraie. La première se réduit à une sorte de « volupté intime » que nous éprouvons dans le bien-être ou le plaisir des sens, en présence d’un objet admirable et quelquefois du sublime doux et familier. Devant la femme aimée, Roméo subit avec extase l’attrait de la beauté féminine, et malgré l’habitude, nous contemplons avec extase la paix du soleil couchant sur l’immensité des mers3. En cet état où le symptôme insensibilité n’atteint qu’un faible degré si tant est qu’il existe, l’esprit n’est pas en activité, bien au contraire ;
1. C’est par des causes semblables mais différemment provoquées que débute l’extase mystique.
2. V. F. Picavet, Essai d’une classification du mystique, Rev. Phil.f
IQÏ2.
3. En d’autres circonstances le grand sublime, comme tout ce qui stimule le sentiment religieux, provoque éventuellement une sorte d’extase.
le rêve de l’ extase-torpeur, quand il se prolonge, s’éteint dans la léthargie1.
L’extase vraie, dont le prototype est l’extase mystique, comporte plusieurs degrés: i° l’exaltation d’esprit sur une idée unique, s’accompagnant de l’abolition des sens et d’une surexcitation de la pensée concentrée dans une direction déterminée, exclusive de tout autre ; 2° l’abolition des sens s’accentue ; il s’y joint le renoncement à tout désir, à toute passion ; l’esprit, dans un corps éthéré, plane au-dessus des contingences, audessus de la terre et du monde ; 3° la pensée s’arrête ; 4° la conscience disparaît2. Au 3e degré et surtout au 4e l’extase est fort rare. Plotin ne l a ressentie, de son propre aveu, que trois fois dans sa vie, et sainte Thérèse ne pouvait la prolonger sans danger au delà d’une demi-heure. L’on ne saurait en tous cas associer à l’extase, d’une manière générale, la suractivité de la pensée; celle-ci ne manque jamais aux stades inférieurs mais n’existe que là, elle décroît et s’éteint dans les plans supérieurs.
L’extase musicale ne dépasse pas les deux premiers degrés, et la tension nervo-musculaire correspondante se résout en exaltation de l’imagination pendant que le corps se repose, que les passions se calment et que les désirs s’éteignent.
Sur trois points l’extase mystique diffère de l’extase musicale.
1 . Dans le rêve, c’est par le désir et les tendances que s’organise la logique des images : le désintéressement prédomine dans l’extase vraie.
2. On pourrait ajouter avant les quatre degrés ci-dessus, une période de préparation dans laquelle l’inconscient, sous forme de perpétuelle fermentation, active le champ d’idées dans le sens d’une union avec le dessin (Duelshauers, op. cit.y
LA MUSIQUE
La première se caractérise par une insensibilité générale, la seconde s’accompagne d’un plaisir sensible continu et perçu.
La première résulte d’un effort d’attention voulu, pénible à l’origine et facilité ensuite par l’habitude ; la pensée unique agit par devant, fascinante, absorbante dès le début. La seconde dérive d’une concentration nerveuse physiologiquement, presque mécaniquement provoquée et portant en première ligne sur un seul ordre de sensations, puis sur les agréments intellectuels et sensibles de toutes catégories qui l’accompagnent1. L’attention est à la fois reposée et soutenue, a rétro , sans fatigue, grâce aux modulations rythmiques et mélodiques, «aux courbes délicates des récitatifs, aux passages chromatiques»2, à l’attraction, à la prévision, aux variations de timbres, de hauteur et d’intensité, aux délices de l’oreille, jusqu’à provoquer une sorte d’hypnose3, l’extase vraie a ses premiers degrés, sans abolition de la pensée.
Enfin, et c’est le corollaire des observations qui précèdent, pendant que l’extase mystique est monoïdéique, l’extase musicale ne comporte d’idées fixes ni au commencement ni à la fin. Il suit de là que nulle idée dominante n’existant a priori, au moment de l’exaltation psychique qui est la résolution naturelle de la tension émotive générale (surtout lorsque la dérivation par
1. 11 s’agit de l’attention intellectuelle s’ajoutant à l’attention sentiment.