II
9d ESSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL
DIANE
» Il y a déjà plusieurs jours que la lutte était en- » gagée dans mon cœur, mais ce n'est qu'hier que » mes incertitudes ont cessé.
LE COMTE
» Eh bien ! C'est précisément depuis hier que je » me suis aussi décidé à aimer. Moi aussi, dans mon » aveuglement, j'avais longtemps méconnu la beauté » que j'adore, que je veux adorer comme certes elle » en est digne.
DIANE (à part).
» Je triomphe. {Haut,) Vous pouvez me parler sans » réserve, je ne vous ai rien caché.
LE COMTE
» Oui, madame, je suis trop fier de mon amour » pour le dissimuler : c'est Cynthie.
DIANE
» Qui, Cynthie?
LE COMTE
> Ne trouvez-vous pas que j'ai fait un digne choix? » Jamais femme a-t-elle réuni plus d'esprit à plus » de beauté ? Que de grâce, de charme et de dignité » tout à la fois I Qu'en pensez-vous?... Vous me sem- » blez contrariée.
DIANE (à part).
» Je sens dans mes veines un froid glacial.
LE COMTE
» Vous ne répondez pas?
DIANE
» Je ne puis revenir de la surprise que me cause » ril^ision où je vous vois. Je n'ai jamais aperçu
» dans Cynthie ces merveilleuses perfections, elle » n'a ni charme, ni beauté, ni esprit, la passion » vous égare.
LE COMTE
» Est-il possible I Autre ressemblance entre nous.
DIANE
» Comment?
LE COMTE
> De même que la beauté de Cynthie échappe à » vos regards, je ne vois ni la bonne grâce, ni le » mérite du prince de Béarn. En un mot, telle est, » entre vous et moi, la parfaite similitude que je ne » trouve qu'à blâmer dans ce que vous aimez et vous » dans ce que j'aime.
DIANE
» Les goûts sont libres. Que chacun suive le » sien I
LE COMTE
» Puisque vous le permettez, je vais trouver celle » qui désormais aura toutes mes pensées. Je vous » l'aurais avoué plus tôt si j'avais pu deviner que ma » situation et mes sentiments fussent à ce point » semblables aux vôtres.
DIANE
» Vous allez la voir !
LE COMTE
» Oui, madame.
DIANE (à part).
> Je ne sais où j'en suis, ma tête se perd.
LE COMTE
5» Adieu, madame.
DIANE
» Attendez un moment Écoutez... un homme
» comme vous peut-il donc immoler sa raison et » son jugement à une aberration des sens? En quoi » consiste donc la beauté de Cynthie 1 Par quel )» prestige vous a-t-elle fait croire à son esprit ? Où » donc est cette élégance, cette grâce que vous » admirez en elle ?
LE COMTE
* Que dites-vous?
DIANE
» Que vous faites preuve de peu de goût.
LEGOMTE.
» De peu de goût ? ciel ! La voici au fond de p cette galerie. Regardez-la, et jugez si j'ai eu tort » de lui donner mon cœur. Cette chevelure par-
> tagée en tresses élégantes, ce front éclatant qui » s'unit si merveilleusement à son charmant vi- » sage, ces yeux noirs et brillants, ces lèvres » vermeilles, ce cou de cygne, cette taille si fine » que la pensée même n'est pas assez déliée
> pour la représenter... J'étais aveugle, sans doute » moi qui ai pu si longtemps méconnaître tant
» d'attraits Mais j'oublie dans mes trans-
» ports qu'il est peu convenable de vanter ainsi en
> votre présence une autre beauté. Pardon, ma- . » dame, permettez que je'vous quitte pour aller de-
» mander sa main à votre père, et aussi pour porter » au prince de Béarn l'heureuse nouvelle que vous
> venez de me donner. »
Le comte, maintenant assez certain du succès pour
ESSAI sua LE THÉÂTRE ESPAGNOL 101
ne plus craindre de le compromettre par la hardiesse de ses stratagèmes^ s'empresse en effet de publier le .prétendu choix de la princesse. Le prince de Béarn accourt pour la remercier ; le comte de Barcelone vient, accompagné de toute sa cour, témoigner à sa fille la joie qu'il éprouve de la voir enfin renoncer aux étranges préjugés qui lui faisaient repousser .avec tant d'horreur toute idée de mariage. On devine le reste. Diane, poussée à bout, se voit forcée de proclamer elle-même le nom de son vainqueur et d'offrir sa main au comte d'Urgel. Moreto a mis, dans cette scène, une extrême délicatesse qui empêche que l'humiliation de l'héroïne ne dépasse les bornes de la décence.
Tel est le drame qu'on cite quelquefois comme le chef-d'œuvre de la comédie espagnole, de celle au moins qui tire ses moyens de succès de la peinture fidèle du cœur humain et du développement des passions. C'est une suite de tableaux dont l'élégance .achevée, la finesse, le coloris poétique causent à l'esprit un plaisir vraiment exquis. 11 y règne, avec cette force comique inséparable de la profonde vérité des caractères, un enjouement vif et soutenu qui éclate surtout dans le rôle du Gracioso, inventeur et principal instrument de cette ingénieuse intrigue.
Molière, dans sa Princesse d'Elide^ a imité et en quelques endroits traduit l'ouvrage de Moreto. Il est douteux qu'en aucun cas, dans ce genre un peu quintessencié, si merveilleusement approprié au génie de la langue castillane et au tour particulier de la poésie espagnole de cette époque, il eût égalé son
illustre modèle, mais il ne put même avoir la pensée d'engager avec lui une lutte sérieuse. On sait, en effet, que la Princesse d'Elide, destinée à un divertissement de la cour, fut composée avec une telle précipitation qu'il eut à peine le temps d'en versifier le premier acte. Les autres ne sont que des ébauches à peine esquissées. Il y a donc quelque chose d'un peu puéril dans l'affectation que mettent les critiques espagnols à constater la supériorité de Moreto, et nous dirons même qu'une comparaison établie dans de telles circonstances est également indigne de l'un et de l'autre de ces deux grands hommes; mais ce qui est plu& étrange et plus difficile à concevoir, c'est Topinion de certains critiques français qui, admettant la médiocrité de la Princesse d'Elide et parlant de Dédain contre dédain comme du chef-d'œuvre d'un poète auquel ils veulent bien accorder quelque mérite, n'en prétendent pas moins que Molière a perfectionné ce qu'il a emprunté à Moreto. Qu'il nous suffise de dire que, dans son imitation presque informe, la scène du bal a complètement disparu, que celle du jardin est à peine indiquée et que le spirituel Oracioso est devenu un bouffon insipide.