EXPRESSIONS PROVERBIALES
reprendre nos brisees ; — il en tueroil dix de la chandelle et vingt du chandelier ; — il faut de tout faire une fricassée broche mautaillée 88 ; — le jeu ne vaut pas la chandelle ; — chacune donnera son coup de groin (accolade); — se retireront chacune en sa chacuniere ®; — sans ordre, en forme de gens de guerre; — boire à carous ct à fer esmoulu ; — il ne fut onc bonne chanson chantee , se visiter. » Ces locutions, on le voit, sont très variées; trois d'entre elles rentrent dans la catégorie des locutions empruntées à des jeux: les autres ont des origines diverses.
Nous ne pouvons songer à énumérer et à classifier ici les locutions populaires et proverbiales employées par du Fail. Certaines reviennent chez lui à plusieurs reprises : galoper des mâchoires ; — entendre toute: la ratelée (1, 17); — une longue ratelée de langage (T, 285) 1; — mettre la campane (ou : la cloche) au chat; — perdre les ambles.
Notre auteur affectionne les mesures de grandeur précises et les intensifs concrets qu'il applique, par une métaphore comique et essentiellement populaire, à des objets abstraits ou ne comportant pas les mesures indiquées : rusé à plus de cent pour cent (IT, 197); — saluant à poids de marc # (IT, 25);
proverbiale sous une forme un peu différente dans un passage d’une sottie qui parait avoir embarrassé M. Picot :
C’est par trop mys [je comprends : Nnays = mauvais], je vous asure, Quand on court après sa pelote.
(Em. Picor, Rec. Gén. des Sotties, III, 105, v. 3-4).
38. Expression dont le sens est clair, mais que je suis incapable d'analyser dans le détail. On s’attendrait à : « une fricassée [et une] broche mautaillee. » Je retrouve dans une sottie le mot fricassée appliqué comme ici à une sentence rendue (PICOT, Recueil, III, 255, v. 338).
39. On sait que cette locution était déjà dans Rabelais (II, 14; III, 37). On la retrouve ensuite dans la Nephelococugie de P. Le Loyer (1579) et dans les Essais de Montaigne (I, 35). Comme je n’en connais pas d'exemple antérieur à Rabelais, je ne suis pas certain que ce soit vraiment une locution populaire; elle a pu être fabriquée par Rabelais sur le modèle de rabouill-iere, taisn-iere, grenouill-iere, etc...
40. Du Fail avait une prédilection pour cette locution, que nous revoyons dans les Balivern. (I, 197) et au chapitre XXIX d’Eutrapel (II, 241). Elle revient à dire : « Ce n’est pas une bonne chose de... » Je n’en ai pas d’autres exemples que ceux de du Fail.
#1. M. F. BRUNOT (Hist, 1. fr., I, 512) a noté en moyen fr. la locution « dire sa ratelée. »
42. G. Bouchet affectionnait, lui aussi, la locution à poids de marc. Dans leur excellent Lexique de Bouchet. MM. Royer et Courbet (Roybet) ne citent pas moins de quatre contextes divers où elle entre (chargé, cocu, foüetté, ladre).
— battu à la mesure de la mine (I, 245); — il protestoit d'en avoir un monitoire à fer esmoulu (I, 20); — boire... à fer esmoulu {T, 289); — à fer esmoulu moqué (If, 273); — une difficulté à fer esmoulu et de grand poids (II, 311); — la plus mauvaise langue qui fust à un traict d'arc (Propos Rust., p. 78); — le sophiste l’avoit perdu à fond de cuve (= complètement; II, 130); — en rire à fond de cuve (IT, 26); — se fonder en logique jusques au coude (IT, 240); — Phriné, putain de haute gresse (II, 240); — le meilleur mesnager qui soit d’icy à trois pas et un saut 43 (IT, 144); — plus sage d'un pied que Sibilot (IT, 111).
Il ne serait pas sans intérêt de dresser, comme on l’a fait récemment pour Rabelais #, un catalogue systématique des images, comparaisons et locutions populaires ou de caractère populaire qui fourmillent chez du Fail. Mais nous ne pouvons songer à donner ici ce classement par catégories. Les images tirées du jeu, de la chasse et de la guerre sont particulièrement nombreuses. Le groupe « rustique » demeure abondant, même dans les Contes d'Eutrapel. Prenons par exemple pour point de départ la comparaison de l’auteur avec un charretier, laquelle termine le prologue des Propos Rustiques, et tenonsnous-en à cette catégorie très restreinte. Voici, au chapitre V d'Eutrapel, un chanoine goutteux qui jure « comme un charretier bourdé » (1, 279). Au chapitre XXVI, Lupolde, comparant sa pénible existence à un chariot, parle des « bouillons et recharges où elle est empestrée et arrestée 4 » (II, 207). Dans le chapitre d’apologétique chrétienne (chap. XXXIV), du Fail s’avise de démontrer l'existence de Dieu non point par une horloge qui suppose un horloger, mais par une charrette
43. Cf. Moyen de Parveñir, chapitre LXVIII : « il estoit le meilleur petit bon homme qu'il fust d’icy au saut d'une puce armée. »
44, P. de la JUILLIÈRE, Les tnages dans Rabelais (Beihefte zur Zs. {. Roman, Philol., n° XXXVII). à
45. Les bouillons, c'est la boue. Le mot recharges n'est pas généralement expliqué par les commentateurs et il manque au Glossaire de M. Courbet. Il y avait pourtant là une difficulté: Assézat, embarrassé, en arriva à traduire par « ornières », traduction évidemment fautive. Nous donnons au mot recharges le sens technique d’ « empierrements », « charges de pierres étendues sur la route »; nous n’avons pas trouvé cette signification dans les lexiques; mais elle n’en est pas moins usuelle, du moins en Haute-Bretagne, où recharge est un terme de voirie. Cf. LITTRÉ, 5. v. rechargement.