‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 18 sur 64 · JI · texte numérisé non relu

JI

146 BSSAI sua LE THÉÂTRE ESPAGNOL

PHILIPPINE

» Demandez grâce.

LA REINE

» Je ne suis pas coupable.

PHILIPPINE

» Ayez recours aux tendres prières.

LA REINE

» Il estinflexible.

PHILIPPINE

» Eh bien I si rien de tout cela ne suffit pour vous » sauver, si en effet il veut vous tuer, devancez son » réveil et frappez.

LA REINE

» Auras-tu le courage.*.

PHILIPPINE (lui prenant le poignard qu'eUe lient à la main).

» Vous verrez bientôt son sang. »

Cette terrible scène est bien autrement 'énergique dans le texte espagnol. Il nous a surtout été impossible d'approcher de l'effrayante concision d'une phrase qui est restée proverbiale : c'est celle par laquelle la favorite, après avoir vainement indiqué à sa maîtresse tout, autre moyen de salut que l'assassinat, se décide à lui'donner le conseil coupable que la reine essaye évidemment de lui arracher : madniga y mata primera, ce qui signifie littéralement : Réveillez-vous de bonne heure et tuez d'abord.

Le meurtre est consommé, l'indignation publique en signale les auteurs. Le roi de Hongrie, frère dumalheureux André, vient, à la tête d'une armée, demander vengeance des assassins. Tout cela, on 1^ sait, est conforme àl'histoire. Rien de plus dj^amati —

que que le changement qui s'opëre dans Tâme de Phi* lippine. Sous le poids du remords, en face du châtiment qui la menace, cette femme, jadis si altière, si courageuse, a perdu toute son énergie. Elle a besoin d'épancher son cœur, elle fait appeler un vieux courtisan qu'elle a protégé dans le temps de sa prospérité et qu'elle regardait comme son ami, elle lui confesse le crime qu'elle a commis et lui demande ses conseils, son appui ; mais, au lieu de la consoler, il ne lui fait entendre que des expressions de mépris et d'horreur. Tremblante, éperdue, elle se décide à écrire au roi de Hongrie, et renonçant à se justifier à ses yeux, elle essaie au moins de s'excuser en lui expliquant qu'elle n'afaitqu'obéiraux ordres de la reine. Cette imprudente démarche hâte sa perte. Le roi de Hongrie, loin d'écouter ses supplications, se présente à sa belle-sœur, lui montre la lettre de Philippine et exige la mort de celle qui vient de signer en quelque sorte son arrêt. La reine, ainsi dénoncée par sa complice qui lui avait promis le secret, l'abandonne à la justice. Elle est arrêtée, emprisonnée, bientôt condamnée, et c'est un homme qu'elle aime qui se charge de lui notifler sa condamnation ! L'aspect de l'échafaud, désormais inévitable, lui rend le calme que la crainte et l'incertitude lui avaient ravi. Ses remords se sont apaisés par le sentiment de l'expiation. Son esprit, toujours prompt à s'exalter, se distrait de la pensée du sang qu'elle a versé par celle que sa mort, en la présentant au public comme la seule coupable, va sauver l'honneur de la faible princesse à qui elle avait voué son existence et pré-

server l'Italie des désastres de la guerre. C'est avec une sorte de joie qu'elle marche au supplice. Mais à peine a-t-elle quitté sa prison que la reine, bientôt revenue du mouvement de colère qui l'a portée à sacrifier son amie, se livre au plus violent désespoir. N'écoutant plus aucun conseil, dédaignant toute considération personnelle, elle est prête, s'il le faut, à prendre sur elle-même la responsabilité de l'assassinat de son mari. Elle se précipite tors de son palais pour arrêter le bras du bourreau. Un affreux spectacle lui apprend que tout est terminé . Le corps de Philippine suspendu à une potence et sa tête clouée sur un pieu, tel est le dénouement de ce terrible drame, nous disons le dénouement en action, car il est mis, le croirait-on ? sous les yeux du spectateur, et cette pièce a encore été jouée de nos jours. Le rôle de l'héroïne y est tout, mais c'est une puissante conception. Les impressions si diverses que Philippine reçoit successivement des vicissitudes de son existence» ces alternatives de force et de ^ faiblesse, d'exaltation et d'abattement, cette ambition effrénée mêlée d'une sensibilité profonde, l'inquiétude mélancolique qui ne la quitte jamais complètement, dont elle parvient à peine à se distraire pour quelques instants dans le tumulte des passions et dans l'enivrement de la fortune, c'est bien là la fidèle peinture d'une de ces organisations brillantes et incomplètes, trop peu en rapport avec le monde réel pour ne pas se briser tôt ou tard contre lui et dont la destinée est d'acheter un peu d'éclat et quelques jouissances bien vives par une existence presque

tout entière de douleur et de souflfrances. La beauté de cette combinaison a merveilleusement inspiré le poète, et nulle part, peut-être, Rojas ne se montre plus élevé, plus énergique, plus exempt d'affectation déclamatoire et de mauvais goût que dans quelquesunes des scènes indiquées tout à l'heure.

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