‹ Essai sur le sentiment esthétiqueChapitre 61 sur 75 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LA GRACE

Pour être complet un traité d’esthétique devrait embrasser le comique, le gracieux, le joli, le laid, la pantomime, la danse, l’acrobatie et autres subdivisions du beau, qu’avec un peu de réflexion il n’est pas impossible de ranger dans les catégories examinées au cours des chapitres précédents. Ce livre n’est pas un traité, il n’est pas complet. Nous y voulons simplement, selon le programme du début, préciser les contours et le caractère du sentiment esthétique en général, suivre son développement d’accord avec la théorie intellectualiste, et montrer comment, ce fil conducteur écarté, le terme fatal n’est plus qu’une indéfinissable synthèse où prédominent tour à tour le sentimentalisme mystique et l’hédonisme intégral. A quoi bon, dans ces conditions, analyser le sentiment esthétique en ses ramifications les plus ténues et scruter au prix de redites sans fin ce qui en est le vestige ou l’ombre plutôt que la réalité ? L’on nous permettra cependant une exception, un choix parmi ces manifestations secondaires, en faveur de la grâce, et plus spécialement, de la variété supérieure dans ce genre, de la grâce féminine

LA GRACE

séduisante1. Par la puissance de ses effets, la force qu’elle emprunte à la nature et à l’art, l’empire qu’elle exerce, l’infinie variété des métaphores et symboles qu’elle a inspirés, la grâce tient un rang privilégié; elle pose des problèmes esthétiques d’un réel intérêt et la poésie trouve à l’exploiter d’inépuisables ressources.

Les esthéticiens le reconnaissent, il n’est pas aisé de définir la grâce ! La présenter comme un attrait, un agrément, comme la qualité de ce qui est « doux et aimable » oubien « simple et harmonieux2» c’est remplacer l’espèce par le genre et quel genre ! un registre ouvert, où l'on peut tout inscrire. La difficulté est dans l’énorme extension de ce mot grâce ; les sens figurés se croisent et s’enchevêtrent avec les nuances indéfinies du sens propre ; il en résulte un bloc hétérogène dont la forme et le contenu échappent à toute définition.

Afin d’apporter le plus de clarté possible en cette confusion on adoptera les divisions suivantes: grâce ordinaire faite de mouvements ondoyants et précis, de lignes courbes et serpentines, de sourires et de regards, — grâce séductrice où l'intention de plaire est une condition nécessaire, — et enfin la grâce séduisante propre à la femme, indice de détresse et d’abandon! Si les deux premières, communes et populaires, l’emportent par la quantité, a défaut de qualité, la troisième d’un sentiment plus raffiné, d’une expression plus intense, prend aisément le dessus par son attrait esthétique et son rôle dans le drame humain. L’on vou-

1. La grâce rentre dans le beau de la nature organisée sous les rubriques ordre et expression.

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