‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 2)Chapitre 6 sur 64 · MORETO · texte numérisé non relu

MORETO

Parlons maintenant d'un des plus grands poètes de TEspagne, de celui des contemporains de Calderon qui mérite le plus d'être nommé après lui, de D.Augustin Moreto.

On connaît fort peu de détails sur sa vie. Né vers le commencement du xvii® siècle, il mourut sous le règne de Charles II, à Tolède oii le retenaient depuis plusieurs années les fonctions d'un emploi ecclésiastique. On voit que comme Lope et Calderon, il termina au service de l'Église une existence commencée sous de tout autres auspices. Les derniers temps de sa vie furent, dit-on, entièrement employés à l'accomplissement des devoirs de sa nouvelle profession et à la composition de poésies sacrées.

Moreto, le premier incontestablement des poètes dramatiques de son pays après les deux grands hommes que nous venons de nommer, ne leur est

même inférieur peut-être-que par une circonstance qui affecte plutôt sa personne que ses ouvrages. Il paraît avair été dépourvu de cette fécondité inventive qui les distinguait si éminemment. Ses comédies, beaucoup moins nombreuses, sont presque toujours des imitations, des emprunts faits à ses prédécesseurs ou à ses contemporains. Parfois même, ces imitations serrent de si près l'original qu'on serait tenté d'y voir de véritables copies. Hâtons-nous d'ajouter que dans ces luttes corps à corps avec des modèles qui, certes, auraient écrasé un talent médiocre ou secondaire, (car c'est presque toujours à Lope qu'il s'attaque de la sorte), Moreto est constamment victorieux.

11 surpasse d'ailleurs tous les poètes espagnols par la régularité et la sagesse de ses compositions, par l'habileté et en même temps par la simplicité, au moins relative, qui président presque toujours à l'arrangement du plan et à la conduite de l'action . L'intrigue, moins compliquée chez lui que chez Calderon, fatigue moins l'esprit du spectateur ou du lecteur, et avec plus de vraisemblance, elle a aussi plus d'intérêt. Ses dénouements sont plus naturels, mieux préparés, plus facilement amenés; son style, moins riche de poésie, est aussi moins infecté de la contagion du gongorisme. Sa versification n'a ni moins d'élégance, ni moins de facilité,'et on rqjrouve dans ses dialogues la même délicatesse, la même grâce, le même mélange de gaîté fière et de noble CQurtoisie.

Dans les comédies de cape et d'épée^ celui de tous

les genres de drames qu'il a traité le plus souvent et avec la supériorité la plus incontestée, il possède une plénitude de force comique qui a presque toujours manqué à Lope aussi bien qu'à Calderon. L'art de peindre les ridicules, de soutenir les caractères, d'y rattacher les situations, lui était de son temps tout à fait particulier. Seul, il semblait comprendre que, pour constituer la véritable comédie, il faut autre chose qu'une intrigue ingénieuse et des traits spirituels. Il n'aurait eu à faire que quelques pas de plus pour arriver à la comédie de mœurs, celle dont Molière devait bientôt doter la France.

Les chefs-d'œuvre de Moreto sont du nombre de ceux qui, en Espagne, se sont toujours maintenus dans la faveur publique, même à l'époque où le goût de l'imitation des classiques français avait fait tomber l'ancien théâtre dans un injuste discrédit. Plus peut-être que tous leurs autres mérites, la régularité de leur forme les recommandait alors à la bienveillance de l'école nouvelle : l'amour-propre national aimait à les citer comme pour prouver que, même dans ces temps signalés par un oubli si général de toutes les règles classiques, quelques esprits privilégiés y restaient encore à peu près fidèles.

La gloire de Moreto n'a donc pas péri parmi ses compatriotes; elle n'a pas même, comme celle de Lope, éprouvé une éclipse temporaire. Cependant, il est certain qu'elle n'a jamais eu cet éclat, cette popularité- qui s'attachent au nom de Lope et de Calderon. 11 y a plus : elle n'a jamais passé les Pyrénées. En France, en Angleterre, en Allemagne, le nom d^ II. 4.

Moreto est presque inconnu de quiconque, n'a pas fait une étude spéciale de la poésie espagnole. C'est une de ces injustices littéraires dont le caprice et le hasard peuvent seuls rendre compte.

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