Essai sur le théatre espagnol
Nous croyons n'avoir été que juste en signal?ait tout ce qu'il y a d'absurde, de révoltant, de cruel dans •la conception de la plupart des drames religieux de Calderon. Cette appréciation serait pourtant incomplète et par conséquent inexacte si nous n'ajoutions qu'il s'y mêle souvent une certaine grandeur singulièrement imposante. Nulle part, sans doute, l'exaltation religieuse n'a pris plus qu'en Espagne le caractère d'une exagération poussée parfois jusqu'à la déraison absolue, jusqu'à la férocité, mais, dans d'autres pays, elle a dégénéré en superstitions ridicules et puériles qui ont énervé et dégradé complètement l'esprit national. En Espagne, il n'en n'a pas été ainsi. Quelque chose de fier, d'ardent, de passionné, y a constamment plané sur les démonstrations extérieures de la piété. Tandis qu'ailleurs la religion tout entière s'absorbait dans d'étroites et II. 1
mesquines pratiques de dévotion, elle prenait chez les Espagnols le caractère d'une inspiration puissante et élevée jusque dans ses écarts. Le fanatisme, où il entre toujours une certaine dose d'énergie, y dominait la superstition, principe infaillible d'affaiblissement.
Ce côté favorable de l'exagération du principe religieux qui, pendant les trois derniers siècles, a régné au delà des Pyrénées, se retrouve de loin en loin jusque dans les drames dont nous avons signalé les innombrables extravagances. 11 ressort bien mieux encore dans quelques autres où, grâce à la nature plus heureuse du sujet, Calderon a su montrer tout le parti qu'un génie tel que le sien pouvait tirer de semblables idées.
Le Prince constant et martyr de Portugal est le plus célèbre de ces drames religieux. Il a excité à un très haut degré l'admiration de Schlegel et, à ce titre seul, il mériterait un sérieux examen.
Voici quel en est le sujet. Vers le milieu du xy'= siècle, les infants Ferdinand et Henri, frères du roi de Portugal et grands maîtres des ordres d'Avis et du Christ, entraînés par l'ardeur conquérante qui distinguait alors leur nation, décidèrent ce monarque, malgré les représentations de ses plus sages conseillers, à porter la guerre dans les états du souverain du Maroc où déjà il possédait la place de Ceuta. Ils eurent le commandement de l'expédition. Après quelfjues succès assez brillants, ils mirent le siège devant Tanger, mais une immense armée musulmane vint les assiéger eux-mêmes dans leurs lignes.
Accablés de fatigues, manquant de vivres et de ressources de toute espèce, les chrétiens se virent réduits à demander une capitulation. Ils n'obtinrent la permission de se rembarquer qu'à la condition que Ceuta serait rendue aux Maures, et l'infant D. Ferdinand resta entre les mains des vainqueurs pour garantir, comme otage, l'exécution de cette promesse. Les Cortès s'étant refusées à autoriser la remise de Ceuta, l'infant ne recouvra pas sa liberté, et il mourut en Afrique après six ans de prison.
Tels sont les faits donnés par l'histoire. Pour en faire jaillir un grand intérêt dramatique, Calderon a dû beaucoup les altérer. Il a fait de l'infant un Regulus chrétien qui, seul, se refuse à racheter sa liberté en livrant aux infidèles une ville habitée par les adorateurs du Christ et dans laquelle plusieurs églises ont été consacrées au vrai dieu ; il a supposé que le roi de Maroc, après avoir d'abord généreusement traité son prisonnier, s'irritant de trouver dans son inébranlable résistance le seul obstacle à l'accomplissement de son vœu le plus cher, lui avait ensuite infligé les plus cruels traitements qui, sans pouvoir vaincre sa fermeté, avaient fini par le conduire au tombeau.
C'est sans doute un beau caractère que celui de l'infant, et il y a quelque chose de bien touchant dans le dévouement que lui témoignent au milieu de leurs souffrances les soldats Portugais faits prisonniers avec lui, mais un peu moins maltraités que lui. Nous croyons cependant que l'effet de cette situation serait plus grand si Calderon eût donné à la résignation
de son liéros un caractère de dignité et de noblesse, nous dirons presque de fierté, tout à fait compatible avec la perfection du sentiment religieux, s'il s'était souvenu davantage qu'il avait à représenter un prince, un guerrier, et non pas un moine. Trop exclusivement dominé par le souvenir des légendes de la vie des saints, il a mêlé à la vive peinture des souffrances du mart5T portugais des détails propres à inspirer l'horreur et le dégoût autant que la pitié. Il a trop souvent donné à l'expression de sa patience et de son courage cette teinte d'humilité exagérée particulière aux habitudes monacales et dont le moindre inconvénient est l'absence de vérité. Ce n'est pas sous ces traits que nous apparaît, dans la chronique de Joinville, saint Louis captif des Musulmans.
Quelquefois, cependant, Calderon prête à son héros un langage plus élevé et plus digne. Nous citerons la scène dans laquelle l'infant s'oppose, en présence du roi maure, à l'exécution de l'ordre que le roi son frère adonné, avant de mourir, de rendre Ceuta pour prix de sa liberté. Son autre frère, le grand maître du Christ, est venu lui-même à Tang«u' pour présider à cet échange. A peine a-t-il fait connaître l'objet de sa mission que Ferdinand se hâte de l'interrompre.
« Arrêtez, Henri, de telles paroles sont indignes, » je ne dis pas d'un infant Portugais, d'un grand » maître du Christ, d'un chrétien, mais de l'homme » le plus barbare, le plus étranger à la lumière de la » foi. Si mon frère, qui maintenant repose dans le
» sein de Dieu, a par son testament donné un ordre » pareil, il n'a jamais sans doute eu la pensée qu'on » l'exécuterait littéralement, il a voulu seulement » faire entendre combien il désirait ma liberté, il a » voulu recommander d'employer pour l'obtenir tous » les moyens possibles. En disant de rendre Ceuta, » son seul but a été de faire comprendre par une >■> telle exagération, la grandeur des efforts qu'il dé- » siraitque l'on fît en ma faveur, mais comment croire » qu'un roi catholique ait voulu livrer aux Maures » une ville qu'il avait conquise au prix de son sang, » lui qui le premier, Tépée à la main et couvert d'un » bouclier, planta sur ses murailles l'étendard por- » tugais ? Comment croire, surtout, qu'il ait voulu » leur rendre une ville qui a embrassé notre sainte » religion, qui a élevé des temples nombreux oîi » elle rend au vrai dieu un culte d'amour et de res- » pect?Quel chrétien, quel Portugais ne reculerait » d'horreur à la pensée de rendre aux ténèbres de » l'Islamisme ces églises éclairées par le soleil de la » foi, de changer leurs chapelles en étables, leurs » autels en crèches ? Hélas ! ce ne serait pas la pre- » mière fois que des crèches et des étables auraient » été la demeure du Seigneur ! Mais convertir ses » églises en Mosquées ! A cette seule idée, mon cœur » se brise, mes cheveux se dressent sur ma tête, il » me semble lire sur la porte de ces églises : c'était » ici la demeure de Dieu, et vous l'avez donnée au dé- » mon... Songez-vous à ces chrétiens qui habitent » Ceuta avec leurs familles, qui ont ici toute leur » fortune, qui, pour ne pas la perdre, abandonne- II. 1.
» raient peut-être leur foi ? Nous est-il permis de les » exposera ce danger? Devrons-nous exposer leurs » enfants à l'affreux malheur d'être élevés dans la » loi de Mahomet? Est-il juste que, pour mettre fin » à ma captivité, vous les rendiez ainsi les esclaves » de l'enfer? Que suis-je donc? Rien qu'un homme » dont l'existence importe bien peu. Si, comme in- » faut, j'étais quelque chose de plus, j'ai cessé de » l'être, il ne faut plus voir en moi qu'un misérable » esclave, et la vie d'un esclave mérite-t-elle qu'on » l'achète à ce prix ? Mourir, c'est perdre l'existence : » eh bien ! je l'ai perdue dans les hasards des combats, » je suis déjà mort, en effet, et pour un mort, il se- » rait absurde de sacrifier tant de vivants. Ces pleins » pouvoirs qui autorisent un tel marché, je les dé- » chire, je veux en anéantir jusqu'aux derniers frag- » ments pour qu'il ne reste aucun souvenir d'une » aussi déplorable pensée. Roi, je suis ton esclave, » dispose à ton gré de ma liberté que je ne puis, que » je ne veux pas recouvrer. Henri, retournez à Lis- » bonne, dites que vous n'avez laissé ici qu'un ca- » davre, je ne suis plus que cela à mes propres yeux. » Chrétiens, Ferdinand est mort ; Musulmans, il vous » reste un esclave ; captifs, un compagnon de plus » va partager vos souffi'ances. »
C'est là, certainement, un noble et beau langage, et nous pourrions encore indiquer quelques autres scènes qui ne sont pas indignes d'être citées à côté de ce morceau. Malheureusement, ce n'est pas le ton habituel de ce drame.
Il en est peu dans lesquels Calderon ait fait autant
de sacrifices au faux goût de l'époque, au gongorisrae. Veut-on voir en quels termes, au milieu d'une bataille, un général chrétien interpelle un général maure qu'il vient de faire prisonnier ?
« Dans cette plaine, maintenant déserte, qui
» semble transformée en un vaste cimetière si ce » n'est plutôt en théâtre de la mort, tu es resté seul » parce que ton armée accablée a pris la fuite et que » ton coursier, versant des flots de sang, soulevant » et exhalant tout à la fois des nuages d'écume et de » poussière, t'a laissé en ma puissance comme un » glorieux trophée. Une telle victoire m'inspire plus » de fierté que l'aspect de ces champs dont le sang » qui les inonde a changé en un tapis d'œillets la » douce verdure. Avec toi, vaillant Maure, j'ai pris » un coursier si prodigieux que, fils du vent, il pré- » tend avoir été adopté par le feu, et sa blancheur » semble encore proclamer une autre origine puis- » qu'on croit entendre l'eau s'écrier : c'est moi qui lui » ai donné le jour, seule j'ai pu former la neige dont il » est composé. Semblable au vent par sa rapidité, à la » foudre par son éclat, sa couleur nous représente » un cygne, les taches de sang dont il est marqueté, » un serpent. Sa beauté lui inspire un noble or-
» gueil, sa hardiesse est une héroïque bravoure
» Montés tous deux, l'un sur sa selle, l'autre sur » sa croupe, nous avons traversé des océans de sang, » tels qu'un vaisseau animé dont nos quatre éperons, » semblables aux quatre vents, pressaient à l'envi la » marche. 11 a succombé enfin, ce courageux Atlas, » ie poids qu'il portait a fini par accabler sa vigueur,
» OU peut-être, car les animaux comprennent eux- » mêmes le malheur, peut-être s'est-il dit: « cet » Arabe chemine avec tristesse, l'Espagnol qui l'ac- » compagne paraît au contraire joyeux et satisfait; » en continuant à le porter, je suis traître à ma pa- » trie, je n'irai pas plus loin. »
On se demandera ce que signifie cet incroyable galimatias. La seule réponse que nous puissions faire, c'est que, pour le traduire eu français, il a fallu de toute nécessité y porter une apparence de logique et d'enchaînement que n'a pas même, dans son élégant éclat, le texte espagnol, mais dont notre langue ne peut jamais se passer d'une manière absolue.
Le Martyr de Portugal est, nous le répétons, le plus célèbre des drames religieux de Calderon. Il en est un pourtant que nous lui préférons de beaucoup, tant pour l'idée sur laquelle il est fondé que pour lu manière dont elle est traitée : nous voulons parler du Magicien prodigieux. Ce magicien n'est autre chose que le démon qui, désespéré des progrès de la foi chrétienne, met en œuvre pour les arrêter toutes les ressources de sa puissance surnaturelle.
La scène est à Antioche, l'époque est le règne de l'empereur Dèce, un des plus terribles persécuteurs du Christianisme. Il est inutile d'ajouter qu'ici, Calderon n'a pas mieux respecté ({u'à l'ordinaire la vérité, les mœurs et le costume de ces temps reculés et (lu'il a transporté dans la capitale de l'antique Syrie toutes les habitudes sociales de l'Espagne de son temps, depuis les duels jusqu'aux Graclosos.
Tandis que la population d'Antioche célèbre par de
bruyantes réjouissances l'inauguration d'un temple de Jupiter dont on s'efforce de raviver le culte chancelant, un jeune homme, Cyprien, appartenant à une des premières familles de la ville, se retire loin delà foule, dans un bois écarté, pour s'y livrer à de plus nobles pensées. Passionné pour les études philosophiques, un passage de Pline qu'il vient de lire absorbe toute son attention. La divinité y est définie la bonté suprême, une essence, une substance unique, toute intelligente et toute-puissante. Cyprien cherche vainement le dieu auquel peut s'appliquer cette définition ; il ne le trouve pas. Un inconnu se présente tout à coup. C'est le démon qui, s'oftrant à ses yeux sous l'apparence d'un voyageur égaré, le prie de lui indiquer le chemin d'Antioche et réussit bient(3t à faire tomber la conversation sur l'idée même qui préoccupe si puissamment Cyprien. Ici, comme dans le Purgatoire de saint Patrice, on trouve une de ces discussions théologiques qui plaisaient tant alors et dont Corneille offre plus d'un exemple, parti'culièment dans Polyeucte. Cyprien demande comment il est possible de concilier avec la bonté suprême, caractère distinctif de la divinité, les crimes et les fai* blesses attribués à Jupiter et aux autres dieux adorés par le vulgaire. Le démon lui répond, suivant l'interprétation adoptée, en effet, par les apologistes du paganisme dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, qu'il ne faut voir, dans le récit de ces crimes et de ces faiblesses, que des allégories servant d'enveloppe à des leçons philosophiques. Sans admettre une explication qui ne lui paraît sauver que bien
incomplètement le respect dû à la perfection divine, Cj'prien énonce d'autres objections puisées dans les contradictions des oracles rendus au nom des diflfé- .rents dieux, dans les absurdités qu'impliquerait la simultanéité de plusieurs êtres doués d'une existence, par conséquent d'une volonté distincte et également toute-puissante. Il en conclut que, suivant la parole de Pline, il ne doit y avoir dans l'univers qu'un dieu en qui se trouvent réunies au degré le plus éminent la bonté, la puissance et l'intelligence, infaillible dans ses promesses, qui ne reconnaît ni supérieur, ni égal, qui, ne se rattachant à aucun principe antérieur, est lui-même le principe de tout. Le démon, après de vains efforts pour contester ces déductions d'une logique rigoureuse à l'aide de ces pompeuses généralités et de ces subtilités scolastiques où les mots prennent si facilement la place des arguments, est obligé de s'avouer vaincu et s'empresse de mettre fin à une lutte qui lui a si mal réussi. C'est à d'autres moj^ens qu'il va recourir pour réparer cet écliec.
Dans la portion de la population d'Antioche qui professe secrètement le Christianisme, se trouve une jeune fille appelée Justine, également distinguée par sa naissance et par sa fortune, par son esprit et par sa beauté. Entourée d'hommages et d'adorations, elle a tout refusé pour se consacrer exclusivement à Dieu. Le démon fait naître dans le cœur de Cyprion une violente passion pour la vierge chrétienne. Repoussé comme tous ses rivaux, il tombe dans un sombre désespoir, il abandonne ses études, ses mé-
ditations,il n'a plus qu'une pensée, celle de posséder Justine à tout prix, dùt-il pour cela sacrifier son âme.
A peine ce vœu impie a-t-il été exprimé qu'on entend les éclats d'une violente tempête. Un naufragé est jeté sur le rivage. Cyprien s'empresse de l'accueillir, de lui offrir l'hospitalité, et le démon (car ce naufragé n'est encore que le démon), lui propose, comme pour lui témoigner sa reconnaissance, de lui enseigner les secrets de la magie, ces secrets prodigieux qui peuvent, en dépit des obstacles les plus insurmontables en apparence, mettre en notre puissance tout ce que nous désirons. Cyprien hésite un moment, il a peine à croire à de telles promesses, mais un prestige qui éblouit ses yeux a bientôt vaincu son incrédulité et il consent à signer de son sang un pacte par lequel il s'engage à donner son âme au démon pour prix des enseignements qui le rendront maitre de la personne de sa bien-aimée.
Les deux amis se retirent dans une retraite écartée où ils doivent consacrer vne année entière aux études nécessaires pour l'accomplissement de cette convention.
Le délai fixé est près d'expirer. Le démon, fidèle à sa parole et non moins désireux de corrompre Justine que de perdre Cyprien, entoure la jeune chrétienne de pièges et de séductions. C'est une scène admirable que celle où le poète représente, sous une forme moitié allégorique, moitié réelle, les tentations auxquelles elle est livrée. Dans sa solitude, des voix mystérieuses font retentir à ses oreilles un chant qui
célèbre la puissance et la douceur de l'amour. Le spectacle de la nature n'éveille dans son imagination que des idées de tendresse et de langueur. Vainement elle veut les écarter, tout l'y ramène. Le souvenir de Cyprien, qu'elle a si mal traité et dont on ignore le sort depuis près d'une année, la poursuit et l'inquiète. Pour se rassurer, elle essaie de croire qu'il ne lui inspire que de la pitié,, mais alors, pourquoi est-elle plus indifférente aux souffrances de ses autres amants qu'elle a aussi réduits au désespoir? Elle est forcée de s'avouer que si elle connaissait le lieu de sa retraite, peut-être elle irait l'y chercher. Le démon se présente à l'instant, il offre à Justine de la conduire auprès de Cyprien. Elle résiste avec terreur. Il redouble d'efforts pour vaincre sa résistance. Par un artifice assez adroit, il affecte de la considérer comme déjà vaincue, comme déjàcoupable par la pensée à laquelle elle a cédé un moment, il la presse de ne pas prolonger contre une force trop supérieure une lutte qui ne peut lui rendre l'innocence qu'elle a perdue. Au moment où il va l'entrainer, elle invoque l'assistance de Dieu. Le démon vaincu s'éloigne en lui déclarant que s'il n'a pu perdre son àme devant la divinité, il aura du moins la [)uissance de la déshonorer dans l'opinion des hommes par des apparences trompeuses.
Cette scène, nous l'avons dit, est d'une grande beauté; malheureusement, il serait pres(|ue impossible d'en reproduire dans une traduction textuelle l'expression pres(iue lyri(|ue, (lui s'accorde si bien avec la natuiv du sujet.
ESSAI SUR LK TlIÉATilE ESPAGNOL 13
Réduit par la résistance de Justine à l'impossibilité de tenir la promesse qu'il a faite à Cyprien, le démon essaie de cacher sa défaite en trompant son disciple par une illusion. Au moment où Cyprien, instruit enfin de tous les mystères de la magie, évoque la puissance infernale pour qu'elle mette Justine en sa possession, il voit paraître une femme voilée dans laquelle il croit reconnaître celle qu'il aime; il se précipite vers elle, mais lorsqu'il écarte le voile dont elle est couverte, il ne trouve qu'un squelette hideux qui disparaît aussitôt en lui lançant ces terribles paroles : « Cyprien, je suis l'image » de tous les biens du monde. »•
Cyprien reconnaît, à ce miracle, l'intervention dela divinité. Les doutes qui le tourmentaient sont à l'instant dissipés. Il appelle à son secours le dieu des chrétiens pour repousser le démon qui vient le sommer de lui abandonner son âme, et le démon fuit encore à ce nom redoutable. Cyprien va se livrer aux persécuteurs, il est conduit au supplice avec Justine qu'on vient de surprendre dans une église, et à peine leurs têtes sont-elles tombées que l'être infernal, descendant sur l'échafaud au milieu des éclairs et de la foudre, vient par l'ordre de Dieu proclamer devant le peuple épouvanté la vertu des deux martyrs récompensés maintenant par une éternelle félicité.
Qu'on se reporte au xvn'' siècle, à cette époque
où la vivacité et l'ardeur delà foi admettaient plei-
. nement l'ordre d'idées sur lequel repose ce drame
si caractéristique, et on comprendra tout l'effet que