‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 59 sur 64 · D. LEANDRO MORATIN · texte numérisé non relu

D. LEANDRO MORATIN

D. Leandro Fernandez Moratin, fils de Nicolas Moratin que nous avons vu travailler avec plus de zèle que de succès à créer ^n Espagne la tragédie et la comédie classiques, était né en 1760. Réduit, dans sa jeunesse, à exercer pour vivre une profession mécanique, celle de bijoutier, quelques essais littéraires assez heureux lui procurèrent de puissants protecteurs qui ne tardèrent pas à améliorer sa situation. Le prince de la Paix, qui chercliait à se faire pardonner sa puissance en favorisant les hommes de lettres et les artistes, lui fit accorder une pension et un bénéfice dont le revenu alssez considérable, en le mettant à l'abri' du besoin et en lui assurant même une certaine aisance, lui permit de se livrer sans distractions au goût qui Tentraînait vers la culture de Tart dramatique.

Un premier ouvrage sur lequel nous reviendrons

358 S8SAI SUR LB TH6aTRB ESPAGNOL

tout à ITieure lui avait déjà acquis une juste réputation lorsqu'il fit représenter, en 1792, sa célèbre comédie le Café, curieux monument de l'état de dégradation où le théâtre était alors tombé,

Dans cette satire pleine de sel, de bon sens, de force comique et que relevaient encore aux yeux des contemporains de piquantes allusions à des personnages connus de tout le monde, Moratin attâr qua corps à corps l'école de Comella. Il y peignit les tribulations d'un pauvre diable qui, ne sachant à quels moyens recourir pour faire vivre sa famille, s'est avisé, par le conseil d'un pédant ridicule, de composer, dans le goût alors dominant, un drame sur lequel il fonde de grandes espréances de fortune bientôt renversées par la chute la plus complète et la mieux méritée. L'agression était vive, sanglante. Pour qui ne connaît pas l'espèce de littérature à laquelle elle s'adressait, elle peut paraître excessive et chargée. Néanmoins, on a remarqué avec raison que Moratin, loin d'exagérer les travers voués ainsi par lui à la dérision publique, était peut-être resté en deçà de la vérité, et que son esprit judicieux autant qu'élégant n'avait pu descendre, même à titre de caricature, au niveau de l'incroyable platitude et des extravagances vraiment inouïes de Comella et de ses pareils. Ce qui est difficile à comprendre, c'est que le public qui applaudissait de tels écrivains ait pu apprécier et applaudir aussi le poète qui en faisait une si bonne et si rude justice.

Nous avons dit que le Café n'était pas le premier ouvrage dramatique de Moratin. Deux ans aupara-

ESSAI SUR LB THâATRB ESPAGNOL 969

vant, il avait déjà fait jouer le Vieillard et la jeune personne. Dans le cours des quinze années qui suivirent, il donna encore au théâtre, le Baron^ Vffypo^ crite, (la Mogigata,) et le Oui des jeunes filles. A l'exception du Baron, qui n'est guëres qu'une farce assez divertissante, toutes ces comédies, accueillies à leur apparition avec beaucoup de faveur, se sont maintenues dans l'estime des hommes de goût, et on n'a pas cessé de lés lire avec un véritable plaisir. Il faut pourtant reconnaître que le temps a déjà porté quelque atteinte à la gloire de leur auteur, et qu'aujourd'hui, on n'oserait plus, comme au commencement de ce siècle, l'appeler le Molière . espagnol.

La qualité dominante de son talent, c'est la perfection du dialogue dans laquelle on peut dire qu'il n'a à redouter aucune comparaison. Il est impossible d'imaginer un langage plus naturel, plus facile, mieux approprié aux situations et aux caractères, plus abondant en traits heureux, vraiment comiques et tirés du fond même du sujet, que celui qu'il prête à ses personnages. C'est la conversation même, avec tout son abandon, mais sans son incorrection et ses longueurs. Il peint avec un rare bonheur les mœurs de la bourgeoisie de son temps, devenue, il faut le dire, tout aussi peu poétique dans ses habitudes que , la bourgeoisie française. Il excelle surtout à représenter les vieillards de cette classe, avec leurs habitudes étroites et casanières. Disciple un peu timide ce cette philosophie du xvin* siècle qui, pour se faire jour dans la pénin-

360 ESSAI SUR Lfi THÉÂTRE ESPAGNOL

suie, était encore obligée de dissimuler l'éclat de ses couleurs, la morale bienveillante et facile qu'elle tendait à accréditer trouve en lui un apôtre zélé autant qu'habile. Sans déclamations, sans exagérations, sans aigreur, en employant alternativement avec sobriété l'arme du ridicule et les ressources d'une sensibilité bien ménagée, il porte aux abus et aux préjugés encore dominant à cette époque des coups dont l'efficacité dut être d'autant plus grande qu'ils ne semblaient pas le résultat d'une hostilité systématique. Les dangers d'une trop grande inégalité d'âge dans l'union conjugale, les vices d'un système d'éducation qui tend à étouffer chez les femmes toute franchise et toute sincérité, les travers et les petitesses de l'existence des couvents, parfois même, quoique bien rarement, des abus d'une nature plus difficile à attaquer puisqu'ils se rattachaient à la législation et à l'organisation administrative du pays, tels sont les thèmes sur lesquels s'est exercée, avec un incontestable succès, la verve philosophique et comique de Moratin.

Pour mériter le titre qu'on a voulu lui décerner, de restaurateur du théâtre espagnol, il lui a manqué de savoir embrasser un horizon plus étendu et donner plus de variété à ses tableaux. Peintre habile de la bourgeoisie dont il semble avoir partagé les goûts et les mœurs ; il n'a jamais entrepris de nous représenter les classes plus élevées et plus élégantes de la société, et tout semble indiquer qu'il a bien fait dç s'en abstenir, paroe qu'il y eût été tout a fait im-

propre. Ce n'était pas son seul côté faible. Saisissant et reproduisant avec une admirable vérité les petits détails des ridicules, il était dépourvu de l'énergie nécessaire pour créer ces situations fortes, inattendues et cependant naturelles qui constituent la vraie puissance comique. Il n'a jamais su faire parler les passions, même dans la mesure tempérée que comporte la comédie. L'action de ses drames est pauvre, parfois très médiocrement conduite, et les incidents qu'il y mêle manquent souvent d'originalité autant que d'intérêt.

Les cinq pièces que nous venons de nommer, deux traductions très bien faites de VÉcole des maris et du Médecin malgré lui de Molière et une traduction plus que médiocre de Hamlet de Shakespeare, tel est l'ensemble des œuvres de Moratin. Il y a loin de là à rétonnante fécondité des anciens maîtres de la scène espagnole. D'un esprit peu abondant et naturellement paresseux, Moratin n'avait pas. d'ailleurs, le courage et la persévérance nécessaires pour supporter, à la longue, les dégoûts et les contrariétés de toute nature qui se mêlent inévitablement à la carrière d'un poète dramatique, même à la plus heureuse. Il s'était déjà décidé à ne plus travailler pour le théâtre lorsque les grands événements qui bouleversèrent l'Espagne en 1808 vinrent l'arracher à l'existence tranquille et retirée qu'il avait rêvée pour le reste de ses jours. Entraîné alors, comme tant d'autres Espagnols distingués, dans le parti des Français auxquels, pourtant, il ne donna pas des gages bien compromettants puisqu'il n'accepta II. 31

du roi Joseph qu'un emploi de bibliothécaire, il éprouva, à l'époque de la restauration de Ferdinand VII, quelques désagréments qui l'engagèrent à se retirer en France au moment même où le gouvernemeut restauré se montrait disposé à le mieux traiter. C'est à Bordeaux qu'il a passé presque toutes les dernières années de sa vie, consacrées à la composition d'un traité curieux sur les origines du théâtre espagnol, et il est mort à Paris, le 21 juin 1828, à l'âge de soixante-huit ans.

C'est aussi en France qu'était mort quelques années auparavant, réfugié pour lamêmecause, l'illustre lyrique Melendez, le seul poète que l'Espagne du dix-huitième siècle puisse citef , sans trop de désavantage, à côté des grands noms du seizième et du dix-septième. On a de lui une comédie, les Noces de Gamache, composée vers la fin du règne de Charles III. C'était une étrange prétention que de vouloir, après Cervantes, faire dialogu'er les deux héros de son immortel roman. Une aussi sacrilège audace méritait d'être punie par un échec complet : ce châtiment n'a pas manqué à Melendez.

Page 1