CHAPITRE LIX
SALAZAR. — LA SECONDE CéLESTINE
On a, de D. Augustin Salazar, une charmante comédie, la Seconde Célestîne^ qui, avec un peu moins de verve, mais avec plua de délicatesse, rappelle la manière de Tirso de Molina. La scène est à Séville, la terre classique des Bohémiens. Célestine est une femme d'intrigue qui s'est fait, par sa prodigieuse adresse, une réputation de sorcellerie. Tous les amants recourent à elle pour lui demander de favoriser leur passion ou d'éclairer leur jalousie. Habile à profiter, pour abuser les uns, des confidences qu'elle a reçues des autres, elle leur persuade à tous qu'elle a appris par le secours de. la magie ce que lui ont révélé leur crédulité et leurs indiscrétions mutuelles. Heureusement servie par ces hasards qui ne manquent jamais à qui sait en profiter, elle finit par convaincre de sa puissance surnaturelle ceux même qui d'abord répugnaient le plus à y croire. Ua en-
uemi va la dénoncer à l'inquisition. En présence du danger qui la menace, elle se voit contrainte de confesser ses artifices et de désabuser ses innombrables dupes dont ses aveux les plus formels, les plus circonstanciés peuvent à peine ouvrir les yeux. Dans un temps où la croyance à la magie et à Tastrologie judiciaire était encore si répandue et trouvait même sa justification dans les terribles châtiments imposés par le Saint-Offlce aux prétendus sorciers, une telle pièce était une œuvre de raison et de haute morale. Réduite aujourd'hui à sa valeur intrinsèque, c'est encore une des compositions les plus agréables de l'ancien théâtre espagnol. Le rôle de la vieille entremetteuse est quelque chose d'àchevé : sa présence d'esprit, son activité, la malicieuse causticité de son langage, tempérée et rendue plus piquante par une feinte bonhomie, la terreur apparente avec laquelle elle se, défend de la réputation de sorcière au moment même où elle s'évertue à l'accréditer, tout cela fait, de la Seconde Célestine, un des drames les plus gais et les plus animés que nous connaissions. La versification en est pleine de grâce et de facilité. v
Le titre de c;ette pièce fait allusion à un ouvrage célèbre dans l'ancienne littérature espagnole, la Céle^tine, roman dialogue écrit vers la fin du quinzième siècle," cent ans avant Cervantes et Lope de Vega, un peu avant Terres Naharro lui-même, et qui, malgré la date si reculée de sa composition, n'a pas cessé d'être un des plus parfaits modèles d'un style élégant et pur et de l'art si difficile de peindre les
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personnages par le ton naturel des conversations qu'on leur prête. L*action diffère grandement de celle du drame de Salazar qui, dans son imitation avouée, a su tirer d'un roman informe une excellente comédie, mais le caractère des deux Célestines est tracé avec une égale supériorité. Si nous n'atons pas compté, parmi les premiers essais du théâtre espagnol, l'ouvrage singulier dont nous venons de parler, c'est qu'en réalité, malgré son titre de tragicomédié, il n'a pas été fait pour la scène où son extrême longueur, la nature de l'action et l'incroyable licence de quelques passages n'eussent jamais permis de le produire.