‹ Essai sur le style et la langue: de Noël du FailChapitre 30 sur 59 · STYLE JURIDIQUE · texte numérisé non relu

STYLE JURIDIQUE

dame Hiraigne). Avec Eutrapel, nous n'aurions que l'embarras du choix. La satire judiciaire du chapitre premier emploie des procédés accumulatifs qui avaient déjà servi à Rabeïais : comme celui-ci et comme tant d'autres, du Fail produit un effet de terreur en énumérant à la file des termes de chicane : « recolemens et confrontations de tesmoings, griefs, salvations, contredits, advertissemens, interrogations, incidens de faux #5, comparans avec plusieurs fins de non recevoir, foles intimations et interlocutoires » (1, 215). Plus originale et plus brillante est la grande tirade qui suit et où Lupolde, avocat retors, expose les moyens variés à l’aide desquels on peut, en faisant traîner. un procès; en amadouant les juges, gagner le plus d'argent possible et « faire venir de l’eau au moulin » (IT, 218)16. Ce morceau, comme bien d'autres passages d'Eutrapel, demanderait à être commenté par un juriste de profession, au courant de la procédure ancienne. Quant aux termes isolés d'origine juridique, ils sont nombreux. Citons : privativement à...17, forclore (II, 130, 350), « conclure hypoticairement » (II, 205), purgé de conseil (IT, 26), « purgé de calomnie et conseil » (IT, 214), « avoir juré de calomnie et purgé de conseil (I, 222) 15, individu au sens d’ « indivisible » (IT, 135), sort principal! (TI, 242; Arrêts, 1579, p. 55, 413, etc...), reaument et de fait.

15. L'édition de 1585, suivie par Assézat (I, 215) et par M. Courbet (EF, 65) imprime sans virgule « incidens de faux comparans... » Je considère cette ponctuation comme fautive et j’adopte celle qu’on trouve dans la plupart des éditions subséquentes : 15861, 2, 15982, etc... « [ncidens de faux » est une locution juridique et forme un tout; « comparans » est un participe présent substantivé (un exemple dans GODEFROY, Complt).

16. Nous nous abstenons en général d'étudier de près les termes juridiques. Disons cependant que dans la tirade dont il s’agit, de quola tilis est une grosse faute de l'édition Assézat (I, 218); il faut évidemment lire avec M. Courbet de quota litis.

17. LITTRÉ et le Dict. Gén. citent pour cet adverbe un premier exemple tiré de Loysel. Mais il serait facile de signaler des exemples antérieurs: on trouve le mot non seulement chez du Fail (I, 241; II, 85, 219) mais chez Bodin, Republ., 1580, p. 237 (1, X): « le peuple d’Athenes avoit puissance d'’ottroyer graces, privativement à tous magistrats. »

18. Pour ces trois locutions, voir la note très satisfaisante d'A. de la BOR- DERIE, Bibl. EC. des Chartes, XXXVNI, p. 544, n, 4.

19. Ce mot, qui désignait le « capital », se trouve employé dans Eutrapel (II, 242), avec un sens métaphorique (et sans doute obscène) qu'il n'est pas facile de préciser.

Mais, à notre avis, l'influence de la profession de du Fail sur son style ne se borne pas au vocabulaire, à certaines facons de dire et de plaisanter; elle va un peu plus profondément. Celui qui vient de parcourir les plus notables Arrêts de 1579 retrouve dans les Contes d'Eutrapel la brièveté nerveuse, un peu sèche, de l’arrêtiste; on sent chez le joyeux conteur le juriste qui rapporte une affaire et la résume en peu de mots; l'abus du style indirect est sensible même dans les Propos Rustiques ; la proposition infinitive fleurit dans Eutrapel comme dans les Arréls. L'intéressante anecdote des vieillards de la forêt, au chapitre XXXII, avec ses verbes au conditionnel passé, n'’a-t-elle pas l'allure d’une déposition de témoin rédigée par un greffier 2?

On ne s'attend pas à ce que nous donnions une énumération des mots savants, d’origine latine ou grecque, dont Noël du Fail a parsemé non seulement les Contes et Discours, où se trouvent de petites dissertations, mais même ses paysanneries du début: nous savons déjà? qu'un paysan de la fin du XV® siècle ou des premières années du XVI est censé avoir prononcé une harangue qui débute ainsi : « Mes enfanes, puisque le Seigneur Dieu vous a appellés à ceste bienheureuse vacation de agriculture, l'equité veult aussi, etc... ». Le premier exemple connu du mot agriculture est de Rabelais (I, 24), et les deux autres mots soulignés, bien que plus anciens, étaient restés confinés dans le monde des lettrés. Mais si du Fail se sert volontiers de termes latins ou grecs francisés, il ne songe guère à en fabriquer lui-même, fort différent en cela de Rabelais. Le nombre des créations savantes qu'on pourrait lui attribuer est infime; au reste tout le monde sait que, malgré les progrès de la lexicographie, il est bien difficile d'être affirmatif en cette matière. Sans vouloir rien affirmer, glanons dans l'œuvre de du Fail quelques mots savants rares ou non attestés avant lui coeval, coegal, « une sesquipedale et fort bien metrifice reve-

20. 11, 286-287. Sur cette anecdote, voir Vie et Œtüvre, p. 214. 21. Voir: Vie et Œuvre, p. 130.

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