‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 33 sur 64 · II · texte numérisé non relu

II

» les voitures qu'il s'éclaire pendant qu'il se met au

» lit, ce qu'il fait avec une étonnante prestesse, car,

» pour plus d'économie, dès la rue il commence à

» détacher son haut de chausses, ses bas, ses souliers,

» dans l'escalier, il déboutonne son pourpoint, il ôte

» son manteau, et il n'a plus qu'à se coucher. N'a-

» chetant jamais de vin, si quelquefois il veut en

» goûter, il va servir dévotement deux ou trois » messes dans l'église voisine, et ce qui reste dans la » burette, ou plutôt, ce qu'il a eu soin de mettre » d'avance de côté, il le recueille dans un flacon ap- » porté secrètement à cet effet. Quelquefois il a un » domestique, mais à d'étranges conditions : il ne lui » donne pas de gages réguliers, il le paie pour chaque » ouvrage qu'il lui commande, et cela, d'après un » tarif réglé d'avance, un sou pour faire le lit, au- » tant pour laver la vaisselle, pour balayer, et ainsi » de suite. Et comme il a soin de ne pas multiplier » ces occupations, tout cela ne monte pas à plus de » sept ou huit sous. Ce valet ne reste, d'ailleurs, chez » lui que pendant lé temps qu'il l'emploie, de sorte )^ qu'il n'a pas à craindre son espionnage. D'autres > baptisent le vin, c'est lui qui a inventé de baptiser * l'eau (1) : à un tonneau qu'il se fait apporter une » fois par an de la fontaine, il en ajoute un autre » d'eau de puits, et à mesure qu'il le vide, il a re- » cours à la même source pour y suppléer, de façon » qu'au bout de l'année il lui en reste encore la » moitié. Par ces merveilleux expédients, il est par-

(1) L'exprêssiou espagnole est singulièrement heureuse, m*^^ il est impossible de la rendre exactement: Inventa agimrelagv^'

» venu à amasser ^ix mille ducats qu'il garde on ne » sait où. »

Ce portrait ne vaut pas, sans doute, celui d'Harpagon, il est pris dans une autre sphère, mais il a bien aussi son mérite.

La scène où l'infortuné D. Marcos découvre la supercherie dont il est victime, mérite aussi d'être rapportée. Dans la ferme conviction qu'il vient d'obtenir la main d'une femme énormément riche et osant à peine croire à son bonheur, il s'est empressé d'en prendre possession en faisant transporter son pauvre mobilier et en venant lui-même s'établir dans la maison de sa nouvelle épouse dont le superbe ameublement excite son avide admiration. L'aventurière l'y a reçu avec toutes les démonstrations de la tendresse et de la joie. Elle vient de lui faire endosser par-dessus ses haillons une magnifique robe de chambre et de lui couvrir la tête d'un bonnet de nuit. On lui sert un festin splendide auquel prennent part, avec les époux, un prétendu neveu, amant en réalité <Je la belle, et l'entremetteur qui a négocié le mariage. Aux plaisirs de la bonne chère, un concert vient ajouter ceux de la musique. D. Marcos, qui ne s'est 3 amais trouvé à pareille fête, se livre avec une sorte ti'entraînement à ces jouissances si nouvelles pour l\ii. Il ne peut se lasser de contempler l'argenterie q^ui couvre la table, les belles armoiries dont elle est Ornée et qu'on lui dit être celles de la famille d^ sa femme, la maison d'Avisor. (Ce mot signifie en espagnol, épervier, oiseau de proie.) Tout à coup on entend frapper à la porte.

ISIDORE (raventurièro).

« Allez voir ce qu'on demande.

LUCIE (suivante d'Isidore).

» Madame, c'est cet homme borgne chez qui on dé- » pose les meubles qu'on veut vendre.

ISIDORE

» Dites-lui que nous sommes à table, qu'il revienne » demain.

LUCIE

» 11 dit qu'il ne veut pas attendre.

D. MARCOS

» Eh bien ! qu'il s'en aillé s'il veut, je ne lui doi: » rien.

L'HOMME

» Monsieur, je ne viens rien vous demander, .^^ ^ » viens seulement reprendre ce qui m'appartient.

D. MARCOS

» Comment, qu'avez-vous donc ici 1

L'HOMME

* On a beau faire des signes, il faut que j'empo:Br* "te » ces tapisseries de Flandre que vous ave^ ds^:i=is » votre salon, ces bureaux, ces tables à écrire, <3^5 » sièges. Le propriétaire a trouvé un acheleur.

D. MARCOS

» Que dites-vous ?

ISIDORE

» Ne vous troublez pas pour cela, je les avais loues » pour orner l'appartement en attendant que j'en » eusse trouvé d'autres d'un plus grand prix pour les » acheter. Mon ami, vous pouvez repasser de- » main.

ESSAI SUR LE THÉATaE ESPAGNOL 197

L'HOMME

» Je ne peux pas différer d'une heure, ce serait » perdre l'occasion de la vente.

n. M A R C s f à rêntrenfietteur ) .

» D. Agapet, qu'est-ce que cela signifie ?

b. AGAPET.

» Ne le voyez-vous pas 1 Que vous importent de » vieux meubles quand vous pouvez en acheter ^ d'autres à votre gré ?

D.MARCO s.

>> Eh bien ! à la bonne heure, entrez et emportez ^ tout ce qui vous appartient.

L'HOMME

^ Pour cette table et ces chaises, j'attendrai la fin cîe votre dîner.

D. MARCOS

>> Non, non, emportez-les tout de suite, et que je ne vous revoie plus.

COn emporte les chaises et la table, on place la ^^blesur le parqicet où s'asseoit D. Marcos,)

ISIDORE

> Perdez-vous la raison ?

D. MARCOS

> Je dînerai trèsibien ainsi, j'en ai l'habitude.

ISIDORE

> Comme vous voudrez. (A part.) Pourvu qu'il ne ^ soupçonne rien !

D. MARCOS

» Poursuivons, si on nous le permet.

ISIDORE (aux musiciens).

» Continuez.

D. M ARC os. «

» Il me semble qu'on frappe encore à la porte.

ISIDORE

» C'est vrai. Qu'on aille voir ce que c'est.

D. MÂRCOS.

» Je ne sais pourquoi je suis tout troublé de ces » interruptions.

LUCIE

> C'est de la part de M. le marquis d'Astorga.

D. MARGOS

» Que peut me vouloir Son Excellence? Qu'on -car^u » entre.

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