‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 62 sur 75 · Dictionnaire de Larousse · texte numérisé non relu

Dictionnaire de Larousse

drait ici déterminer le caractère esthétique de ces trois formes de grâce et interpréter leur valeur au point de vue de la théorie intellectualiste seulement, sans aller au delà.

La grâce ordinaire.

Rien n’est plus universellement apprécié que la grâce. Son image charme le regard et souvent rappelle un idéal préféré. Suggestive d’émotions sensuelles et généreuses elle évoque, par contraste, la force virile et flatte nos instincts dominants. Sous d’autres aspects la grâce représente, au physique, la précision, l’aisance et la souplesse ; au moral la bienveillance, la douceur et la bonté. C’est pourquoi, plus qu’aucun autre, le mot grâce a-t-il été défiguré, transformé, métaphorisé, étendu à l’excès. Gracieux, tout ce qui est courbe, ondulé, fragile, léger, agréable, proportionné, doucement coloré, varié, plaisant ! Chute gracieuse d’une feuille, balancement gracieux d’une plume qui tombe, cascade gracieuse, bouquet gracieux, gracieux méandre, etc., etc. ; ce sont là des expressions courantes ; un paysage est gracieux lorsque la symétrie, d’heureuses proportions, le colori, la douceur des formes et des contours charment et reposent le regard ! Images et métaphores ! La grâce vraie, celle qui nous intéresse, la grâce parlante, n’existe que dans le corps humain. Tout au plus le mouvement animal en offre-t-il quelquefois l’instinctive représentation.

Les définitions ne nous renseignent guère sur les caractères essentiels de la grâce ordinaire. D’après Spencer et Guyau, le mouvement gracieux « est celui où tout effort musculaire semble avoir disparu, où les

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membres se jouent librement dans l’espace1 ». Ceci est l’aisance, élément indispensable de la grâce (sauf pour la grâce séduisante), mais insuffisant à caractériser le gracieux dans son ensemble. « La grâce, d’après Shiller, est une beauté qui n’est pas donnée par la nature mais produite par le sujet même. » Beaucoup d’enfants du sexe féminin, cependant, possèdent dès les premières années une grâce innée, instinctive, qui s’éclipse à l’époque des jeux rudes et bruyants et apparaît de nouveau au moment de la puberté. L’apliorisme n’est donc pas complètement vrai. Le fût-il, que nous n’en tirerions pas grands renseignements sur la nature propre de la grâce. Toute autre définition que l’on pourrait citer ne serait ni moins imprécise ni moins vague. Quittons ce terrain et remplaçons définition par énumération.

L’aisance, l’agilité, les lignes courbes, ondoyantes et serpentines, la rondeur précise des mouvements, la langueur des attitudes, la parfaite utilisation des formes, l’harmonieuse proportion, la marche, la danse, les exhibitions des acrobates, la mutinerie enfantine, la mélancolie, etc., etc., tout cela est, ou peut être, la grâce ordinaire à l’ encontre de la grâce séduisante qu’exige non l’absence mais l’impossibilité de l’efîort, non l’aisance, mais la faiblesse et l’abandon de soi. La finesse même, la douceur, la bonté, l’esprit, la futilité, l’insouciance, la légèreté, etc., etc., ces qualités plus spécialement féminines, qu’expriment éventuellement le visage, les yeux et le sourire, si elles ne constituent pas la grâce en sont assurément le suggestif complément.

i. Guyau, Le s probVemes de l’esthétique contemporaine.

D’autre part rabattement, la tristesse, la fatigue, la maladie, la souffrance physique, les larmes, etc., etc., ne représentent à aucun degré la grâce ordinaire ; par l’impuissance momentanée qu’ils décèlent, cependant, ils nous prédisposent à subir les effets delà grâce séduisante, soit le réveil des instincts virils de possession et de protection.

De ces éléments multiples qui réunis ou séparés constituent la grâce ordinaire, qui donc n’a éprouvé à certains moments les effets, plaisants ou agréables, troublants et passionnants, esthétiques même, sans que pour cela, le rôle plus ou moins prédominant de tel ou tel facteur puisse être, dans tous les cas, facilement distingué ! Ecartons dès l’abord comme inesthétique en soi le pur agrément des sens ou des troubles émotifs vulgaires, et prenant les valeurs qui restent demandons-nous ce qu’elles ont d’esthétique et pourquoi ? Et comme le triomphe de la grâce est plutôt dans le mouvement que dans la forme, le mouvement sera de préférence considéré.

Quelles sont donc de l’avis général les sources du « beau » dans les mouvements ? Le néo-vitalisme, mêlant ici aux plaisirs esthétiques d’autres sentiments intéressants, sans doute, mais inférieurs, répond: Le beau, dans #les mouvements c’est la force, l’ harmonie , le rythme, Y ordre, Y imitation, Y expression. D’après Guyau l’élément force prime tous les autres l. L’aphorisme n’est pas de ceux qui s’imposent par l’évidence. Sans doute le mouvement anguleux, brutal, visiblement utilitaire, s’il est logique et rationnel, sera beau par l’expression d’adaptation parfaite, d’effort personnel,

ï. V. Guyau, op. cit.

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de santé morale. Contemplez le bûcheron frappant sans relâche l'arbre qui résiste ; la force des mouvements précis, adaptés, s’accompagne d’aisance visible et cependant, grâce à l’imitation et par contagion sympathique, nous sentons, nous devinons F efïort, la volonté résolue. L’imagination aidant, le sentiment esthétique à base d’ordre physique et moral se déclanche. La force occupe donc dans la beauté des mouvements une place importante mais elle ne saurait apparaître que discrètement dans la grâce ou précisément l’aisance sert à la dissimuler. Combien plus impressionnant sera chez la femme l’attrait de la grâce séduisante, où cependant l’aisance ne tient qu’un rôle secondaire et la force le cède à la faiblesse. Par son contactavec l’instinct sexuel, qu’il soit ou non conscient, l’expression d’impuissance, d’abandon de soi, prend un charme incomparable, supérieur en valeur esthétique à l’aspect de la force virile. Comme il arrive souvent la beauté relative (au sens esthétique) l’emporte sur la beauté absolue.

Après la force viendraient, toujours selon Guyau, l’ harmonie , Y ordre et le rythme, Y imitation et Y expression.

Ecartons le terme imprécis d’harmonie, concession verbale et inutile au néo-vitalisme mystique 1 ; voici l’ordre et le rythme. L’ordre des mouvements n’est autre chose que leur parfaite adaptation au milieu et au but2 ; il se confond en tant que facteur esthétique

1. L’harmonie des mouvements se confond avec leur parfaite adaptation ; elle exprime la concordance et l’ordre ; il est inutile de l’ériger en entité à part, d’allure suprasensible.

2. L’aperception esthétique du mouvement est alors un jugement plus ou moins intuitif cc sur leur conformité objective à un but extérieur à nous ». Il en est de même pour la grâce séduisante, sauf que le but est conventionnel et tire sa force de l’attrait sexuel.

avec la force. Sans ordre la force n’aurait qu’une incomplète beauté. Brutale, inintelligente, frappant au hasard, elle atteint quelquefois le sublime mais le sentiment esthétique la renie. Le brochet placé dans un réservoir avec de jeunes poissons dont une glace le sépare heurte férocement et meurtrit sa tête contre le verre. Le spectacle est ridicule et pénible.

Quant à la parfaite adaptation et à la mesure, indices d’aisance et de décisions, ces facteurs à peu près indispensables à la grâce ordinaire ne sont pas utiles dans la grâce séduisante ; loin de là.

Gomment, pourquoi, le rythme est-il beauté du mouvement, ce n’est pas facile à comprendre. Le rythme naît en principe d’une résistance opposée à une force finie ; aussi bien tout mouvement ici-bas est-il plus ou moins rythmé ? Dira-t-on que le rythme est synonyme d’ordre parce qu’il évoque, par contraste, une force initiale sans limites? L’explication est subtile. Ou bien que, par son universalité, il devient synonyme de concordance ? Nous rentrons alors, par un chemin détourné, dans l’ordre et la parfaite adaptation. Entre le travail du bûcheron dont la cognée d’un balancement rythmé frappe l’arbre qui penche, celui plus calme de l’ouvrier qui taraude, la marche pesante du bœuf traînant la charrue, ou la course affolée des pistons dans les cylindres d’un moteur, l’idée de rythme, en soi, établit-elle une différence au point de vue esthétique ? Sans doute le rythme des sons s’accompagne de mouvements internes et périphériques favorables aux émotions y compris l’émotion esthétique, mais le rythme des mouvements, à défaut de perception auditive, possède-t-il le même pouvoir? Certes non, ou du moins ses effets à ce point de vue sont-ils infiniment

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réduits ? En musique même l’effet du rythme n’est en soi esthétique à aucun degré ! Harmonie, symphonie, eurythmie, etc., etc. ! Autant d’expressions vagues et imprécises, comme souvent les définitions du sentimentalisme mystique, dont elles sont, parleur obscurité même, les précieux auxiliaires.

L’imitation.

Tout autre est l’importance de Y imitation dans la beauté des mouvements. « Ce qui contraint notre imagination à se représenter un mouvement ou une série de mouvements agit par cela même sur nos organes et les sollicite ; c’est le penchant à l imitation commun aux hommes et aux animaux1 ». Telle est l’origine du vertige2. L’imagination d’une sensation provoque l'exécution, souvent imperceptible, mais cependant réelle des mouvements associés à cette sensation et d’autre part (( l’imagination de mouvements expressifs fait ressentir le sentiment et la tendance exprimés 3 ».

En un mot la vue d'un mouvement provoque 1 imitation physique et morale de son auteur et, par extension, l’aspect de certaines attitudes, de certaines formes, réveille les sentiments que feraient naître les mouvements qu’elles supposent.

De là une vive compréhension des motifs, des intentions qui inspirent certains gestes voulus ou réflexes, une

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