‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 17 sur 64 · ROJAS. — LA BLANCHISSEUSE DE NAPLES OU PHILIPPINE LA CATANEENNE · texte numérisé non relu

ROJAS. — LA BLANCHISSEUSE DE NAPLES OU PHILIPPINE LA CATANEENNE

Après Garcia del Castaflar, la composition tragique la plus remarquable de Rojas'nous paraît être le Prodige de la fortune ou la Blanchisseuse deNaples ou Philippine la Catanéenne. Nous devons remarquer qu'il n'en est pas Tauteur unique. Par un procède assez usité alors en Espagne et qui, de nos jours, s'est renouvelé parmi les vaudevillistes, il s'était associé deux collaborateurs (1).

Le Prodige de la flfrtune est sans doute un drame trop défectueux, trop mal conduit pour mériter d'être compté parmi les chefs-d'œuvre, mais le caractère de l'héroïne a tant d'originalité et de naturel tout à la fois qu'il décèle à lui seul l'inspiration d'un esprit puissant et fécond.

C'est à Naples, au quatorzième siècle, à la cour de la

(1) On trouve, à cette époque, des comédies espagnoles coml'Osées par trois, quatre, sept et même neuf auteurs.

célèbre reine Jeanne, que se passe l'action. Philippine, née dans les derniers rangs du peuple, mais douée d*un esprit altier, d'une imagination vive et élevée, d'un cœur passionné, apparaît d'abord en proie à la lutte inévitable de ses instincts fiers et généreux contre l'humiliation de sa pauvre et obscure •destinée. Elle se sent appelée, par une fatalité qui n'est que la manifestation de sa nature, à une autre existence. Tout la hlesse, tout la froisse dans les habitudes étroites, grossières auxquelles elle est encore condamnée. Elle n'a personne avec qui elle puisse échanger une idée ni un sentiment. Ses amies, ses compagnes ne la comprennent pas, et tout en subissant l'ascendant de sa supériorité, peu s'en faut qu'elles ne croient voir des indices de folie dans les mélancoliques et capricieuses préoccupations auxquelles elle s'abandonne.

Une circonstance fortuite vient bientôt la placer

sur un théâtre plus proportionné à ses facultés. Dans un moment de trouble et de danger publics, elle donne à la reine, qui ne la connaît pas, des preuves d'un courageux dévouement. I^a reine la fait venir auprès d'elle, l'établit dans son palais, lui confie ses chagrins, ses projets, et la favorite ne tarde pas à prendre sur sa maîtresse l'empire que les âmes fortes ou seulement exaltées sont naturellement appelées à exercer sur les âmes faibles. C'est à elle que cette princesse renvoie tous les soins du gouvernement, c'est à elle qu'elle s'en remet pour la distribution des faveurs et des emplois. Tout passe par ses mains. La reine semble n'avoir plus d'autre

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pensée que de la combler des témoignages de sa bienveillance. On dirait que Jeanne met une sorte de vanité à prouver rétendue de sa puissance par Tabandon même qu'elle en fait à une personne naguère encore si éloignée des grandeurs et du pouvoir.

Dans cette situation si nouvelle, Philippine éprouve un véritable éblouissement. Elle se montre animée d*un désir puéril défaire sentir ce qu'elle peut à ceux que sa fortune inouie étonne et mécontente. Le poète peint merveilleusement les effets de Penivrement de la faveur et de la toute-puissance sur un esprit que rien n'y avait préparé. 11 n'exprime pas avec moins de bonheur les jalousies secrètes des courtisans et la haine dont ils poursuivent les favoris que les rois sont allé chercher dans des conditions inférieures, haine plus vive et plus profonde, pf^ut-être, lorsqu'un calcul d'ambition la cache sous des apparences bienveillantes et lorsqu'un bienfait sollicité et reçu semblerait devoir la changer en rec^onnaissance.

Cependant, l'entraînement auquel Philippine est li^^rée ne va pas jusqu'à dénaturer complètement ses Nobles penchants. Sauf quelques moments d'excita- *'ion, on la retrouve bonne, généreuse, sensible, Pi*ompte à oublier les injures, dévouée surtout à *^ faible jHrincesse dont elle est l'unique conseil- *^i", le seul soutien. Ce dévouement est mis à une ''^J'rible épreuve.

La reine s'est rae contrainte, par la force des ^^'Oaes et par la révolte, à épouser le prince André de

Hongrie. Le souvenir de la violence qu'elle a subie, le caractère faux, impérieux et brutal d'André, la défiance qu'une union formée sous de tels auspices ne pouvait manquer de faire naître de part et d'autre, tout se réunit pour susciter entre les deux époux une aversion qui devient bientôt une haine mortelle. André a conçu le projet de donner la mort à sa femme et de s'emparer du trône. Avertie par de nombreux indices des dangers qui la menacent,. Jeanne s'échappe au milieu de la nuit du lit nuptial ^ saisie de terreur, elle va chercher des consolations et des secours auprès de son amie, elle lui racont qu'elle a entendu son perfide époux révéler à haut voix, dans l'agitation d'un songe, son sariguinair projet, qu'elle a vu, caché auprès de lui, le poignar dont il devait la frapper.

PHILIPPINE

« Madame, ma maîtresse, ne perdons pas » temps en de vains récits. Je sens que mon indign^i^ — » tion ne peut plus se contenir, qu'elle a besoin d' « — » dater. Appelons tous vos serviteurs, que Naples ^^ » réveille au milieu des ténèbres et du silence d^ 1 ii » nuit pour accourir à votre secours, je lui servir^ai/ » de guide:

LA REINE

» Philippine, calmez-vous, je désire des remèdes » moins violents et d'un effet plus certain.

PHILIPPINE

» Parlez au peuple.

LA REINE

» Il a su le gagner, peut-être ueserai-je pas écoutée.

PHILIPPINE

» Révélez sa trahison.

LA REINE

» Comment la prouver ? Pour se justifier, il lui suf- » fira de la nier.

PHILIPPINE

» Adressez- vous aux grands.

LA REINE

» Le temps me manque.

PHILIPPINE

» Fuyez loin du palais.

LA REINE

» Ce serait me déclarer coupable.

PHILIPPINE

» Parlez donc au roi,

LA REINE

» Dans quel but ?

PHILIPPINE

» Pour qu'il apprenne que vous connaissez son des- ^^ sein çt qu'il vous sache gré de votre silence.

LA REINE

» Et le danger ne reetera-t-il pas le même après ^ cette explication ?

PHILIPPINE

» Essayez de l'émouvoir par vos larmes.

LA REINE

> Il est mon ennemi.

PHILIPPINE

» Plaignez-vous avec fermeté.

LA REINE

» 11 e^t aveuglé par sa fureur.

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