‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 12 sur 64 · VOUS · texte numérisé non relu

VOUS

LE COMTE

» Que dites-vous ?

DIANE

> Qu'allais-je faire I Je perds l'esprit... Remettez *" votre masque et rejoignons la foule.

LE COMTE (à part).

» Mon imprudence est réparée. C'est donc ainsi » que la cruelle récompenserait un amour sin- » cère !...

DIANE

» Vous savez feindre avec tant d'adresse qu'en vé- » rite j'avais pris vos paroles au sérieux.

LE COMTE

> Non, non, je ne m'abuse pas, vous n'avez pu » vous tromper à ce point, mais, pour vous confor- » njer aux usages de cette fête qui vous prescri- » vaient de m'accorder quelque faveur, ne pouvant » prendre sur vous de paraître répondre à la ten- » dresse que je vous témoignais, voua avez rendu » une sorte d'hommage à mon esprit en faisant » semblant de croire à la sincérité de mes paroles.

DIANE (à parts

» Quelle piquante ironie ! N'importe, j'essayerai » encore de le tromper. {Haut.) Venez, et puisque » je sais que tous vos propos ne sont que fiction, » continuez à m'entretenir sur ce ton, je vous en » estimerai davantage.

LE COMTE

» Comment cela ?

DIANE

» Je suis plus touchée de votre esprit que je ne * le serais de votre amour, je vous en sais meilleuM » gré.

LE COMTE (à part';.

» Ah ! si je ne comprenais pas sa pensée ! Rendon » lui trait pour trait. ,

DIANE

» Vous ne continuez pas ?

LE COMTE

» Non, madame.

DIANE

» Pourquoi?

LE COMTE

» Vous m'avez tellement effrayé en me disant » qae vous m'en sauriez gré, qu'il me serait impos- » sible en ce moment de feindre avec vous le langage » de l'amour.

DIANE

» Quel mal peut-il donc résulter pour vous du » plaisir que je trouverais à vos propos ingé- ^ nieuî?

LE COMTE

» Je risquerais... de vous plaire.

DIANE

» Vous en trouveriez-vous donc si mal ?

LE COMTE

» Madame, cela ne dépend pas de moi. Si j'en

> venais là, il y aurait pour en mourir.

DIANE (à part).

» Se peut-il que je sois condamnée à entendre de

> telles choses I (Haut,) D'où vous vient cette pré- » somption de croire que je pourrais vous aimer ?

LE COMTE

> Vous m'avez dit vous-même que, de la recon-

> naissance à l'amour, il n'y a pas loin. On est donc » bien près d'aimer ceux à qui on avoue qu'on leur » sait gré des sentiments qu'ils nous expriment.

DIANE

» 11 y a moins loin encore de votre fol orgueil » à une grossièreté injurieuse, et je ne veux pas » vous laisser le temps de franchir cet espace. Lais- » sez-moi.

LE COMTE

» Voulez-vous donc manquer aux usages de cette

> fête ? N'en concevrait-on pas quelques soupçons ?

DIANE

» Ce danger ne regarde que moi. Je dirai que je

> suis souffrante. »

Le comte s'éloigne sans insister davantage. A peine est-il parti que la princesse regrette de l'avoir renvoyé. Etonnée et humiliée de la facilité, de l'espèce d'empressement avec lequel il a accepté son congé, elle n'a plus qu'une pensée, celle de triompher de sa froideur. Pour dompter ce cœur indocile, elle n'épargnera rien. Le Gradoso, qui feint de partager son indignation et d'entrer dans ses projets, est chargé par elle d'aller trouver le comte et de le conduire dans le jardin intérieur du palais sous prétexte de lui en faire admirer le dessin savant et les riches ornements : Diane s'y trouvera comme par hasard, se livrant javec les dames de sa suite au plaisir de la musique. Elle sait que le comte est sensible aux charmes d'une belle voix, elle compte, pour l'émouvoir, sur les accents qu'elle va lui faire entendre, et peutêtre aussi sur les attraits du déshabillé gracieux dans dans lequel il va la surprendre.

Tout se passe comme elle l'a ordonné. Le comte

arrive avec le Gracioso qui n'a pas manqué de l'instruire des intentions de la princesse. Vingt fois, dans le trouble dont il est saisi, il est sur le point de s'élancer vers elle et de se jeter à ses pieds. C'est à grand peine que le souvenir de la scène du bal et surtout les avis, les prières, les menaces du Gracioso peuvent le détourner d'aller encore s^offrir aux mépris de l'altière Diane. 11 affecte de ne pas s'apercevoir de sa présence et d'être entièrement absorbé par l'admiration que lui inspire la savante ordonnancé des parterres et des bosquets. Diane se persuade qu'il ne l'a pas entendue. Elle recommence à ctanter, elle essaye de donner à sa voix plus de force et d'expression. Le comte, vivement agité, réussit cependant à renfermer en luimême rémotion à laquelle il est en proie. Rien, dans son extérieur, dans son attitude ne la laisse soupçonner* Diane ne peut plus y tenir. Elle charge une de ses femmes d'aller, comme d'elle-même, avertir le comte de sa présence. Celui-ci, sans paraître y faire attention, s'entretient avec la messagère des agréments du jardin, des défauts qu'il a cru y remarquer, de ce qu'on pourrait faire pour les corriger. Diane, de plus en plus surprise, lui envoie encore une de ses suivantes.

LA SUIVAN.TE.

« D. Carlos, je dois vous dire que la princesse vous » a vu.

LE COMTE

» Je m'étais arrêté à contempler cette belle fon- » taine et je n'avais pas aperçu Son Altesse. Veuillez

» m'excuser auprès d'elle et lui dire que je me retira » àrinstant,

DIANE (à part).

' » Je crois en vérité qu'il s'en va. (EUe se lève et » s'avance vers lui.) Arrêtez, je veux vous parler.

LE COMTE

» A moi, Madame ?

DIANE

» A vous.

LE COMTE

» Que m'ordonnez-vous ?

DIANE

» Comment avez- vous eu la hardiesse de pénétrer > dans ce lieu, sachant que c'est celui où je viens » me reposer avec les dames de ma suite ?

LE COMTE

» Madame, je ne vous avais pas vue, je me suis » laissé attirer par la beauté de ce jardin, je vous ea » demanda pardon.

DIANE (à part).

» Il ne daigne même pas me dire qu'il est venu » pour m'écouter. {Haut.) Mais ne m'avez-vous pas » entendue?

LE COMTE

» Non, Madame.

DIANE

» Cela n'est pas possible.

LE COMTE

» La faute que j'ai commise est de celles qu'on ne » répare qu'en s'abstenant de les prolonger. » Il se retire en prononçant ces derniers mots, lais-

sant la princesse confuse, humiliée et déjà hors d'état de dissimuler aux yeux des femmes dont elle est entourée ce qui se passe dans son âme. Le Gracîoso, pour l'achever, feint de lui avouer d'un air d'embarras que le comte a trouvé son chant détestable.

Nous ne suivrons pas Moreto dans tous les développements qu'il a donnés à son sujet. C'est avec un art et une délicatesse incomparables qu'il nous fait voir les progrès de l'amour qu'allument peu à peu dans le cœur de Diane la vanité blessée et le caprice bien plus qu'une sensibilité réelle. Elle se décide enfin à une dernière et décisive épreuve. Le but que n'ont pu atteindre sa coquetterie et ses avances, elle va essayer d'y parvenir par l'arme puissante de la jalousie. Heureusement, elle a pris encore cette fois le Gracioso pour son confident, et cette fois encore il a pu préparer le comte à l'attaque dont il va être Tobjet.

La princesse y prélude, comme dans les précédents entretiens, par des subtilités métaphysiques sur la tendresse, l'indifférence et tous les mystères du cœur. Le comte, réfutant une des opinions qu'elle vient d'exprimer, lui fait remarquer, en termes assez galants, que n'ayant jamais connu l'amour, elle est peu en état de traiter ces questions.

DIANE

« Je vous répondrai d'abord que la réflexion et » lé raisonnement peuvent, dans certaines matières, » tenir lieu de l'expérience, mais cette expérience » même ne me manque peut-être pas pour les com- > prendre.

LE COMTE

> Dois-je entendre par là que vous aimez !

DIANE

» Cela pourrait être. (A part.) S'il n'est pas dé- » pourvu de tout sentiment, il ne résistera pas à » cette épreuve.

LE COMTE

» Je vous écoute avec étonnement.

DIANE

> D. Carlos, j'ai reconnu .que les principes que » j'avais pris jusqu'à présent pour règles de ma » conduite étaient également contraires à la raison

> et à mes devoirs envers ceux qui seront un jour » mes sujets. Je me suis donc décidée à y renoncer » et à faire choix d'un époux. Au moment même » oii la puissance de la vérité a ainsi triomphé des » sophistiques illusions de mon esprit, le nuage qui » me couvrait les yeux s'est dissipé. J'ai aperçu ce V qui jusqu'alors avait été comme caché a ma vue. » Le prince de Béarn est un si noble chevalier que je » le crois digne de moi, je ne puis en dire davan-

> tage. Sa naissance est telle qu'il n'y a rien au-des- » sus. Personne ne l'égale en esprit et en bravoure. » Bonne grâce, élégance, courtoisie galante, no-

> blesse et générosité, toutes ces qualités exquises,

> réunies en lui au degré le plus éminent, le laissent » véritablement sans rival. Je ne puis comprendre » l'aveuglement qui m'a si longtemps empêché de » lui rendre iustice.

LE COMTE (à part).

» Je sais que tout ce discours n'est qu'artifice, et

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» cependant, je m'en sens pénétré comme d'un poi- » son mortel.

DIANE

» Je vous le déclare donc, je suis résolue à me ma- >► rier, mais, connaissant toute votre sagacité, j'ai » voulu vous consulter auparavant. Ne croyez-vous » pas comme moi que le prince de Béarn mérite la » préférence sur ses rivaux? N'ai-je pas raison de » le juger le plus accompli de tous ceux qui recher-

> chent ma main? Quen pensez-vous? Il me semble » que vous changez de visage, {à part.) L'épreuve a » réussi, sa physionomie me le prouve, il a parlé,

> mon but est atteint.

LE COMTE (à part).

» Je n'en peux plus.

DIANE

» Vous ne me répondez pas? Qu'en dois-je cou- » dure ? Vous paraissez tout troublé.

LE COMTE

» Troublé, non. mais surpris.

DIANE

» De quoi.

LE COMTE

» Je ne croyais pas que le ciel eût pu cr^er deux

> êtres doués de sentiments aussi absolument sem-

> blables que nous le sommes vous et moi. Sans » doute, madame, nous sommes nés sous l'influence

> de la même constellation... Depuis combien de » temps vos pensées ont-elle pris cette direction » nouvellQ?

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