‹ Essai sur le style & la langue de Noël Du FailChapitre 41 sur 68 · COUPLES DE SYNONYMES · texte numérisé non relu

COUPLES DE SYNONYMES

« double expression », ou « couple ». ou « doublet », comme on voudra l'appeler. La plupart des mots, verbes et surtout substantifs, arrivent flanqués de leur? synonymes ou quasisynonymes, auxquels les unissent les conjonctions ou, et, ni. Assurément du Fail n'est pas l'inventeur de ce procédé, si peu naturel, surtout chez un dialoguiste, el que, du temps de nos études scolaires, nous avons employé abondamment dans nos discours latins. Rabelais en usait, et bien d'autres que lui en usèrent dans ce siècle où la langue, encore incertaine et encombrée de richesses, hésitait à chaque pas. Seulement la réduplication me paraît sévir chez du Fail plus que partout ailleurs : elle prend ici des proportions presque pathologiques.

On peut distinguer diverses espèces de couples. Dans bon nombre de cas, l'un des deux éléments est superfétatoire et nous ne parvenons pas à comprendre l'utilité du pléonasme. Quand du Fail écrit : « telles mines et fanfares rioutrepassoient ny alloient plus loin qu'en simples menaces » (I. 284), nous comprenons assez bien le premier couple, où fanfares est plus expressif que mines et où nous pouvons voir un hendiadyin (mines fanfaronnes): mais dans le second couple outrepasser, verbe d'emploi courant au XVIe siècle, n'avait nul besoin de glose, et aller plus loin n'ajoute rien à l'idée. Ces pléonasmes abondent : « sans escouter ni ouïr » (I. 233); « signification et note d'antiquité » (II. 191); « avec un grand aijse et plaisir (II, 191): « sans la mémoire et sans se souvenir des traverses » (II, 313); « plusieurs oieux et anciens hommes fols, insensez » (II. 210): « condamnation étemelle et à jamais » (II, 322); « beaucoup différente et rien ne semblant à celle de présent » {Propos Rust.. p. 17). « une mare et bourbier » (II, 271): « dont naissent et sont engendrez ces effets » (II, 222): « cette perfection céleste et d'en liant » (II, 233), etc., etc..

Parfois nous avons affaire à un véritable hendiadyin. Cf. plus haut « mines et fanfares ». Lorsqu'Eutrapel dit (II, 100) : « ayant ceste hérésie et opinion », — qu'on veuille bien se reporter au passage, — j'interprète : « ayant cette opinion toute personnelle et fausse »; « remémorant la figure et le

vray de ma sotte et inexpérimentée jeunesse » (II, 109 = la vraie physionomie) 69.

Souvent l'un des termes est plus métaphorique, plus expressif que l'autre : « où il s'estoit engagé et embourbé » (II, 202); « en cachetés et tapinois » (I, 303); « vostre livre basti sur ceste enclume et suject » (I, 241); « Captivons donc et mettons en prison... ces hautes cogitations » (II, 323); « rians et jouans sans trahison et dent de chien » (II, 104), etc., etc..

Mais très souvent aussi l'un des termes — en général le second — est destiné à gloser l'autre : celui-ci peut être une expression savante ou populaire, peu importe; dans tous les cas, du Fail a craint de ne pas être compris du lecteur, et, au lieu de placer en fin de livre, à la façon de Rabelais, une Briefve déclaration de quelques dictions plus obscures, il a disséminé son lexique dans le corps même du texte. Il use parfois de la parenthèse, mais rarement, comme quand il écrit « en descendant d'un bellocier (c'est un prunier sau- ]\ mais il préfère recourir aux conjonctions ^Exemples : « exenterés et estrippés ;> (II,

vage) » (II, 104 j de coordination

170); « terremot et es branle ment de terre » (II, 340); « debilitation et faiblesse » (I, 278); « cogitations et pensées » (II, 100); « le mascaut et argent de son père » (II, 24); « il n'y avoit si contronglé et dur cœur » (II, 120), etc., etc.. Parfois la glose devient une véritable étymologie : « au fis que et pannier de la Republique » (I, 224): « un petit scrupule et pierrelte » (II, 258).

A la condition d'y apporter quelque prudence, le lexicographe peut tirer parti de ces couples-gloses : nous l'avons fail de temps à autre au cours de notre Lexique; comme nous \r disions plus haut, quand on trouve chez du Fail le couple « \r devanteau ou tablier » (II, 209), on en conclut que le premier terme était, aux yeux de l'auteur, provincial ou archaïque, et le second normal70. Nous ignorerions la signi-

69. Voici encore un curieux exemple d'hendiadytn : •< et chacun se contente et iityve la trace et chemin de ses prédécesseurs. » Entendez : « se contente de suivre, suive simplement. «

70. Même remarque pour : •■ en plusieurs lopins et morceaux. >■ (H, 197). Lopin était devenu familier et vieilli.

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