‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 28 sur 64 · D. CARLOS · texte numérisé non relu

D. CARLOS

» Tout est perdu.

LE ROL

» Sortez de ce cabinet, qui que vous soyez.

MONTIGNY

» Sire

LE ROI (à son fils).

» Ne vous avais-je pas demandé s'il y avait quel ^

» qu'un qui pût nous entendre ? Carlos, cet homm»'

» que vous voyez est Montigny. Regardez-le bie^ "

» pour qu'une autre fois, si l'occasion s'en présente^^^!

» vous ne veniez pas me dire : « Je ne sais pas qu^-^

» est Montigny, je ne le connais pas. » C'est lui^^ ■

> c'est bien lui. Faites-y attention, car il est honteux ^

» que lorsqu'un roi interroge et lorsque c'est ur -^

se

» prince qui lui répbnd, la réponse soit erronée. » Allez vous habiller, Carlos, car il est tard.

D. CARLOS (à part).

» Quel malheur qu'il Tait vu ! Je suis si irrité que » j e ne puis parler. (Il^ort.)

LE ROI (à Montigny).

^ Que faisiez-vous dans le cabinet du prince ?

MONTIGNY

:«> Un étranger est toujours empressé de voir les ^ csuriosités admirables...

LE ROI

2«> C'est bien. Quelle plus grande preuve de trahi-

^ son que de me mentir ainsi face à face ! (à D, Diego

^ de Cordova,) D. Diego, M. de Montigny est un

^ ^rand amateur de ces tableaux, de ces statues

^ c^u'idolâtre l'Italie. Montrez-lui, faites-lui admirer

^ "tous les objets curieux que renferme l'apparte-

^ xnent du prince. Conduisez-le partout, (à voix

^ ^assej et faites en sorte que mon fils, à son retour,

^ Xe trouve étranglé dans son cabinet, (à part.) Mon-

^ "tigny dépositaire de mes secrets !

D. DIEGO

>2> Allons, Montigny.

MONTIGNY

^ Qu'est-ce que cela veut dire ?

LE ROI

> Divertissez-le, faites-lui bien passer le temps.

MONTIGNY

^ sire, j'ai déjà tout vu.

LE ROI

^ Eh bien ! voyez-le de nouveau. (Il sort,) II. 16.

MONTIGNY

» Voudrait-on m'arrêter?

D. DIEGO

» Divertissez-vous, Montigny, vous allez bien vous » amuser.

Et il remmené tout tremblant, et bientôt après, dés cris, des gémissements, suivis d'un profond silence, apprennent aux spectateurs que Tordre du roi a été exécuté (1).

Cette scène atroce a cela de remarquable, qu'évidemment, dans la pensée de l'auteur, le rôle qu'y joue Philippe II ne déroge nullement à la grandeur, à la majesté du caractère royal et que ce D. Diego, ^ qui accepte si gaîmentles fonctions de bourreau, estiprésenté, non pas comme un satellite farouche, mai& bien comme un jeune et noble courtisan dont l'en jouement, les saillies libres et originales déride parfois l'austérité de son maître. C'est encore u trait à ajouter à tous ceux que contient déjà c(^ essai sur les idées étranges qu'on se faisait Espagne des lois de la morale, des devoirs de l'h^ manité et des droits du pouvoir souverain.

Poursuivons l'analyse de ce singulier drame, r nuit est arrivée. D. Carlos, rentrant dans son appar*^ ment où il s'attend à trouver une jeune fille que r

(1) La publication assez récente de documents jusqu'à jours enfouis dans les archives de Simaucas prouve, en e que le baron de Montigny, de la maison de Montmorency voyé par la gouvernante des Pays-Bas pour rendre comptroi des plaintes et des vœux des mécontents, fut étranglé s tement après une longue détention. On répandit le bruit était mort de maladie.

VaIs

n et en u-

agents ont enlevée, rencontre dans les ténèbres un cadavre déjà glacé. Saisi d'horreur, il appelle ses serviteurs ; on accourt avec des flambeaux, et il reconnaît Montigny. Entre les mains du malheureux, ses meurtriers ont laissé, par ordre du roi, un écrit que le prince s'empresse de lire dès qu'il peut dominer son douloureux effroi : c'est une lettre qu'il eât luimême supposé écrire aux personnes dont Montigny lui avait apporté les propositions pour leur déclarer qu'il est résolu à ne rien faire sans l'aveu et le consentement du roi. Philippe a eu recours à ce singulier expédient pour apprendre à son fils qu'il est informé de tout et le rappeler au sentiment du devoir. Tous ses efforts sont inutiles. D. Carlos se livre a chaque instant à de plus furieux emportements. Sa grande ambition, c'est d'être envoyé en Flandre pour y commander. Le roi, qui le juge peu propre à une telle mission dans des circonstances aussi difficiles, a résolu de la confier au duc d'Albe. Le prince exaspéré en conçoit un tel ressentiment qu'il tire son poignard pour en frapper le duc qui ne réu'ssit pas sans peine à le désarmer. Philippe, craignant qu'il ne se porte à quelque extrémité irréparable, se décide à le faire garder à vue dans son appartement. La santé du malheureux prince succombe enfin à tant d'agitation j de dépit, de fureur impuissante. Une fièvre ardente s'empare de lui. Dans son égarement, un fantôme lui apparaît et lui annonce qu'il ne régnera pas parce qu'en cherchant son appui parmi les hérétiques, il s'est rendu indigne de la vie et du trône. Accablé d'hoiTeur et d*épouvante, l'infortuné

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appelle son père à son secours. Le roi, en arrivatULt, le trouve presque sans vie.

LE ROI

« Mon fils, mon cher Carlos... 11 a perdu lemo^ii- » vement, son pouls ne bat presque plus... (Apar^ t.) » Mais je ne dois pas laisser voir qu'un accident, » quelqu'il soit, peut troubler le ca.lme de mon esp^zi-it. » (Auœ courtisans qui le suivent,) Portez-le dans- ce » ca>inet.

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