CHAPITRE LV
ItfATOS FRAGOSO. — LE SAGE DANS SA RETRAITE, ETC.
Nous n'en finirions pas si nous voulions seulement indiquer tous les poètes dramatiques du temps de Philippe IV dont on a gardé le souvenir. Nous ne parlerons ni de Geronimo Cancer, ni d'Antonio Coello. Nous ne nous arrêterons pas même aux deux frères Figueroa, D. Diego et D. Josef, qui travaillaient de compagnie et qui ont laissé quelques jolis ouvrages, particulièrement un Menteur, imitation gaie et spirituelle de celui d'Alarcon. D. Juan Matos Fragoso nous occupera un moment, non pas certes pour la supériorité de s on mérite, mais tout au contraire parce qu'il est considéré, avec raison, comme la personnification la plus frappante de la décadence qui s'annonçait déjà, parce que la plupart de ses comédies présentent, à un degré éminent, tous les défauts de récole alors régnante sans aucune des qua-
lités qui, chez Calderon et ses émules, les dégui- 1 ce saient et en faisaient presque des beautés. I fei
Dans ces tristes comédies, l'extravagante invrai- l te
semblance choque d'autant plus qu'on n'y trouve ni \ i
force d'invention, ni combinaison puissante et habi- \ [
lement préparée. A^ucun éclat d'imagination n'y colore les folies du style gongoriqiie. Les dialogues sont plats et communs; les plaisanteries des Gracîosos, dépourvues d'originalité et de verve, ne sont que d'insipides bouffonneries. Il est de la nature de certains esprits de devancer leur siècle dans la voie ^^ de la décadence comme d'autres le devancent Han —
celle du progrès. Matos Fragoso appartient à la pre
mière de ces deux catégories. Il représentait déjà. ^^, au milieu de la brillante pléiade des poètes de 1^^ a cour de Philippe IV, la misérable école qui devai'^ff^it montrer bientôt après jusqu'où peut tomber une lit-«^*iitérature appauvrie, persistant à marcher dans h ^M^la carrière ouverte par des génies puissants, mais tro; «^zDp exubérants et trop hardis.
Matos Fragoso paraît pourtant avoir obtenu, deso vivant, une certaine réputation. Moreto le prit pli d'une fois pour son collaborateur. Plusieurs de s( ouvrages sont restés au théâtre, et on y jouait ei core, il y a peu d'années, son drame des Sept infm de Laraj composé d'après une de ces vieilles 1 gendes à moitié fabuleuses, à moitié historiqu( dont les premiers âges de la Càstille ont fourni la mt -^tière aux auteurs de romances.
Le sujet de cette légende, c'est la mort de sep^ jeunes guerriers livrés au fer des musulmans par h
BSSAI SUR tiB THÉATRB ESPAGNOL 221
perfidie de leur oncle et terriblement vengés par leur frère, le vaillant bâtard Mudarra, le bisaïeul du Cid. Racontée dans des romances dont la naïveté simple et rustique atteste la haute antiquité et nous transporte en quelque sorte au milieu de ces temps reculés, elle y produit un puissant effet, mais il eût fallu beaucoup d'art et de talent pour en tirer une composition dramatique vraiment satisfaisante, pour en dégager le germe d'intérêt qui convient à cette espèce de composition. Il est à peine nécessaire de dire que Matos Fragoso y a complètement échoué. Son ouvrage n'est qu'une horrible et plate rapsodie. Il y a une scène, véritable parodie de lai*uneste scène d'Atrée et Thyeste, dans laquelle on présente au père des sept jeunes héros, en guise de festin, les têtes de ses sept fils fraîchement coupées. Pour la représenter, les acteurs devaient s'accroupir sous une table et passer leurs cous à travers des ouvertures ménagées à cet effet. Le grand acteur Mayquez, qui était, au commencement de ce siècle, l'honneur du théâtre espagnol, imagina un jour de répandre une traînée de tabac sur la table destinée à cette étrange exhibition. On peut se figurer l'impression qu'éprouvèrent les spectateurs lorsqu'au milieu des apostrophes pathétiques adressées par le malheureux père aux tristes restes de ses enfants, on vit subitement toutes ces têtes livrées à un éternuement convulsif. Il était diflicile de mieux faire sentir la ridicule monstruosité d'une combinaison qui cherchait à émouvoir les cœurs en frappant les sens par un semblable spectaclon
Pour ne pas être injuste en vers le poète que nous
venons de qualifier si sévèrement, nous devons dire que quelques-uns de ses ouvrages méritent d'être jugés avec moins de rigueur. Le Charbonnier de Tolède et surtout le Sage dans sa retraite offrent un intérêt assez vif et, ça et là, ce .qui est plus surprenantjdes passages touchants ou dramatiques. Cette dernière pièce est, d'ailleurs, visiblement imitée des Tellos de Menésès de Lope de Vega, qu'elle ne vaut pas à beaucoup près. C'est, avec beaucoup moins de charme et de naïveté, la peinture d'un homme riche, indépendant, qui préfère aux faveurs et aux plaisirs de la cour les jouissances rustiques^ la liberté, la grande existence des champs et des montagnes, qui, plein de respect et de dévouement pour son roi, s'est pourtant imposé la loi de ne jamais paraître devant lui. Comme dans la pièce de Lope, le roi qui, chez Matos Fragoso, n'est autre qu'Alphonse le Sage, se décide à aller chercher dans sa retraite le sujet orgueilleusement modeste qui fuit ainsi son aspect; mais ici, cest sans se faire connaître que le monarque pénètre chez l'opulent campagnard. Il en résulte une scène remarquable, qui n'est pas sans analogie avec certaines scènes de Moreto et de Rojas, qui ressemble surtout d'une manière frappante à la situation principale d'un drame que nous avons analysé il n'y a qu'un moment, le Premier assistant de Séiille. L'impossibilité d'établir la date précise de ces différents drames ne nous permettant pas de dire avec quelque certitude à qui appartient le mérite d'avoir créé cette situation, nous croyons rem-
plir un devoir d'équité en mettant successivement sous les yeux du lecteur les pièces de cette espèce de procès. C'est dans ce but que nous allons traduire la scène en question. •
UN VALET là Juan le campagnard).
« Quelqu'un vous demande.
JUAN
» Qui peut venir à une telle heure? (rarde bien la » porte, qu'on ne puisse rien nous dérober. Il y a, » dans ces environs,- beaucoup de vagabonds et de » paresseux qui gagnent leur vie à faire le mal.
LE ROI
» Je ne suis pas de ceux que vous pensez. Quoi- » que je paraisse étranger, je suis un gentilhomme » de Séville.
» Que demandez-vous !
LE ROI
» Je me suis perdu dans la montagne au milieu de - » l'obscurité. Connaissant votre richesse et votre gé- » uérosité, j'ai attaché mon cheval à un arbre et je » me suis dirigé à pied vers ce village où le curé » m'a indiqué votre demeure.
JUAN
» Le curé ne vous a pas trompé. Vom trouverez » ici un souper et un gîte, moins magnifique, sans » doute, que chez vous, mais que je vous offre de » bon cœur suivant ma coutume. Quel est votre nom?
LE ROI
» D. Henri de Guevara. C'est un grand nom eh Cas- » tille.
224 VSSAI SUR LB THÉÂTRE ESPAO
JUAN
' » Soit. Mais, comme je ne voudrais pas m'ex- » poser, par ignorsaice, à vous refuser ce qui vous » est dû, dois-je vous appeler Grâce ou Seigneu- » rie?
LE ROI
» En me donnant Thospitalité, vous me faite » grâce, je n'en veux pas d'autre.
JUAN
» Oh ! mon Dieu, dites-moi ce que vous aimez 1 e » mieux. Pour peu que, comme le Pape, vous pré ^=s-
» feriez le titre de Sainteté, je vous le donnera i.
» Tous ces titres, au fond* ce n'est que du vent, ^^t » lorsqu'on peut faire plaisir à si bon marché, ci^Dn » serait bien sot d'en être avare.
LE ROI (à part).
» Ce campagnard vaut bien nos gens de la co^^^r.
JUAN
» Je suis la franchise même. Asseyez-vous p^^n- » dant qu'on prépare le souper et laissons là les co^ jn- » pliments; [
LE ROL
» Veuillez vous asseoir d'abord.
JUAN
» Toutes ces cérémonies sont pour le moins super- » flues. Vous êtes chez moi, c'est à vous de m'obéir, à » moi d'ordonner dans ma maison. Asseyez-vous » donc.
LE ROI. I
. » J'apprécie, comme je le dois, ces nobles procé- j » dés. , I
fiSSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL 225
JUAN
' » Nobles, non, mais polis, bien que venant d'un » paysan.
LE ROL
» Je vous promets, si vaus venez à la cour, de vous » rendre votre hospitalité.
» Moi, à la cour ! la bonne plaisanterie !
LE RÔI.
» La chose est-elle donc impossible ?
JUAN
» Si c'est là que vous comptez me remercier, je ne » vous verrai de ma vie.
LE ROI
» Pourquoi la cour vous déplaît-elle à ce point ?
JUAN
» Parce que, depuis le jour de ma naissance, je
> n'ai connu que ces montagnes, qu'elles sont pour » moi l'univers et que, pour un trône, je ne quitte- » rais pas ma chaumière. J'ai deux lits, l'un dans
> ma maison, l'autre dans l'église, les deux demeures » que je préfère. L'un de ces lits me reçoit vivant, » l'autre m'attend mort, car du lit au tombeau il y » a peu de différence.
LE ROL
» Vous n'avez donc jamais vu la figure du roi ?
JUAN
» Vous l'avez dit, et cependant personne ne res- ^ pecte plus sa grandeur et son autorité.
^ BSSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAOIVOL
LE ROI
» On dit pourtant qu'il vient souvent chasser de ce » côté.
JUAN
» Je ne manque jamais alors d'aller me cacher » dans la partie la plus boisée de la montagne,
LE ROI
» Pourquoi ne pas le voir ? Et dans quelle pensée ?
JUAN
» C'est qu'entre nous, ici, je me regarde tant soit » peu comme un roi. Je n'envie pas sa grandeur et » je me crois plus heureux que lui, parce que j'ai » moins de charges et d'obligations. J'ai plus de loi- » sir qu'il ne m'en faut, et à lui, le temps lui manque.
LE ROL
» Comment vivez- vous ici l
JUAN
» Je me lève avec l'aurore, loi'sque cela me con- » vient, pourtant. Je vais d'abord à la messe et jere- .» mets au.curé une aumône abondante qui fait vivre » ce jour-là les pauvres du village. Après avoir fait » mes dévotions, je regagne ma demeure. Deux sau- » cisses et un pigeon, dont le parfum me paraît su- » périeur à l'odeur de l'ambre, composent mon dé- » jeûner. Jusqu'à midi, je m'occupe de mes affaires. » Puis, le travail de la journée se trouvant terminé, » je prends place pour dîner aune table entourée de » mes enfants.
LE ROL
» La douce vie ! Et que mangez-vous à votre * dîner?
BSSAI SUR Ltt THÉÂTRE ESPAGNOL 22t
iUAN.
» D'abord, pour ouvrir l'appétit, quelques fruits :
> mon jardin en produit une telle abondance qu'on » en perd, je vous assure, plus qu'on en consomme.
> Puis, un dindonneau rôti, nourri dans ma cour
> de miettes de pain et autres restes de mes repas, » me forme une excellente entrée. On apporte en- » suite un pot-au-feu tel que le roi, soyez-en certain, » n'en mange pas un pareil, quelque chose qu'on » mette dans le sien.
LE ROL
» Pourquoi le sien ne vaudrait-il pas le vôtre ?
JUAN
» C'est qu'on mange le mien avec plus d'appétit.
LE ROL
> Vous avez raison. Et que faites-vous ensuite ?
JUAN
> J'élève toujours dans ma maison un enfant dont » l'enjouement naturel et les saillies naïves m'a- » musent bien plus que le pourraient faire les » plaisanteries d'un bouffon. Je l'envoie à l'école, et » lorsqu'il est grand, je lui donne les moyens soit de » continuer ses études, soit de suivre la profession
> à laquelle il est appelé.
LE ROL
» Et après la sieste, comment passez-vous votre » temps?
» Quand le soleil commence à tomber, je monte une * jument plus rapide que le vent, je prends avec moi ^ deux chiens, une arquebuse et, laissant là pour un
228 E$SAI sua LB TH&A.TR9 BâPAiïNOL
)► moment mes champs et cies vignes je cours la » campagne. Je tue une paire de lièvres, quelque- » fois une perdrix ou un héron. Ou bien je descends
> au bord de la rivière avec une ligne et j'en rap- » porte de magnifiques poissons. Le soir venu, je » rentre chez moi, et après un léger souper, je
> me couche en rendant grâces à Dieu.
LE ROI
» Vous me paraissez le plus heureux homme du » monde.
JUAN
» C'est vrai, il n'y a pas d'existence plus douce.
LE ROI
» Il n'est personne qui ne doive vous l'envier. J'y » trouve pourtant quelque chose à reprendre et qui » n'est pas digne de votre sagesse.
JUAN
> Et quoi donc?
LE ROL
> Cette répugnance à voir le roi. Les bêtes fauves » elles-mêmes honorent leur souverain.
» Personne ne lui porte plus que moi un respect » humble et dévoué. Ces enfants, cette maison, tout » ce que j'ai lui appartient, mais je ne verrai pas son » visage.
LE ROI
> S'il en avait besoin lui prêteriez-vous quelq^^ » argent?
JUAN
' ». Je mettrais à sqs pieds tout ce que je po9sède#
to'u^ Gè que je vaux. Que le roi me mette à l'épreuve, il connaîtra si je suis un loyal sujet. Je sais que tous nos biens sont à lui, puisque c'est lui qui nous maintient en paix et assure notre sûreté.
LE ROI
» Pourquoi donc vous obstiner à ne pas le voir ?
JUAN
» Que sais-je ? Chacun a sa manie, c'est là ma faiblesse. Mais, dites-moi, êtes-vous venu dans ma maison comme hôte ou comme conseiller ?
LE ROL
» Ce que j'en dis, c'est parce que je voudrais que le roi vous anoblît.
JUAN
y> Je ne mérite pas cette distinction. Ce que je suis me suffit. Si, en fin de compte ,"tout doit aboutir à sept pieds de terres, je me soucie peu d'un honneur qui doit durer si peu. »
On apporte la table.
« Prenez place tcî, mon gentilhomme.
LE ROI
>> Non, c'est ici que je veux m'asseoir.
JUAN
» Cette place ne vous convient pas, mettez-y ous au laaut de la table.
LE ROL
>> Pour cela, non. .
JUAN
"« Faites ce que je vous commande. Je suis le maîtrjB ici, et quel que soit celui à qui on donne l'hos- II. 20
230 BS8AI SUR LB TRÉATRR iB:8PA.âN0L
» pitalité, on lui donne la première place. (A "un » (valet.) Toi, Tirso, pendant que nous soupons, fais » mettre au Ut de notre hôte des draps de toile de » Hollande. (^4 sa fille qui entre avec ses compagnes), > Vous autres, chantez pendant le repas.
LE ROI
» Comment, vous avez aussi de la musique ?
JUAN
» De la musique de village.
LE ROI
» Qui sont ces dames ?
» Ce sont des villageoises, et non pas des dames. » L'une est ma fllle, l'autre sera demain la femme » de mon fils.
• LE ROI
» L'une et l'autre sont des miracles de beauté, les » rayons du soleil ont moins d'éclat.
JUAN
» Mangez, mangez. Il n'est pas poli de louer avec » tant d'exagération ce qu'on ne peut pas vous offrir. » Pour mon souper, c'est autre chose, si vous l'avez » trouvé bon, vous pouvez le vanter.
LE ROI
» Vous avez raison, je mange et je me tais. (^ » part) Je n'ai jamais vu un tel homme, il a répliQ^Q » à tout. (Haut,) Je voudrais boire.
JUAN
» Demandez-le, les domestiques ne devinent f^^-
BÉATRIX
» C'est moi qui verserai à boire à un hôte aussi poh*
fiSSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL 231
LE ROL
» La coupe de Qanymède serait seule digne d'une > telle main.
BÉATRIX
» Ne vous dérangez pas,
» Je ne puis permettre
JUAN
» Tout cela est inutile. Prenez ce verre et buvez.
LE ROL
» Vous avez raison, je prends et je bois.
BÉATRIX
» Chanterons-nous?
JUAN
» Sans doute, il est plus que temps.
{Les jeunes filles chantent.)
JUAN
» Otez la table, il se fait tard, notre hôte doit être ^ fatigué, il voudra dormir.
LE ROL
» Ne vous en allez pas, nous causerons encore un * moment.
JUAN
» C'est l'heure où je me couche tous les jours. » N'essayez pas de me retenir, le roi lui-même n'y » réussirait pas Si vous voulez veiller, je vous laisse » avec ma famille et mes gens. Nous ne faisons pas » plus de façons ici. Le sommeil me presse. Adieu, » je vous éveillerai demain de bonne heure. »
Cette scène, un des meilleurs morceaux de Matos Fragoso, donne assez exactement la mesure de son
talent. A côté de traits assez, heureux dont il a probablement emprunte une bonne partie aux poètes contemporains chez qui on les retrouve presque textuellement, elle offre de& traces nombreuses de cette niaiserie (Je pensée, de cette platitude de style, de cette pauvreté de conception qui caractérisent Tauteur. C'est surtout comme objet de comparaison avec d'autres scènes semblables que nous l'avons citée. Il n'est pas sans intérêt, d'ailleurs, de remarquer combien, à cette époque si monarchique, on se complaisait à retracer ralliance du dévouement le plus complet et le plus respectueux à la royauté absolue avec une grande indépendance de mœurs et de caractères et une profonde aversion pour les assujettissements, pour les déceptions de la cour. Ce contraste revient souvent dans les drames espagnols. Il est vrai que les poètes, comme pour expier ce qu'il pouvait présenter de hardi, ne manquent presque jamais de nous montrer ces mêmes hommes si fiers, si libres dans leur humeur sauvage, terrassés un moment après par l'éclat delà majesté royale lorsqu'elle dépose ses voiles pour se manifester à euXj tremblants, éperdus, éblouis en quelque sorte par la lumière dont elle rayonne et ne pouvant plus qu'à peine balbutier de confuses excuses. Il y a là soit une révélation curieuse des opinions du temps, soit un tour de flatterie assez ingénieux, peut-être un peu de l'un et de l'autre.