‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 41 sur 64 · RAMES ANONYMES. — LE PATISSIER DE MADRIGAL · texte numérisé non relu

RAMES ANONYMES. — LE PATISSIER DE MADRIGAL

Nous avons épuisé îa liste des poètes dramatiques de la grande époque du théâtre espagnol, mais non pas celle des œuvres remarquables qui nous en sont x^estées. C'est un trait caractéristique de Thistoire littéraire de l'Espagne que le grand nombre de coxnédies dont les auteurs sont incertains ou même tout à fait inconnus. Rien ne prouve mieux à quel point la philologie et la critique sont arriérées dans la péninsule. Parmi ces drames plus ou moins anonymes, il en est qui suffiraient pour illustrer le nom <Ju poète à qui on pourrait les attribuer avec quelque certitude. Tel est celui qui a pour titre le Pâtissier de Madrigal, et dont le sujet est tout historique.

Ce pâtissier est \m didroit imposteur qui, quelque "temps après la mort du fameux Sébastien de Portugal, tué dans une expédition contre les Marocains, -était parvenu à se faire passer pour ce malheureux II. 20.

prince. Voici comment Tauteur, d'accord presque en tout point avec la vérité des faits, présente cette singulière aventure.

Philippe II, profitant de l'extinction de la branche directe de la maison royale de Portugal pour faire valoir contre des compétiteurs moins puissants les droits qu'il s'attribue à la succession de ce royaume, est parvenu à y établir son autorité, mais le peuple qu'il a soumis par la force des armes regrette vivement son indépendance. Dans l'humiliation ou il se trouve réduit, sa pensée se reporte sans cesse vers les époques brillantes où, sous de3 rois nationaux, le Portugal formait une monarchie puissante et glorieuse. Par une sorte de contradiction bien naturelle au cœur humain, il garde surtout un puissant souvenir de cet infortuné Sébastien dont la témérité a causé, avec la ruine de l'état, la désolation de tant de familles, mais dont le courage héroïque, l'esprit chevaleresque et les malheurs même émeuvent toutes les imaginations. On aime à se persuader qu'il n'est pas mort, qu'échappé comme par miracle au massacre de son armée, il n'a osé reparaître immédiatement au milieu de ses sujets sur lesquels il a attire tant de calamités, (\}i'i\ est allé chercher dans un exil volontaire et dans de rigoureux pèlerinages l'expiation de ses fautes. Bientôt, ces bruits, d'abord vaguement répandus, prennent plus de consistance. Des voyageurs affirment avoir rencontré Sébastien sous un humble déguisement ; ils ont voulu lui parler, mais se voyant reconnu, il s'est rapidement éloigné en leur faisant signe de garderie silence. On

ajoute que le terme qu'il a fixé lui-même à son expiation est sur le point d'expirer et que, touché des malheurs de ses sujets, il va bientôt reparaître pour briser le joug honteux auquel ils sont soumis.

Ces rumeurs, adroitement propagées, ne sont autre chose que le résultat d'une intrigue ourdie par un agent secret du prieur de Crato, D. Antonio de Portugal, le principal concurrent de Philippe IL Cet agent s'est mis en relations avec un jeune homme d'une condition obscure, dont la figure et la taille rappellent singuli3rement le roi D. Sébastien. Trouvant en lui l'esprit, le courage et la hardiesse nécessaires pour le rôle auquel il le destine, il lui a per-» suadé de profiter de cette ressemblance pour tenter de grandes destinées. Ce qu'il n'a pas dit à son imprudent complice, c'est qu'il compte seulement se servir de lui pour exciter une imsurrection populaire ; lorsque les insurgés seront Irop engagés pour pouvoir reculer, il le fera périr et proclameia le prieur de Crato qu'ils seront bien forcés de recevoir et de défendre comme leur souverain, moins encore à titre de représentant de leur ancienne dynastie que parce qu'il sera leur seul refuge contre les vengeances de Philippe II. En attendant que les choses soient mûres pour ce dénouement, après avoir soigneusement instruit le jeune aventurier des particularités qui peuvent l'aider à tromper les esprits crédules, il le conduit à Madrigal, petite ville de Castille, oii une cousine du véritable Sébastien, la princesse Anne d'Autriche, est religieuse dans un couvent. Il l'introduit auprès de cette princesse qui,

abusée tout à la foi par ses regrets, par la figure et par les discours de son prétendu parent, donne complètement dans le piège, s'associe aux projets qu'on lui révèle et se fait un bonheur d'en préparer le succès par Je sacrifice de l'argent dont elle peut disposer, de ses pierreries, de ses diamants, en un mot, de tout ce qu'elle possède de précieux. Avec ce puissant secours, le coiùplot marche rapidement. Aux yeux du public, Gabriel Espinosa, (c'est le véritable nom du faux Sébastien^, n'est qu'un simple pâtissier, mais, abandonnant à des valets les occupations de cette vulgaire industrie, il a soin de se mêler souvent au peuple, de se montrer généreux, désintéressé, de donner, toutes les fois que l'occasion s'en présente, des témoignages de sa bravoure, de sa force prodigieuse, de son adresse, et il ne manque pas de manifester, de préférence, ces qualités si séduisantes pour le vulgaire dans certains exercices où l'on sait qu'excellait le roi dont il usurpe le nom. A d'autres personnes, il se présente comme un simple gentilhomme castillan, et c'est en cette qualité qu'aidé de sa galanterie et de sa bonne mine il est parvenu à séduire une jeune personne noble et riche. Enfin, aux yeux de quelques Portugais retirés à Madrigal comme aux yeux de la princesse Anne, il est le roi Sébastien, se préparant à reconquérir son royaume sur un odieux usurpateur. Secondé par son complice, il a déjà envoyé dans les diverses provinces du Portugal des émissaires qui y ont fait de nombreuses dupes. On voit de tous côtés arriver, pour s'assurer par leurs propres yeux de l'heureuse

nouvelle qui ranime leurs patriotiques espérances, des^eiitilsliommes que le prétendu monarque reçoit avec tout l'appareil fastueux de la royauté portugaise, dans un appartement reculé préparé à cet effet. Lb, il leur raconte ses malheurs, il leur présente comme 6on héritière une petite fille qu'il à eue d'une de ses maîtresses et qu'il a dressée à ce manège. La ressemblance frappante de l'imposteur avec l'infortuné 'Sébastien, sa bonne mine, son assurance, un certain mélange de hauteur et de familiarité, de vivacité et de bienveillance, enfin, cet empire que le mystère exerce sur les esprits prévenus et le charlatanisme même avec lequel ont été disposés les accessoires dont il est entouré, tout se réunit pour a,buser des hommes que l'ardeur même de leurs désirs et de leurs espérances rend si faciles à accueillir tout ce qui promet de les réaliser. Rien de plus naïf, de plus vrai, de plus comique, et en même temps de plus touchant que l'émotion et le bonheur de ces pauvres gentilshommes prosternés aux pieds de l'impudent imposteur, s'écriant qu'il ne leur reste plus qu'à mourir après avoir retrouvé leur roi, se disposant en effet à lui sacrifier leur fortune, leur vie, et, dans leur enthousiasme, admirant avec attendrissement jusqu'aux ridicules simagrées de l'enfant qui joue devant eux le rôle de la princesse.

Mais bientôt, la scène change. Le gouvernement de Philippe II, à qui ces intrigues n'ont pu conjplètement échapper, en a conçu quelque inquiétude. Un alcalde est arrivé secrètement à Madrigal, chargé de s'assurer de la vérité, de saisir et de punir les con-

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spîrateurs. Gabriel Espînosa est arrêté, avec ua grand nombre de ses dupes, au milieu d'un festin ou il les a réunis, et où il achWe d'exalter leurs espérances. L'enquête commence aussitôt. Le magistrat interroge successivement tous les prisonniers. Tous, avec cette imperturbable confiance qu'inspire un fanatisme sincère, affirment que l'aventurier est bien le roi Sébastien, et les tentatives de l'alcalde pour les convaincre de l'absurdité d'une telle croyance ou pour les mettre en contradiction avec eux-mêmes échouent également. Le seul Gabriel, lorsqu'on le fait comparaître à son tour, affirme qu'il n'est autre chose qu'un pauvre pâtissier, mais le ton même dont il le dit, son insouciance, sa présence d'esprit, l'apparence de dignité répandue sur toute sa personne, son insistance pour être conduit devant Philippe II dont il prétend être connu, troublent et étonnent l'alcalde. C'est lui, maintenant, qui ne veut plus croire à l'humble condition de l'accusé, qui s'obstine à voir en lui, non pas, sans doute, le roi Sébastien, mais bien quelque grand personnage, qui s'épuise en efforts inutiles pour l'en faire convenir, qui, dans son incertitude, n'ose prendre un parti et terminer le procès. Cependant, le seul complice véritable de Gabriel, l'agent du prieur d'Ocrato, espérant se soustraire au supplice qui le menace, s'est enfin décidé à tout avouer. Ainsi dénoncé et trahi, Gabriel ne se déconcerte pas. Il feint, il est vrai, d'avouer à son tour l'imposture dont il s'est rendu l'instrument. D^j^» le juge et les témoins qu'il a réunis pour entendre cette confession commencent à se croire en posses-

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sion de la vérité, mais tout à coup, l'intrépide aventurier, par quelques paroles pleines d'une audace ironique et mystérieuse, les rejette dans leurs hésitations, les met au point de douter si le récit qu'il vient de leur faire n'est pas une raillerie par laquelle il s'est joué de leur crédulité, et ranimant la foi un moment ébranlée de ses partisarfs, augmente encore, s'il est possible, l'intensité de leurs illusions. Conduit enfin à Téchafaud, il y marche avec une fermeté que n'éprouve pas, dans ses incertitudes, le juge même qui l'y envoie.

11 est facile de comprendre ce qu'il y a de saisissant, de profondément dramatique dans cette combinaison. Le caractère du Pâtissier de Madrigal est un des plus originaux qu'il y ait à là scène. Tel est l'art avec lequel le poète en a ménagé les effets qu'à la lecture, à la représentation surtout, lorsque ce rôle est joué avec quelque intelligence, le lecteur, le spectateur, bien qu'averti dès les premières scènes, se surprend par moments à partager les doutes de Talcalde. Nous nous demandons pourquoi l'auteur de ce drame n'a pas augmenté encore la puissance d'une conception aussi complètement neuve en laissant planer -quelque mystère sur la personne du faux Sébastien. Peut-être eût-^il craint de paraître révoquer en doute la légitimité des droits de l'Espagne sur le Portugal : on le voit, en effet, dans quelques passages, proclamer avec une sorte d'emphase la justice des prétentions de Philippe IL

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