CHAPITRE LXVIII
DE LA GOMBDIE SOUS C5HARLES IH ET 0HARLB8 IV. — RAMON DE LA CRUZ. — JOVELLANOS. — IRIARTE.
— COMELLA, ETC.
Nous venons d'esquisser l'histoire de la tragédie espagnole sous le règne de Charles III et de Charles IV. Cette histoire a été courte. Celle de la comédie, sans présenter, sauf un seul nom, rien de bien éminent, a pourtant plus d'intérêt et de variété.
Nous parlerons d'abord d'un homme qui se détache, en quelque sorte, de ses contemporains parla nature de son talent et de ses compositions et qui, à une époque exclusivement vouée à l'imitation, fit preuve d'une véritable originalité, de D. Ramon de La Cruz.
Né en 1731, mort en 1788, la même aniiée que Charles III, cet écrivain fécond à composé plus de trois cents pièces de théâtre. Il s'est essayé dans tous les genres, sans en excepter la tragédie et l'opéra, mais le seul dans lequel il ait obtenu de légitimes succès, celui auquel il doit sa célébrité, c'est le Saynète.
âSSAI âUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL MU
Pour concevoir une idée juste de cette espèce de composition dont la représentation suit toujours en Espagne celle des pièces sérieuses, il faut se figurer une œuvre intermédiaire entre ce que nous appelons en France un vaudeville et un proverbe dramatique. Dès les premiers temps du théâtre espagnol, on y avait connu, sous le nom d'intermèdes, (Entre^ mesesj quelque chose d'analogue au Saynète. Lope de Rueda s'était distingué dans Vintermède, et nous avons dit que Cervantes y avait retrouvé la puissance comique qui lui faisait défaut dans ses détestables comédies. Ce n'était, à vrai dire, qu'une scène détachée dans laquelle un incident populaire, une idée plaisante ou ridicule était rapidement exposée avec plus ou moins dç bonheur, sans qu'on se donnât la peine de rattacher cet incident ou cette idée à une intrigue, d'y jeter des caractères, de la faire aboutir à un autre dénouement qu'une chanson épigramma-^ tique. C'était, en. réalité, un petit conte en action, rien de plus.
Sous Philippe IV, un certain Louis Quifîones de Benavente, en donnant plus de développement à Vlntermède, commença à en faire de véritables drames qui, peu à peu, prirent, on ne sait trop pourquoi, le nom de Saynètes (assaisonnement), Calderon et la plupart des hommes qui illustrèrent la scène à cette époque ne dédaignèrent pas de descendre quelquefois des hauteurs poétiques et héroïques où planait habituellement leur génie et d'où ils charmaient la société polie pour travailler à ses humbles divertissements destinés aux classes populaires.
348 BfiSAI StTR LB THEATRE BSt^AOÎfOt
C'est à Ramon de La Cruz, qu'il était réservé de donner au Saynète sa dernière forme et sa perfection. Le premier, il parut y porter une pensée sérieuse, le désir, sinon d'en tirer des leçons de morale, prétention bien extrême même quand il s'agit d'une coûiédie véritable, au moins d'en faire un véritable tableau de mœurs, d'y signaler, d'y châtier les ridicules et les vices dp bas peuple et de la portion inférieure de la bourgeoisie. Doué d'un rare talent d'observation, d'une force comique qui, dans son humble sphère, lui fournissait parfois des inspirations dignes de Molière lui-même, vif, animé dans ses dialogues, singulièrement habile à faire marcher rapidement ce que nous hésitons à appeler l'intrigue de ces petits drames, c'est-à-dire l'incident, toujours très simple qui en fait le sujet, il a laissé, dans ce genre, un bon nombre de vrais chefsd'œuvre qui sont autant de peintures achevées d'une portion assez curieuse de la société espagnole de son temps. Les étudiants pauyres, débauchés, ingénieusement fripons, les alcaldes, les greffiers de village abusant avec une malice ignorante et burlesque de leur toute-puissance subalterne pour opprimer et spolier leurs concitoyens, les petits bourgeois s'érigeant, avec une gaucherie timide, en hommes à bonnes fortunes, recherchant les faveurs des Manolas, ces grisettes du plus bas étage, et toujours malmenés par leurs amants préférés, ces terribles Majos, comparables, avec bien plus d'originalité, à nos héros de la Courtille et des Percherons, tous ces types, et bien d'autres encore, sont admirablement dessinés
BSSAI BVR LE THÉÂTRE! BâPAGKOL 349
dans les Saynètes de Ramon de La Cruz. Il reproduit surtout avec une rare perfection les scènes purement populaires. On sent que c'est là qu'il se complaît, et à force de gaîté, d'esprit, de vérité, il sait donner de la grâce et de l'agrément à des sujets qui sembleraient y prêter bien peu, il nous intéresse ou au moins nous amuse par des querellés d'ivrognes et de filles publiques, il rend, non seulement supportable, mais très amusant, le spectacle des emportements jaloux, du dévergondage effronté des Manolas et des bravades de leurs MqJos, toujours insolents et fanfarons, toujours prêts à donner quelque coup de couteau, à commettre quelque vol qui doit les renvoyer aux présides dont ils viennent à peine de sortir, et au milieu de tout cela, se drapant,, moitié ironiquement, moitié sérieusement, dans une sorte de gravité digne qui semble inséparable du caractère castillan.
L'ouvrage le plus célèbre de Ramon de la Cruz c'est son ManolOy tragédie pour rire ou Saynète pour pleurer, comme il l'a intitulé, qui, par un singulier artifice de composition, se trouve être tout à la fois une scène populaire pleine de vérité et de vie et la parodie ironique des formes conventionnelles de la tragédie classique qui régnait alors sur la scène espagnole.
Nous n'avons pas dû passer sous silence un talent aussi vrai, aussi original que celui de Ramon de La Cruz, mais le genre subalterne qu'il a cultivé le place en quelque sorte en dehors du mouvement littéraire auquel l'Espagne était livrée de son temps. H. - 30
350 BSSAI SÛR LE TââitTRB ASPAONOL
Ce n'est pas, nous l'avons dit, qu'il n'ait composé des œuvres plus sérieuses dans lesquelles, comme tous ses contemporains, il s'attachait à imiter et même à traduire les productions du théâtre français, mais il y a si mal réussi que ces tentatives sont aujourd'hui complètement oubliées tandis qu'on se rappelle encore celles de plusieurs hommes qui n'avaient certes ni sa verve ni son esprit.
La première dont le nom se présente dans Tordre chronologique, c'est, pour la comédie comme pour la tragédie, D. Nicolas Moratin. Sa Petite maîtresse, œuvre plus que médiocre, qui n'a d'ailleurs jamais été représentée, est, si nous ne nous trompons, la première comédie originale composée d'une manière absolument conforme à ce qu'on appelait les règles de l'art.
Il y a un tout autre mérite dans V Honnête criminel de Jovellanos. Peut-être, cependant, n'est-ce pas bien apprécier cette remarquable composition que d'y voir principalement une œuvre littéraire, Jovellanos, l'Aristide, le Malesherbes de l'Espagne, ce magistrat illustre qui devait, plus tard, après avoir traversé Jes plus hautes positions politiques, trouver dans la prison, dans l'exil, successivement infligés par le despotisme et par l'intolérance révolutionnaire, la récompense de ses efforts en faveur de la patrie et de la liberté, Jovellanos dont tous les écrits furent de bonnes et patriotiques actions, en composant, dans sa jeunesse, le drame que nous venons de nommer, voulut évidemment en faire un pathétique et éloquent plaidoyer contre les institutions judi-
ESSAI StJE LB THéAf RB ESPAGNOL 3ftl
(îîaîres, les lois pénales et les formes de procédure qui pesaient alors sur l'Espagne comme sur presque toute l'Europe. Une intrigue touchante et intéressante quoique trop invraisemblable lui servit de cadre pour le développement de ses idées généreuses. Dans le caractère d'un juge consciencieux, humain, éclairé, luttant avec respect contre les prescriptions d'une législation encore barbare et échappant par sa bonté naturelle autant que par la supériorité de son intelligence à l'endurcissement, à l'indiflFérence machinale que les dépositaires de la justice puisaient trop souvent dans la pratique d'une semblable législation, il a tracé l'idéal du magistrat tel qu'il le concevait, ou plutôt, il s'est peint lui-même. Nous connaissons peu d'ouvrages qui portent à un aussi haut degré l'empreinte de la philosophie du dernier siècle dans ce qu'elle avait de noble et de généreux, où elle se montre aussi dégagée de cet alliage impur d'esprit d'irréligion, d'envie et de haine qui finit par la dénaturer si complètement. Sans doute, quelques passages de V Honnête criminel pourraient paraître aujourd'hui des lieux-communs déclamatoires, mais au temps où cet ouvrage fut composé, en présence des abus encore existants qu'iL attaquait de front, ce n'étaient certes ni des lieux-commnns, ni des déclamations. C^st ce qu'on ne devrait jamais perdre de vue dans l'appréciation de certains écrits qu'on est trop souvent porté à estimer au dessous de leur véritable valeur, précisément parce que leurs auteurs, en atteignant complètement le but qu'ils s'étaient proposé, ont fait disparaître les
352 ÇSSAI SUR LB THÉATRB BSPAGKOL
difficultés et les obstacles de toute nature contrÇ lesquels ils ont eu à lutter.
Le charme et les grands souvenirs qui s'attachent au nom de Jovellanos nous ont entraînés un peu loin de notre sujet. Il est temps de rentrer dans ses modestes limites.
D. Thomas Iriarte est, de tous les écrivains du règne de Charles III, celui qui a laissé les meilleurs modèles d'une comédie régulière. Son Enfant gâté {El Senorito mimado) peint avec beaucoup de vérité et de naturelles désordres auxquels un jeune homme riche et oisif, d'un caractère faible et vaniteux, abandonné de bonne heure à tous ses caprices par l'aveugle tendresse d'une mère dépourvue de sens et d'énergie, peut se laisser entraîner. L'action est habilement conduite et très bien appropriée aux mœurs nationales, aux habitudes du temps. Les caractères, parfaitement tracés, se soutiennent d'un bout à l'autre sans jamais se contredire. Le dialogue est naturel, la versification est simple et facile. Avec plus de force comique, ce serait un chef-d'œuvre. Telle qu'elle est, cette pièce n'a jamais cessé d'intéresser et d'amuser lorsqu'on Ta remise au théâtre. Une autre comédie du même auteur, la Jeune personne mal élevée, dont le sujet a peut-être l'inconvénient de trop ressembler à celui de la précédente, ne lui est pas, d'ailleurs, très inférieure.
L'École de l'amitié de Forner, l'Asturien à Madrid, le Montagnard sait bien où le soulier le blesse, de Moncin, le Naturel hiscayen, de Concha sont encore des ouvrages de quelque mérite, d'amusantes corné-
EdSAI SUR LB THÉÂTRE ESPAGNOL 353
dies de Figuron où l'on retrouve parfois, dans des formes plus régulières, la manière et la verve de Cafîizares. D'autres écrivains reproduisaient avec moins de bonheur la comédie d'intrigue de Calderon et de Solis en y appliquant les règles du genre classique. Mais ce qui caractérisait alors le théâtre espagnol, ce qui y attirait la foule, c'était, avec de mauvaises traductions de pièces françaises généralement assez mal choisies, des compositions d'une espèce toute nouvelle, imitées évidemment de nos mélodrames.
Rien de plus monotone que le sujet de la plupart de ces prétendues comédies. Des princes sensibles et philosophes, employant tous leurs instants à chercher la vérité, à secourir l'infortune, à rendre la justice, à débiter des sentences philanthropiques, et cependant, se laissant d'abord entraîner à persécuter une famille innocente, victime d'une calomnieuse dénonciation, cette famille, modèle achevé de vertu, de générosité, de dévouement, réduite aux extrémités de la misère et de la faim, la trahison enfin découverte, la vertu magnifiquement récompensée, le traître, qui est constamment un type achevé de la perversité la plus inouïe, châtié rigoureusement, immédiatement : voilà, sauf d'insignifiantes variantes, ce qu'où trouve dans les principaux ouvrages de la singulière école dramatique qu'on a appelée l'école de Comella, parce que D. Lucien Comella en était peut-être le représentant le plus complet.
On essaierait vainement de caractériser par des traits généraux la monstruosité de ces rhapsodies qui u^ 30.
obtenaient alors un prodigieux succès. Il faut avoir la patience d'en parcourir quelques unes pour s'en faire une juste idée. Les trois drames que Gomella a consacrés à la mémoire du grand Frédéric peuvent être considérés, dans ce genre, comme un véritable, modèle. Qu'on se figure le vainqueur de Rosbach transformé en un héros de sentimentalité qui pleure sur les malheurs de la guerre, qui s'attendrit sur le nombre des ennemis tués dans une bataille, qui, touché de compassion à la vue du général autrichien Daun, devenu son prisonnier, lui donne secrètement les moyens de s'échapper. Il est vrai que dans une antre bataille, (car il y en a une par acte, et toutes se livrent sur la scène) Comella nous avait montré ce même Daun victorieux et pleurant aussi la défaite de son glorieux rival. Qu'on ajoute à ces absurdités les épisodes fondamentaux et à peu près invariables de l'innocence persécutée et du traître longtemps triomphant, puis enfin découvert et puni ; qu'on y joigne encore la caricature d'un certain major Quintus l'ami dévoué, le confident intime de Frédéric qui, cependant, ne lui prouve son affection qu'en se donnant à ses dépens le divertissement des mystifications les plus sottes et les plus insipides auxquelles le.major se laisse toujours prendre : c'est ainsi que Comella présentait le grand Frédéric au public de Madrid qui ne se fatiguait pas d'applaudir ces bouffonnes créations.
La Moscovite sensible, où l'on voit un sultan philosophe qui, pour engager une orgueilleuse sultane à traiter ses esclaves avec plus d'humanité, lui fait re-
BSSAX Sun LE THÉÂTRE ESPAGNOL 355
marquer prétentieusement qu'elle est elle-même esclave de ses passions, mérite, à tous égards, d'être mise à côté des- trois ouvrages consacrés à Frédéric. Il serait plus que superflu d'indiquer les drames non moins étranges dont Comella et ses dignes émules, Valladares, Fermin del Rey, Zavala, Martinez, ont puisé le sujet dans l'histoire de Marie-Thérèse, de Charles XII ou de tel autre prince russe, polonais, anglais, allemand. Par une puérilité bien digne de pareils esprits, ils semblaient affecter de prendre pour leurs héros des personnages étrangers dont les noms, difficiles à prononcer pour des bouches espagnoles, leur paraissaient sans doute donner à leurs compositions un caractère d'érudition et de couleur locale.
Tout était de niveau dans ces tristes comédies. La platitude, la bassesse, l'incorrection du langage, égalaient pour le moins l'absurdité de la pensée. L'Espagne, depuis longtemps revenue des brillants écarts du gongorîsme^ était tombée dans l'excès opposé.* Quelques écrivains d'un vrai mérite, tels qu'Iriarte, en voulant rapprocher de plus en plus la poésie du ton de la nature et de la vérité, lui avaient donné un tour trop familier, trop prosaïque. Comella et ses pareils se lancèrent avec empressement dans cette voie nouvelle, si commode pour l'ignorance et pour la paresse. On chercherait en vain, dans leurs œuvres, rien qui ressemble, nous ne dirons pas à Tharmoni- ' euse élégance d'une versification correcte et régulière, mais à la conversation de gens bien élevés, capables d'exprimer leurs idées avec quelque netteté.
L'impropriété barbare, la trivialité de rexpression, la violation des plus simples règles de la grammaire et de la prosodie, y sont poussées à un point tel qu'on est tenté de se demander si ces singuliers écrivains avaient reçu les premiers éléments de l'instruction littéraire.
Tels étaient, vers la fin du règne de Charles III et au commencement de celui de Charles IV, les dominateurs de la scène espagnole, les successeurs de Calderon et de Lope. Alors parut un homme que l'on crut un moment destiné à rendre au théâtre espagnol son ancienne gloire.