‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 2 sur 64 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

CALDERON. — LA VIE EST UN SONGE. — DANS CETTE VIE, TOUT EST VERITE ET TOUT EST MENSONGE

Parmi les drames de Calderon, il en est peu d'aussi connus que celui qui porte ce titre sentencieux : La vie est un songe. C'est un de ceux qui ont le plus excité l'admiration de Schlegel et des Allemands.

Basile, roi de Pologne, versé dans les secrets de l'astrologie judiciaire, a tiré l'horoscope de son fils Sigismond au moment de sa naissance ; il y a lu que par la violence et la cruauté de son caractère, Sigismond deviendrait le fléau du royaume et de son père même. Pour détourner ces présages, il a répandu le bruit de la mort de ce jeune prince et l'a fait élever par un serviteur fidèle au fond d'une forêt, dans un château inaccessible où Sigismond, ignorant sa naissance et privé de toute communication avec les hommes, reçoit pourtant de son gouverneur l'éducation compatible avec cette réclusion absolue. Déjà, il a atteint l'âge des passions qui, ir-

ritées plutôt que contenues par sa captivité, commencent à se développer en lui avec un emportement triste et sauvage. Le roi, parvenu au terme de la vieillesse et prévoyant sa fin prochaine, veut, avant de se déterminer à déshériter complètement son fils unique, s'assurer par une preuve décisive de la nécessité absolue de cette rigoureuse mesure. Sigismond, qu'une potion soporifique a plongé dans un profond sommeil, est transporté pendant la nuit de sa prison au palais. A son réveil, il se voit entouré de serviteui's empressés, de gardes, de tout Téclat de la royauté. On lui apprend qu'il est l'héritier de la couronne. Surpris d'abord d'un changement aussi inattendu, il a quelque peine à y croire, mais lorsque le doute ne lui est plus possible, il semble, par ses violences et ses fureurs, vouloir justifier l'oracle qui Ta condamné à sa naissance. Un instinct de despotisme bizarre, de vengeance et de cruauté se révèle aussitôt en lui. Il menace de la mort quiconque ose opposer à ses caprices le moindre conseil, la moindre objection. Déjà, un malheureux a été précipité par lui d'une fenêtre du palais. Une femme dont la beauté l'a frappé peut à peine, par la fuite, se dérober à ses outrages. Son gouverneur, son père même, lorsqu'ils essayent de le calmer, se voient en butte à ses injures ou à ses menaces. Le vieux roi, désespéré, ne veut pas pousser plus loin une épreuve dont la prolongation pourrait amener d'irréparables malheurs. Sigismond, qu'on a de nouveau endormi, est ramené dans sa prison. Lorsqu'il rouvre les yeux, lorsqu'il se retrouve seul, enchaîné, au milieu de

cette obscure demeure, il se persuade que tout ce qui vient de lui arriver n*est qu'un rêve ; une résignation triste et calme succède à l'espèce de fièvre qui le dévorait. Vainement le peuple, qui s'intéresse à ses malheurs depuis qu'il connaît son existence se soulève pour le délivrer; vainement les soldats, révoltés contre son père, viennent le prendre dans son cachot pour le porter sur le trône. Il croit rêver encore, et si la puissance de la réalité finit par surmonter cette illusion, du moins ne selivre-t-il à

la fortune qu'avec une sorte d'incertitude et de timidité. Dompté en quelque sorte par les vicissitudes qu'il a éprouvées, un sentiment mélancolique dans lequel le doute et le désenchantement se mêlent à l'abnégation religieuse préside désormais à tous ses actes, inspire toutes ses pensées et impose silence aux mouvements impétueux qui, de temps en temps, semblent encore s'agiter au fond de son âme. Il pardonne à ses ennemis tremblants, il dépose aux pieds de son père la couronne que les rebelles ont voulu lui faire accepter, et comme oii s'étonne du ôhangement qui vient de s'opérer en lui, « ne voyez-vous » pas, » dit-il, « que c'est un songe qui m'a éclairé, » que dans mon anxiété, je crains sans cesse un » nouveau réveil, je crains de me trouver encore » une fois au fond d'un cachot? Et ce réveil lui- » même ne fût-il qu'un songe, qu'une illusion, n'imy> porte, il m'apprend que toute félicité humaine » passe comme un rêve et qu'il faut mettre sagement » à profit le temps de sa durée. »

Cette rapide analyse, dans laquelle nous avons II. 2.

omis lès incidents d'une intrigue romanesque et invraisemblable parfaitement étrangère à Faction principale, suffit pour faire comprendre que ce drame remarquable soit pour les Allemands l'objet d'une telle prédilection. Par sa couleur fantastique et philosophique tout à la fois, il entre singulièrement dans le tour particulier de leur imagination. Ce qu'il y a de vague, d'indéterminé, d'allégorique même dans le sujet, de poétique et de métaphysique dans la diction, le caractère si original de Sigismond, tout cela, en réalité, semble appartenir à l'école allemande du XVIII® siècle bien plutôt qu'à celle de Calderon et de Lope de Vega. Nous ne croyons pas, à dire vrai, que Calderon y ait porté la profondeur de pensée que ses admirateurs germaniques ont cru y découvrir, nous sommes enclins à y voir plutôt une vive inspiration de son génie, un de ces caprices puissants et spontanés dont on chercherait vainement la clef, que l'expression d'un système moral et le résultat de méditations philosophiques. Mais il n'en est pas moins vrai que cet ouvrage saisit fortement l'esprit et, malgré ses bizarreries, y laisse une impression triste et grave.

C'est dans le rôle de Sigismond, c'est dans les monologues par lesquels il peint les agitations et les incertitudes de son âme, que se trouvent les plus beaux traits de cette étrange composition.

Lorsque après une journée passée au milieu du luxe et dans la puissance de la royauté il se réveille chargé de fers au fond d'un cachot, lorsqu'il croit avoir été le jouet d'un rêve, voici comment il s'ex-

prime en se rappelant les fureurs et les excès auxquels il s'est livré dans l'enivrement de sa grandeur inespérée :

« Je veux vaincre ce caractère violent, ces pas- » sions indomptables, ces désirs insatiables, je veux, » si je dois rêver encore, être maître de moi, et je » le serai. Dans ce monde, hélas I vivre, c'est rêver, » l'existence qu'on croit avoir, c'est un songe qui » a aussi son réveil. Le roi rêve qu'il est roi, et » dans cette persuasion, il ordonne, il dispose, il » gouverne jusqu'au jour où la mort vient le ré- » veiller en faisant évanouir cette illusion. Se peut- » il qu'on tienne tant à régner pour se réveiller » ainsi dans les bras de la mort! La fortune du » riche, cause pour lui de tant de soucis, la misère » du pauvre, les calculs et les joies de l'ambitieux, » les injures, les offenses, rêves que tout cela. Rien » de ce qui se passe ici-bas n'a de réalité, ce sont » des songes fugitifs. Je songe en ce moment que » je suis dans les fers. Naguère, je me croyais au » comble de la prospérité. Qu'est-ce que la vie? » une folie, une illusion, une fiction, une ombre; » les plus grands des biens n'ont qu'une vaine appa- » rence, la vie n'est qu'un songe et les songes no » sont rien. »

Lorsqu'un peu plus tard, les révoltés viennent presser Sigismond d'accepter la couronne, il repousse d'abord leurs offres qui ne lui paraissent qu'un nouveau jeu de. son imagination :

« Qu'est-ce là, ah ciel I Voulez-vous que je rêve » encore des grandeurs qu'un moment verrait ren-

» verser ? Voulez- vous, pour la seconde fois, me faire » entrevoir, comme dans un nuage, des pompes » éclatantes que le vent emporterait aussitôt ? Ai- » je besoin d'une nouvelle épreuve pour compren- V dre ce qu'il y a dans la puissance humaine de » faible, de trompeur, d'illusoire? Non, non, je n'ai » plus rien à apprendre, et puisque je sais déjà que » toute cette vie n'est qu'un songe, fuyez loin de » moi, ombres vaines qui vous présentez à mes sens » endormis comme *des êtres réels. Je ne veux plus » de feinte majesté, de pompes fantastiques, d'il- » lusions que le moindre soufïïe fait expirer, comme » la fleur de l'amandier prématurément éclose se » flétrit et périt au premier retour de l'aquilon. Je » vous connais, je vous connais, c'est ainsi que f> vous vous jouez de tous ceux qui sont plongés » dans le sommeil. N'espérez plus m'abuser, je sais » maintenant que la vie n'est qu'un songe. »

Les révoltés insistent pour vaincre l'opiniâtre résistance de Sigismond, ils lui montrent la foule qui se presse à l'entrée de sa prison et l'appelle à grands cris.

« N'ai-je pas, » répond-il, « n'ai-je pas déjà une » fois vu tout aussi distinctement quelque chose de » semblable et qui pourtant n'était qu'un rêve ? »

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