LOCUTIONS POPULAIRES
La même observation s'applique encore mieux à l'argot. Sans doute Eutrapel nous offre quelques spécimens de cette catégorie, et du Fail n'y renouvelle pas le tour de force qu'il avait accompli dans les Propos Rustiques et qui consistait à faire discourir un gueux pendant tout un chapitre dans le français le plus pur et le plus châtié; mais, malgré la liberté d'allures et le picaresque d'Eutrapel, les termes argotiques y sont en nombre insignifiant. Citons : morfier, faire la morfe, épouser une roue à Venvers™. Eutrapel, racontant qu'un exploit de jeunesse le conduisit devant le tribunal, nous dit qu'il sut prendre le chemin de Mort (nier) et que le juge avait d'abord « cuidé » le prendre pur le bec (lui arracher un aveu) : celte dernière expression devait, comme l'autre, faire partie du vocabulaire des malfaiteurs. — On peut noter dans les Propos Rustiques les expressions ange de Grève (portefaix) et livre <les Rois jeu de cartes) : du reste elles appartiennent plutôt à la langue comique qu'à l'argot proprement dit.
En revanche, du Fail a puisé largement, comme Rabelais et en partie à son exemple, dans la langue familière et comique commune à toute l'ancienne France, /bon nombre de ses proverbes ou locutions populaires se retrouvent dans les ouvrages facétieux et recueils parémiologiques du XVIe siècle; il en est d'autres qu'on n'a jusqu'à présent rencontrés que chez lui, — ce qui ne signifie pas nécessairement qu'il les ait cueillis dans la campagne bretonne. De ce que Rabelais lui a enseigné la valeur pittoresque des locutions populaires et le parti qu'on en pouvait tirer 17. il ne s'ensuit pas que du Fail en ait fait usage de propos délibéré, artificiellement, savamment pourrait-on dire. Rien que chez lui l'expression familière fasse parfois l'effet d'avoir été surajoutée pour donner du montant à la phrase, il serait puéril de supposer qu'il se soit fabriqué un lexique de locutions populaires comme les rhétoriciens d'autrefois colligeaient des « bonnes expressions » pour discours latin. Du Fail était naturellement peuple. Ce gentil-
le. Peut-être brisée (\oir au Lexique).
17. Voir notre chapitre sur les Propos Rustiques, dans Vu- rt Œuvre, p 148
et ^uiv.
homme rural un peu braque, qui avait peu fréquenté les cours, qui faisait volontiers étalage de sa rustrerie et eût raillé les salons rennais s'il se fût trouvé à Rennes une société polie, devait avoir un langage naïvement vert et salé, émaillé d'expressions comiques et pittoresques que sa mémoire lui fournissait sans effort. On pourrait noter ça et là le rythme et le pittoresque de la conversation familière jusque dans des morceaux sérieux comme la préface des Arrêts et comme celle du Demosterion. Nous allons donner des exemples de l'usage très abondant et souvent heureux que l'auteur a fait dans ses trois livres des métaphores, comparaisons et locutions tirées du vaste répertoire populaire. C'est là un des traits les plus évidemment caractéristiques de son style et de sa manière. Au reste, il n'est pas seulement un emprunteur, et son imagination foncièrement rustique crée au besoin des images conformes au milieu qu'il décrit et qui fut le sien. En écrivant les Propos Rustiques, il est si plein de son sujet que, parlant de lui-même à la fin du prologue, il développe une comparaison tirée du travail des champs pour décrire son labeur. Si ce premier ouvrage est autre chose qu'une idylle d'humaniste, il le doit pour une bonne part aux images et expressions familières dont il est farci et qui ont en général un caractère champêtre. « Laissez faire aux bœufs de devant » (p. 08) est une locution que du Fail trouvait dans le Gargantua, mais elle convient également au milieu où du Fail la transportait. Autres exemples : « Par la mère Dieu », dit maître Pierre qui cherche une querelle à Mistoudin p. 77), « je t'apprendray à railler les Garçons et à manger des Poijres aux gens qui ne te demandent rien » : curieuse locution, que nous ne retrouvons pas ailleurs, et qui a pu être cueillie sur les lieux mêmes18. Guillot le Bridé « estoil beau mastin, s'il eust voulu mordre » : cette lois la locution esl connue19. « .Si nous avions autant d'escuts comme cous
18. Ces i poyres » sont métaphoriques, comme on peut s'en assurer en se reportant, au contexte . Mistoudin ne mangeait pas de poires réelles. L'expression est synonyme de ■ se moquer des gens en les bravant, les railler de gaieté de cœur. «
19. Elle se trouve dans Le ROUX, Diet. com. (Matin) et même dans Litthé (Chien, lOo).