SIGISMOND
» Vous avez peut-être raison, c'était un présage.
>!► Quoi qu'il en soit et puisque la vie est si courte, » rêvons encore, mais n'oublions, pas, ô mon âme, » qu'au moment le plus doux, peut-être, il faudra » nous^ réveiller. Prévoir ce désenchantement, c'est » le rendre moins amer. Disons-nous donc que la » puissance qu'on m'offre, fût-elle aussi réelle que » quoi que ce soit sur la terre, ne serait qu'une puis- » sance empruntée qu'il faudrait rendre un jour à » celui qui me l'aurait donnée. Acceptons-la donc » avec cette pensée ! »
Tous ces passages, et bien d'autres encore, ne sont, on le voit, que le développement du lieu commun exprimé par le titre de cette comédie, mais ce que les pensées ont d'un peu monotone dans leur grandeur disparaît sous l'admirable variété et sous l'originalité si brillante de l'expression. L'éclat, la richesse, le caractère éminemment poétique de la langue espagnole ont rarement été mis en usage avec autant de bonheur.
A une époque où le théâtre espagnol était tombé en France dans un profond discrédit, sous le règne de Louis XV, en 1732, le poète Boissy, l'auteur des Dehors trompeurs^ fit représenter, sous le titre que porte la pièce de Calderon, une comédie qui obtint beaucoup de succès et produisit une assez vive sensation bien qu'elle soit aujourd'hui complètement oubliée. Boissy avait pourtant singulièrement dénaturé son original, ou plutôt il avait prouvé qu'il ne le comprenait pas. Loin de prêter à Sigismond, lorsqu'il se réveille dans le palais entouré de tout le faste royal, ces passions brutales et violentes, ré-
sultat naturel de son étrange éducation, il avait imaginé de le montrer animé d'un sentiment pur, tendre et délicat pour une jeune princesse dont le seul aspect calmait ses ressentiments contre les auteurs de sa longue captivité. On voit ce que devient, avec une pareille modification, la pensée si profondément philosophique de Calderon. Ce n'est plus qu'une fiction plaisante, une scène de mystification à laquelle il est impossible de rattacher aucune conclusion morale.
Un autre drame de Calderon rappelle un peu celui que nous venons d'analyser, tant par l'idée du fatalisme fantastique qui en forme le nœud que par son titre singulier: En cette vie tout e^t vérité el tout est mensonge. Le sujet, les personnages, la principale situation gont les mêmes que dans YHéradius de Corneille, quelques vers mêmes, et ce sont les plus beaux, sont absolument identiques pour le sens et pour l'expression. Un des deux poètes a donc évidemment imité l'autre. A défaut de preuves positives, des indices qui nous paraissent en" avoir toute la force semblent prouver que, pour cette fois, c'est à l'auteur français qu'appartient l'honneur de la conception première. Le plus puissant de ces indices résulte, à notre sens, du texte même d'uhe préface de Corneille qui, toujours si loyalement soigneux de citer ses modèles et de leur reporter la gloire de l'avoir inspiré, n'y fait aucune mention de l'œuvre de Calderon, ou plutôt, par une allusion dont le sens d'ailleurs n'est pas positif, paraît, sans la nommer, la désigner comme imitée de la sienne.
Nous devons d'ailleurs ajouter que l'Héraclius français est infiniment supérieur à THéraclius espagnol, absurde imbroglio mêlé de magie et d'extravagances de toute nature (1).
(\) Les pièces dont le grand Corneille a incontestablement emprunté la conception à TEspagne sont au nombre de quatre : le Cid^ imité de Guilen de Castro, le Menteur et la suite du Menteur d'Alarcon et de Lope de Vega, D, Sanche d* Aragon d'une comédie de ce même Lope intitulée : El Palacio confUso.