‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 46 sur 64 · DÉCADENCE DE L'ART DRAMATIQUE SOUS CHARLES H · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DE L'ART DRAMATIQUE SOUS CHARLES H

Nous voici arrivés à l'époque de la décadence de Tancien théâtre espagnol. Elle fut singulièrement rapide. La même génération qui avait vu ce théâtre à son plus haut point d'éclat fut témoin de sa chute complète. Calderon prolongeait encore sa glorieuse vieillesse lorsque l'édifice qu'il avait rendu si brillant commença à s'écrouler.

Longtemps avant la mort de Philippe IV, ce grand protecteur de l'art dramatique, on avait pu remarquer les premiers symptômes de cette révolution. Bien des causes y avaient contribué. Les calamités publiques, les malheurs domestiques dont la famille royale avait été affligée avaient eu pour résultat de faire fermer les théâtres pendant quelques anYiées; ils s'étaient rouverts ensuite, mais il est à croire que Philippe IV, vieilli avant l'âge par les chagrins et par les infirmités et obligé de soutenir des guerres

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désastreuses avec les faibles ressources d'un pays épuisé, n'accordait plus aux représentations scéniques ce patronage actif, passionné, magnifiquement généreux qui avait illustré le commencement de son règne. Il paraît cependant que c'étaient encore les distractions favorites de sa cour.

A sa mort, survenue en 1665, sa veuve, régente du royaume pendant la minorité du jeune Charles II, rendit un décret qu'on peut considérer comme un des monuments les plus caractéristiques de l'aveugle insolence du despotisme. Il y était dit que les théâtres resteraient fermés jusqu'à ce que le roi fut en âge d'y prendre du plaisir.

Ce décret ne reçut pourtant pas une entière exécution. Les théâtres se rouvrirent bientôt, mais les circonstances devenaient de moins en moins favorables : sous un gouvernement incapable et impuissant, la misère, les maux du pays ne cessaient de s'accroître et, comme il arrive toujours, le goût des arts et des lettres était en quelque sorte étouffé sous le poids de la souffrance universelle. Lorsque Charles II put prendre enfin la direction des affaires, cet état de choses ne s'améliora pas. Les troubles intérieurs qui avaient agité l'Espagne pendant sa minorité cessèrent, il est vrai, mais ce prince, faible d'esprit et de santé, ignorant, hors d'état de se gouverner lui-même, ne pouvait être le restaurateur de la monarchie. Forcé de lutter contre l'ambition de Louis XIV, il fût écrasé dans cette lutte où l'appui de la plus grande partie de l'Europe ne suffit pas même pour rétablir en sa faveur une apparence, d'égalité.

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Son règne ne fut qu'une suite de guerres désastreuses; où la France, constamment victorieuse, enleva à l'Espagne plusieurs de ses plus importantes possessions et acheva de détruire le peu de force qui lui restait.

Tout s'affaissait à la fois dans la monarchie espagnole. Les grands hommes d'état et . les grands hommes de guerre avaient déjà disparu. Les poètes; les artistes disparaissaient à leur tour.

La poésie expirait dans les convulsions du gong(h risme. Ce faux goût qui, dès sa première irruption, avait exercé une influence si fâcheuse^sur les génies les plus heureusement doués avait fait peu à peu des progrès effrayants. Il avait fini par détruire toute vérité dans la pensée comme dans le style, par étoul^ fer l'imagination, par substituer à ses créations bril-. lantes des conceptions fausses, forcées, où l'on ne retrouvait même plus cet éclat équivoque, mais séduisant, qui avait égaré les premiers admirateurs àucuUisme. Une stérilité désespérante avait succédé à la fausse richesse, à la trompeuse abondance de Gongora et de ses émules.

Cette époque est précisément celle où la France, parvenue au premier rang dans la guerre et dans la politique, s'emparait aussi de l'empire des lettres et fondait, sur des principes si différents de ceux qui avaient prévalu en Espagne, cette grande école dramatique qui devait bientôt faire oublier dans l'Europe entière celle de Calderon et de Lope. Molière et Racine, succédant à Corneille, venaient de créer parmi nous. Tua la véritable comédie, la comédie de tous

les temps, de tous les pays-, l'autre ce qu'on a appelé la tragédie classique et qu'on a longtemps considéré comme la seule yraie tragédie.

Ainsi donc, la grandeur du théâtre français coïncidait précisément avec la chute du théâtre espagnol et l'accélérait peut-être en tournant les esprits vers d'autres idées. Cette chute ne se manifestait pas seulement par l'infériorité des productions nouvelles qui paraissaient sur la scëne. Des symptômes matériels la révélaient à tous les yeux. Un fait qui nous a été transmis par un auteur contemporain en dit plus, à cet égard, que de longs commentaires. Lorsqu'on voulut, suivant l'usage du règne précédent, célébrer par un grand appareil de représentations dramatiques le mariage de Charles II, on eut beaucoup de peine à trouver trois compagnies théâtrales pour y concourir. Un demi-siècle auparavant, on comptait quarante de ces compagnies réunissant entre elles un millier d'acteurs. Et cependant, on affirme que Charles II aimait l'art dramatique et le protégeait autant que le lui permettait Tincurable faiblesse de sa volonté et de son intelligence.

Au milieu de cette décadence, on aperçoit pourtant quelques étincelles de la vitalité qui, sous lé règne précédent, avait jeté uji si brillant éclat. Non seulement plusieur3 des poètes du temps de Philippe IV existaient encore et continuaient à travailler pour la scène, mais quelques po'jtes nouveaux essayaient de marcher sur leurs traces. Il en est deux qui ne sont pas indignes d'être nommés à côté de leurs devanciers, Sàlazàr et surtout Candamo. u. 24

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