EXPRESSIONS FAMILIÈRES
pensez bien valoir de crottes de Chiewes, nous serions riches >. : ainsi parlent ceux de Vindelles à ceux de Plameaux» Lorsqu'un des devisants rustiques se prépare à eonter une histoire un pou difficile à croire, il prévient ainsi ses auditeurs : « Je diray ce que bon m'en semble, et se mouche qui voudra, s'il ne veult avoir de la gaule par soubz Vhuijs » (p. 50). C'est-à-dire : « mouchez-vous pour éclaircir vos idées, si vous ne voulez pas être dupes ... La première de ces formules a pu être suggérée par Rabelais* mais la seconde est très particulière : du Pail l'a jugée si bonne qu'il l'a reprise dans Eutrapel (II. 75), cette fois en la glosant pour la rendre intelligible au public «. Notre auteur compose de véritables petites mosaïques d'expressions et de dictons; il enfile bout à bout des phrases courantes, par exemple dans la discussion entre le bon ivrogne Chevet et sa femme; Chevet, riant de la mauvaise humeur de « sa Jouanne », lui dit, entre autres aménités : « que c'estoit une femme pour tous potages, qu'elle avoit prins sa teste, que c'estoit un diable coiffé *», que le diable lui avoit fawt la leste », qu il n'y avoit rithme ne raison en son affaire, que uoir un homme ayant teste de cheval est chose fort estrange. mais une femme sans teste* encore plus; et que la bonne beste semblait au chien qui cloche quand il vcult*; aussi que à poinct nommé.
on Pr Rust 60 ■ dans Eutrapel. du Fail a repris pour son compte cette curieui mesure cTe grandeur : J sur leur honneur, qu'ils estimoient a plus d an million de crottes de chèvre. » (II, 83).
21 Cf Pantagrueline Pronostic. Au liseur bénévole: « Or mousche vos nez,
Michel I n° l p. 9) : « Petis enfans, mouchés vos nés. »
' ,,. eutrapel, xv. : - il appercut qu'on luy vouloit donner ■« «J**»^ J par sous rouis et le tromper. » On peut rapprocher a locution donnei coup de son fouet », que nous mentionnons plus loin (p. 35).
28. Dans les Baliverne*** (ch. I) le - villageois coqu . emploie la même Locution en pariant de sa femme (1. 162).
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^ 'cl.milrenez ici le mot Mtff dans le sens péjoratif et métaphorique de . colère mu.vais, humeur, caprices, . Il S a un Petit Jeu de «note.
„.. m ir Pi-n-iiili cette expression pmvei Diau
(MéiUSine, 17//, 1896-1897, col. 140-141).
elle pleurait 27; et que vrayement elle avait un quartier de la Lune en la teste » 28 (p. 40). Procédant en folkloriste, du Fail a groupé de la sorte toute une série de dictons par où s'exprime l'antiféminisme populaire.
/TJans les Baliverneries, où il s'intéresse encore aux paysans, nous trouvons de temps à autre, non seulement des expressions populaires toutes faites, mais même certains essais pour faire parler aux rustiques un langage approprié à leur condition. A^oici un exemple de couleur locale : le villageois trompé du premier chapitre, voulant dire qu'il s'était choisi une épouse avec soin, se servira de la comparaison suivante : « Je i'avois... triée entre nulle, comme entre une douzaine de pommes de rouget, une de blanc-dureau » 29 (I, 153).
Dans les Contes d'Eutrapel. plus que partout ailleurs, se pressent en foule les expressions familières et triviales, rustiques ou non. Tous les personnages y parlent de même sorte, et les trois devisants conversent sans gants, et même sans pourpoint. Tout ce que touche ce gamin de du Fail devient familier et se trouve baissé d'un ton au moins. Au lieu de citer le proverbe antique « il y a loin de la coupe aux lèvres », il préférera dire « il y a bien des inconvénients entre bouche et cuiller ». (II, 52). Veut-il traduire le vers de Virgile : « Mantua vœ misera? nimium vicina Cremonae », il transposera de la sorte : « Vergile dit que de par le diable Mantoue estoit trop près des fauxbourgs de Crémone » (I, 290). Si nous citons cet exemple, ce n'est pas qu'il soit remarquable, c'est parce que le procédé s'y révèle ;i nu, dans toute sa naïveté. Il y a mieux, heureusement. La fable minuscule du Pot de terre et du Pot de fer est un excellent exemple de familiarité intelligente, servant à rendre la scène plus vivante et plus pmche de nous. La Fontaine eût approuvé, s'il l'avait connu, le petit discours à la fois ferme et modeste, et gentiment
27. Cl. SOLON DE VOSGE9 Adages ■• Femme se plaint, femme se denlt, femme
• si malade quand elle veult. » — Larivey, Les Escoliers [Ane. th. [r .. VI, 257).
La chose avait déjà été dite par Ovide, Ars. Am., III : « Quo non ars
penetratî Dlscunl lacrymare decenter Quoque volunt ploranl tempore, quoque
modo. «
38. cf. Rabelais, II, 34, d'où il résulte que les femmes auraient trois quartiers de la lune dans la tête.
29, r.imii dureau . calville blanc; variété de pomme très estimée.
EXPRESSIONS PROVERBIALES 3i
goguenard, que tient le Pot de terre : « Monsieur de fer », dit-il à l'autre, « vous m'excuserez s'il vous plaist : je suis un pauvre compagnon, <ju\ n'ai brebis nij mouton 30, mais je n'iray point avec vous, car il ne faut qu'un moins de rien, ou demie cholere pour me casser, et puis adieu Fouquet : allez votre chemin, et moi le mien : le premier arrivé fera le logis à Vautre. » (I, 2'i7). Il faudrait citer aussi, au chapitre X d'Eutrapel, le travestissement rustique du Saint-Oraal. « après lequel les Chevaliers errans couroient, comme petits gars qui auroient adiré leurs vaches. » (I, 329). /Comme il faut s'y attendre, les proverbes jouent un grand foie dans la prose de du Fail./Au reste, le goût des proverbes était général au XVe et au \\T' siècles. La poésie gnomique des grands rhétoriqueurs en était pleine : « Mais, comme disoit Meschinot, Poëte Breton, après le beau temps vient la pluye, après la pluye vient le beau temps » 31. Ainsi parle du Fail; je ne jurerais pas qu'en citant ce truisme avec référence, du Fail n'ait point mis dans son « comme dit Meschinot » un grain d'ironie à l'adresse de son vieux compatriote si sentencieux et dont les lunettes faisaient voir le monde sous des couleurs si moroses. Du Fail, IuL ne prenait pas tant au sérieux la sagesse des nations; il savait, comme Rabelais, choisir des proverbes amusants, pittoresques, pleins de verdeuryll en use même plus que Rabelais; mais il ne faudrait pas trop crier à l'artifice et au système. Les proverbes, je le répète, foisonnaient dans la conversation, dans les lettres 32, et se trouvaient chez les écrivains les plus graves. C'est là une bonne vieille mode que railleront au XVIIe siècle
30. Bien que je a'aie trouvé aucun autre exemple de cette phrase, il est évident, que c'est là une formule toute faite, un dicton : on y remarque la rime, et il suffirait d'une légère correction « [ny] brebis » pour faire du second membre un octosyllabe comme le premier.
st. Eutrapel, II. S8. — Limettes des Princes, éd. de Gourcuff, v. l.
32. Citons un exemple Inédit tiré d'une lettre fort grave et fort cérémonieuse que contient la liasse Beaulieu de la série E des Arch. dép d'Ilie-et-Vilalne .< On dit communément qu'il n'y a faute si lourde uni ne se puisse amender par bonne recognoissance du meffaict. qui est cause que encores que J'aye grandement failly en VOStre endroit de ne vous avoir point escript jusques à présent, je ne laisse pour cela maintenant de vous protester que toute ma vie je vous sera? fidelle et obéissante sœur, me resolvant en ceste vulgaire oplgnion nue mieulx vaut tard que jamais, etc.. » (Lettre d'Esther de Beaulieu à sa sœur Suzanne).
la Comédie des Proverbes et Je monologue de Petit-Jean au débul des Plaideurs.
L'intervention dos proverbes dans les dialogues d'un du Fail ou d'un Cholières est donc loin d'être un procédé, el notre auteur est sans doute véridique lorsque, au chapitre VI d'Eutrapel, il introduit dans la conversation un sieur de Launay-Perraud dont le seul rôle est de prononcer cet adage un peu trop évident : « Il est bien heureux qui a un bon voisin. » 33 (I, 290). Hâtons-nous d'ajouter que les proverbeet locutions proverbiales de du Fail ont généralement plus de saveur. Il les accumule volontiers. « Qui aura affaire de /'en, si le i ienne trouver », dit Eutrapel qui propose plaisamment de se faire rechercher en mariage contrairement à la coutume: ;~i quoi Lupolde réplique : « A bon vin il ne /tint point d'enseigne : tu es une assez belle happelourde, et capable d*en tromper une bien affettée : ne te soucie, Robin trouvera toujours Marîon. » 3/< (11, 251). Le même Lupolde interrompt un développement d'Eutrapel pour débiter cette- kyrielle : « Hantez85 les boiteux, vous clocherez: hantez les cliiens, vous aurez- îles puces ; il souvient tous/ours à Robin de ses flustes36 » II. III). Un fermier veut-il consoler un lils de la mort de son père, il lui présentera ainsi l'idée de la fatalité inéluctable : « // nous /nui tous passer par là ou pur ht fenestre » (II, (il).
Pour prendre au hasard un chapitre des Contes d'Eutrapel, nous notons au chapitre VI, un (\e* plus courts et un des moins débordants de verve populaire, les locutions suivantes : à savoir si lu main alloil nu bonnet ou le bonnet alloii à In main : à hardy homme court baslon, n bon maistre hardy valet; n'estre suivi à vomie après %on esteuf^; - i><>ue
33. Cf. Sor.oN de Vosges, Adages > Bien a en sa maison, çrul de ses voysins est aymé. »
:r.. ci'iic locution, qui «si un souvenir du célèbre « jeu •• d'Adam de la Halle, m- retrouve par exemple dans la farce du Musnier, v. i:t:.. <jans des Perlera trad. du LytU, éd. Lacour, i. p. 27), etc