RECHERCHE DE LA DYSSYMÉTRIE
Mêmes variations voulues dan.-- l'emploi ou l'ellipse des articles : II, 56, onc mastin n'ayma lévrier, onc vilain un gentilhomme. II, 70, s'il a esté en sa jeunesse casanier, un annicheur de poules, et à gogo en sa maison. T, 235, proposition très fausse et une doctrine turquesque. II, 92, par l'indisposition de la bourse et d'argent.
Soit encore la phrase suivante : II, 279, « comme l'on void ces preneurs de taupes, qui recourbés et souslevans un pied pendillent, et douteux attendre leur proie ». Un autre prosateur eût continué la série des propositions relatives et écrit attendent; l'infinitif, gouverné par Von void, que nous avions quelque peu oublié, surprend; niais ce serait méconnaître les manies stylistiques de du Fail que de conjecturer attendent.
Dans les Propos Rustiques, le harangueur du chapitre IV termine ainsi son discours : « vous priant prendre tout à la meilleure part, comme le vostre amy, et d'un vieillard resveur » (p. 33). Du Fail n'a pas touché à cette fin de phrase dans l'édition de 1549, soigneusement revue, et il faudrait bien se garder de corriger : « comme de vostre amy ». L'auteur avait voulu cette dyssymétrie, au risque de tomber dans l'obscurité grammaticale : car on ne voit pas du premier coup que le vostre doit être considéré comme sujet de priant. tandis que d'un vieillard est le régime prépositionnel de prendre.
Toujours par besoin de variation, du Fail passe sans cesse du discours direct au discours indirect, et vice versa. Exemple : II, 175, il lit crier que ceux qui voudront. II, 142- 143, Le moine dit « qu'elle [la nourrice] estoit les quatre causes de tout le mal, que... elle l'a appelé moine gras de lait... qui m'a poussé... me lever ceste nuit ».
Alternances entre adjectifs et tournures diverses équivalant n des adjectifs : II, 205, un roturier sent tousjours les meurs et conditions trafiquantes, sanglantes, en son advantage, couardes.
Si nous rappelons que du Fail fait constamment alterner les propositions inlinitives et les propositions complétives
avec que, nous aurons suffisamment démontré le rôle que joue la dyssymétrie dans son style.
En résumé, l'auteur des Contes cTEulrapel a voulu produire une impression de vivacité et de sincérité. A la fois subjectif et réaliste, il tenta de reproduire la succession rapide des images et des mots dans sa pensée, en même temps que les procédés de la causerie sans apprêts. Certes la tentative est curieuse; mais le parti pris y est trop visible, et le désordre de Noël du Fail sent trop fortement l'artifice. Ses efforts pour être bref et alerte furent contrecarrés par des défauts de style qui tiennent à une négligence à demi-involontaire et à demiconcertée. Tandis qu'il recherchait l'ellipse, un malin génie le poussait à étirer ses phrases et à les encombrer de synonymes, lui faisant réaliser trop souvent ce douteux exploit d'être tout ensemble filandreux et concis jusqu'à l'énigme/ L'ordinaire de son style — du moins dans cet Eutrapel où s'exaspère sa manière — est en général médiocre et confus, peu propre à l'expression des idées ou même à l'exposé logique des faits ; notre écrivain impressionniste ne brille que par intermittences et par boutades : sur un fond obscur ou terne se détachent des images pittoresques, évocatrices de gestes prétentieux ou naïfs, des expressions narquoises, des métaphores inspirées par un sens remarquable du comique populaire.