DRAMES ANONYMES. ^ LE DIABLE PREDICATEUR
LE TRIOMPHE DE VAve Muria
Si nous voulions classer parmi les drames anonymes tous ceux dont l'auteur n'est pas incontestablement connu, tous ceux dont le titre imprimé n'indique pas le poète à qui on doit les attribuer ou varie, par rapport à cette indication, dans les éditions diverses, la liste en deviendrait longue. Pour ne citer que quelques-uns des exemples les plus marquants, nous devrions ranger dans cette classe le Premier assistant de Séville^ que nous avons adjugé à La Hoz, et le Faux nonce de Portugal que nous mettrons sur le compte de Cafiizares. Nous n'avons pas voulu suivre cette marche, parce que nous avons cru trouver, si non des preuves absolument certaines, au moins des vraisemblances suffisantes pour faire honneur à ces deux écrivains de deux ouvrages aussi remarquables. Il n'en est pas de même d'une'autre comédie bien plus célèbre, bien
plus propre par la singularité du sujet non moins que par la manière dont il est traité à exciter un vif intérêt de curiosité, le Diable Prédicateur. Les opinions qui l'attribuent soit à Philippe IV, soit à D. Louis de Belmonte, soit à tel autre poète de cette époque, ont trop peu de consistance pour qu'il fût raisonnable de s'y arrêter.
Pour bien apprécier cette œuvre étrange, il faut d'abord constater l'esprit dans lequel elle a été composée. Le but de l'auteur était de glorifier l'ordre des Franciscains, d'exciter en sa faveur la dévotion et la munificence des fidèles, et ce but, il paraît qu'il rayait complètement atteint. Pendant bien longtemps, en effet, lorsque les moines de cet ordre, si populaire en Espagne, croyaient s'apercevoir d'un relâchement dans l'espèce de culte dont ils étaient l'objet, d'une diminution dans la somme des aumônes qu'on leur prodiguait, ils demandaient qu'on remît sur la scène le Diable prédicateur : cet expédient était, dit-on, d'un effet assuré.
On comprend ce qu'offre de curieux, pour l'étude de l'histoire et de l'esprit humain, l'examen du drame qui agissait ainsi sur les imaginations.
L'action se passe à Lucques. Le priiice de l'abîme, Lucifer, monté sur un dragon ailé, fait en ce moment un voyage autour du monde pour s'assurer par lui-même de l'étendue de sa puissance. Il appelle Asmodée à qui il a laissé en son absence le gouvernement de l'empire infernal. Il lui raconte ce qu'il a vu et les projets nouveaux que lui ont suggérés ses observations. Il a trouvé les neuf dixièmes de la II. 21
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terre soumis à son obéissance, plongés dans les ténèbres de rislamisme ou adorant de fausses divinités. A peine quelques contrées de l'Europe reconnaissentelles la loi du vrai dieu. Parmi les ordres religieux qui y sont établis et qui, par leurs prières, désarment la colère du ciel irrité de tant de profanations et de crimes, il en est un surtout qui a frappé l'attention de Lucifer et dont il ne parle qu'avec un douloureux emportement parce qu'il voit en lui le principal instrument du salut des âmes, le principal obstacle au succès de ses efforts : c'est l'ordre des Franciscains. Le poète place ici dans la bouche du démon un résumé des légendes et des traditions qui ont tant popularisé dans la péninsule la mémoire de saint François ; il rappelle par des allusions rapides, qui prouvent combien ces traditions étaient alors universellement connues, la similitude que la faveur céleste avait voulu établir entrela vie du sauveur des hommes et celle du fondateur des moines mendiants, l'un et l'autre nés dans une étable, l'un et l'autre assistés dans leurs travaux par douze disciples, tous deux flagellés jusqu'au sang, tous deux percés de cinq glorieuses blessures. A cette comparaison que nous ne suivrons pas dans ses détails minutieux, succède un magnifique éloge du zèle et de la piété des religieux franciscains dont les efforts conduisent m del plus d'âmes qice tous les hérésiarques réunis n'en ont jamais précipité dans les enfers et que V Océan ne contient de grains de sable, Lucifer voit en eux ses plus redoutables ennemis. Son orgueil s'en irrite autant que son ambition : « 11 ne faut pas te le dis-
» simuler, Asmodée, » dit-il à son confident, « si je ne > nie hâte d'y pourvoir, il n'y aura bientôt plus un » seul lieu où ces mendiants déguenillés n'aient ar- » bore la bannière de celui qui, par son héroïque » humilité, a mérité d'être appelé le grand lieute- » nant du Christ et d'occuper la place que m'a fait » perdre jadis ma téméraire présomption. Voici » l'entreprise où je t'appelle. Certes, elle n'est pas » aisée. Mon audace n'en a pas tenté de plus difficile » depuis celle que j'osai diriger contre le trône cé- » leste. La règle que suivent ces hommes, c'est, tu » ne l'ignores pas, la vie apostolique. Cette règle, » elle n'a pas été établie par une simple inspiration » d'en haut. C'est Dieu lui-même qui, de sa propren » bouche, l'a dictée à saint François, et lorsque Fra- » çois, ému de pitié pour ses successeurs, lui demanda » où des êtres soumis aux faiblesses humaines pui- » seraient la force nécessaire pour observer les vingt- » cinq préceptes dont elle se compose, préceptes si » rigoureux qu'aucun ne peut être enfreint sans pé- » ché mortel, ne t'en inquiète pas, répondit le Çei- » gneur, je me charge de susciter ceux qui lesgar- » deront. Mais il n'a pas dit que tous sans exception » y demeureraient fidèles. S'il l'avait dit, tous nos » efibrts seraient vains. Pars donc pour l'Espagne, » dirige-toi vers Tolède qui en est aujourd'hui la » principale cité. Jettes-y les germes de l'impiété » parmi les hommes d'une condition moyenne et » dans les corporations de marchands auxquelles ces » moines doivent principalement les aumônes qui » les font vivre. Empêche que la dévotion ne prenne
2ii ESSAI SUR LE THÉATTlB ESPAGNOL
» racine dans leurs cœurs, car les Espagnols tien* » nent fortement aux impressions qu'ils ont une fois » reçues. Quant aux riches, ne t'inquiète pas d'eux, » leurs désirs immodérés agiront plus efficacement » sur leur âme que toutes tes insinuations. Eussent- » ils sous les yeux des milliers de pauvres, ils n'y fe- » ront aucune attention. Comme ils n'ont jamais vu » de près le besoin, ils ne le comprennent pas; je » parle du plus grand nombre, on trouve partout des » exceptions. Pour moi, je reste dans cette ville de » Lucques où je travaille, par mes artifices, à empê- » cher ces moines de conserver un couvent qu'ilsyont » fondé. Je m'efforce d'engager les habitants à changer » en mauvais traitements et en injures les aumônes » qu'ils leur accordaient. Déjà je les ai presque ame- » nés à croire qu'il est plus méritoire de venir au » secours de ceux qui vivent dans la misère, avec » une famille qu'ils ont peine à se soutenir, que de » ces religieux mendiants qui ne rendent aucun ser- » vice à l'État... Pars donc pour l'Espagne. Ces mal- » heureux ont beau implorer la protection divine, je » ferai si bien que ce nouveau vaisseau de TÉglise » échouera contre les écueîls impies et les cœurs re- » belles. Se voyant refuser le strict nécessaire, ils au- » ront peine à se défendre des entraînements de lafai- » blesse humaine. Leur confiance sera pour le moins » ébranlée, et le navire qui les porte, s'il ne se perd » pas tout à fait, sera au moins maltraité par la » tempête ; il s'égarera dans les bas-fonds s'il ne se » brise complètement. »
Asmodée, obéissant aux ordres de son souverain,
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^'éloigne à l'instant. Depuis ce moment, il n'est plus question de lui ni de sa^ mission. Toute TactioA du drame se concentre dans l'attaque que Lucifer lui-même dirige contre les religieux de Lucques. Le plan qu'il vient d'annoncer s'exécute de point en point. Les bourgeois, cédant aux suggestions secrètes du démon, deviennent sourds aux prières des malheureux religieux, les aumônes cessent complètement. Un certain Ludovic, le plus riche, mais aussi le plus avare et le plus impie des habitants de Lucques, se distingue surtout par la brutalité de ses refus. Vainement, le père gardien s'efforce de ranimer la ferveur des fidèles. Ses exhortations, son insistance ne font qu'irriter les esprits. Poursuivi, menacé, il se voit forcé de rentrer dans son couvent dont les portes se referment à l'instant sur lui, pouvant à peine le soustraire, lui et ses moines, aux outrages de la foule. Le gouverneur lui-même, s'associant à la haine populaire, essaie d'abord d'engager les religieux à quitter une ville où on rie veut plus les supporter, et bientôt il prétend les y obliger. Privés de toute ressource, épuisés par la faim qui les presse, le courage des religieux faiblit. Déjà, on parle de vendre les vases sacrés, d'aller chercher ailleurs une terre plus hospitalière. Le père gardien, dont la pieuse et noble fermeté a jusqu'à ce moment résisté aux instances de ses frères, commence à chanceler. Lucifer triomphe. Il croit avoir atteint le but qu'il s'était proposé, mais sa joie est de courte durée. Tout à coup, une clarté éclatante vient l'éblouir. L'enfant Jésus lui apparaît, le visage
couvert d'un voile. Auprès de lui est saint Michel qui apostrophe ainsi TAnge déchu.
SAINTMIGHEL.
€ Serpent infernal, j'humilierai ton orgueil.
LUCIFER
» Michel!
SAINTMIGHEL.
> Comment, connaissant la promesse que le Créa- » teur a faite à François, comment as-tu pu Croire » que tes fourberies enlèveraient à ces religieux » leurs moyens d'existence ?
LUGIFER.
» Nul ne sait mieux que moi que l'immense pa-
> rôle de Dieu ne peut manquer d'être accomplie, » mais la confiance qu'on place en elle peut faillir, » et déjà il est bien certain que si ce sentiment n'est » pas tout à fait détruit dans ces moines, il est au
> moins fort ébranlé. Il n'est pas indispensable, pour » que je triomphe, qu'ils soient privés de ce qui leur » est nécessaire, il suffit que j'aie décidé le peuple à » le leur refuser.
SAINTMIGHEL.
» Eh bien I Tu déferas toi-même ton ouvrage. Pour » te punir, tu es chargé d'amener Ludovic à se repen- » tir, à se soumettre à la loi sainte.
LUCIFER
» Moi ! Lutter contre moi-même I malheureux que » je suis !
SAINT MIGHEL.
» Ce n'est pas tout. Il faut encore que tu con-
» struisesun autre couvent où, en dépit de toi, Fran- » çois comptera d'autres disciples.
LUCIFER
« Comment?