II
LE ROL
» On dit que le roi lui-même n'y inspire pas autant » de respect.
D. TELLO
» C'est que, voj-ez-yous, on n'y connaît, de Son » Altesse, que le sceau et la signature, et si quelque- » fois on y exécute les ordres qui en sont revêtus, » c'est avec mon consentement.
L E R 0 1 (à part) .
» Juste ciel ! Yit-on jamais pareille impudence ! Si » en ce moment même il n'eu reçoit pas le prix de » ma main, si je ne lui [fais pas voir qui je suis, c'est » pour mieux justifier bientôt mon nom de justi- » cier. »
En ce moment, Leonor, se frayant un passage malgré les efforts des valets pour la repousser, vient de nouveau sommer D. Tello de tenir sa promesse. D. Tello lui répond qu'il n'a jamais eu la pensée de l'épouser, qu'elle ne doit s'en prendre qu'à elle-même de la folle espérance qu'elle avait conçue et qui l'a portée à céder à ses désirs, que néanmoins, il consent à lui donner tout ce qu'elle voudra demander en dédommagement de son honneur perdu. 1). Pèdre, contenant son indignation, feint de trouver la proposition raisonnable, et la pauvre Leonor, croyant que son protecteur, naguère si confiant, s'est lui-même laissé intimiiler, s'éloigne avec désespoir, s'écriant qu'elle va se jeter aux pieds du roi.
D TELLO
« A la bonne heure ! pour moi, j'ai toujours pensé » que (|uand on no se laissait pas intimider par le
» titre pompeux des rois, leur épée n'avait rien de y> bien redoutable.
LE ROI
» On dit pourtant que D. Pèdre est vaillant.
D. TELLO
» Parce qu'il a tué un prêtre et un chanteur.
LE ROL
» C'étaient des hommes comme d'autres.
» Mais non pas des ricos homhres... Brave Agui- » lera, si vous voulez passer la nuit à Alcala, vous » resterez dans ma maison. Toutefois c'est à une con- » dition.
LE ROL
» Quelle est-elle ?
D. TELLO
» Je ne reçois personne à ma table.
LE ROL
» Cela ne m'eût pas empêché d'accepter votre » hospitalité si je n'avais hâte d'arriver à Madrid.
D. TELLO
» Adieu donc, n'oubliez pas de me voir à votre re- » tour, vous serez le bien venu. »
11 est, je pense, inutile d'insister sur le caractère éminemment dramatique de cette scène qui fait si bien ressortir le caractère des deux principaux personnages.La fougue contenue de D. Pèdre, l'insolence de D. Tello presque bienveillant, presque poli à force de dédain, forment un contraste d'un puissant effet.
Le roi, arrivé à Madrid, s'entretient avec son favori D. Giitierre des troubles du royaume, des désordres que ses trois frères ne cessent d'y susciter, de la nécessité d'extirper ces germes sans cesse renaissants de sédition. Cependant il laisse voir quelque disposition à pardonner encore une fois au comte de Trastamare qui vient de lui écrire pour implorer sa clémence et dont la ville de Tolède, qu'il est bon de ménager, sollicite aussi la grâce. Au milieu de ces graves préoccupations, la pensée du roi se reporte sans cesse sur ce qu'il a vu la veille à Alcala. Sa colère, son étonnement, sont toujours les mêmes. 11 a fait appeler D. Tello. En attendant son arrivée, il donne audience à ceux qui viennent implorer sajustice.Ceci rappelle un passage duMédccm de son Jionneur de Calderon.
Un capitaine se présente. Il expose à D. Pèdre que vingt années de combats contre les Maures l'ont laissé aussi pauvre qu'il l'était en commençant sa carrière ; il demande qu'on lui donne des moyens d'existence pour le peu de temps qui lui reste encore à vivre. Le roi lui répond sèchement qu'il y pensera. Au vieux soldat qui exprime assez brusquement son mécontentement d'un tel accueil, succède un solliciteur d'une tout autre nature.
LE SOLLICITEUR
« Sire, je suis le fils d'André Alvarado contnMeur » de votre maison. Votre Altesse, satisfaite des ser- » vices de mon père, a bien voulu me donner l'ad- » ministration de la douane de Jaen que j'exerce » depuis quatre ans.
LE ROI
» Je présume que vous n'avez pas eu autant à » souffrir de la faim que le capitaine.
LE SOLLICITEUR
» L'administration de Murcie est vacante depuis » hier, elle vaut mieux que l'autre, je vous supplie » de me la donner en récompense de mes ser- » vices.
LE ROL
» Est-ce donc un service que de faire fortune? » Vous m'alléguez comme un titre pour obtenir une » faveur nouvelle, celle que vous avez déjà obtenue. » Bien remplir un emploi tel que le vôtre, c'est tout » simplement faire ce qu'il faut pour le conserver. » Contentez-vous de la situation qu'un hasard heureux » vous a procurée plutôt que votre -mérite, et crai- >■> gnez que des prétentions exagérées ne vous expo- » sent à la perdre. Je donne l'administration vacante » au pauvre capitaine. '
LE CAPITAINE
» Et vous avez JDien raison, Sire.
LE SOLLICITEUR
» Que Votre Altesse veuille bien réfléchir qu'il » manque de l'expérience nécessaire pour remplir » convenablement cet emploi.
LE ROI
» On a toujours assez d'expérience pour vivre » dans l'aisance. (Au capitaine.) Je vous donne deux » cents écus pour vos premiers frais.
LE CAPITAINE
» Ah î sire, puissiez-vous régner plus longtemps
» que n'a vécu Mathusalem ! permettez qu'à vos » pieds
LE ROI
» Donuez-moi la main. (Il la lui serre de toutes ses » forces.)
LE CAPITAINE
» Sire, sire, vous me faites mal. Cessez, cessez, » si non...
L E ROI
» Voilà comme j'aime les soldats.
LE CAPITAINE
» Et voilà comme j'aime les rois. >
On introduit D. Rodrigue qui vient, comme il l'avait annoncé, demander justice. Surpris et troublé en reconnaissant le roi dans celui qu'il a pris pour un de ses officiers, il croit pouvoir se dispenser de lui faire un nouveau récit de l'afiront dont il se plaint, mais D. Pèdre lui dit qu'il ne l'a encore entendu que comme voyageur et qu'il doit maintenant l'entendre comme roi. Rodrigue raconte en peu de mots l'enlèvement de sa fiancée. •
LE ROL
» Si vous y avez consenti, j'y consens aussi.
RODRIGUE. '
» On m'a désarmé et je me suis trouvé réduit à » l'impuissance. •
LE ROI
» En vous ôtant l'épée que vous portiez, vous a- » t-on ôté aussi celle que vous pouviez aller cher- » cher?
RODRIGUE
» Je suis hors d'état de me venger d'un homme » aussi puissant.
LE ROI
>/ Ainsi donc ce n'est pas de l'injure qu'on vous a » faite, mais de votre frayeur que vousportezplainte.
RODRIGUE
» Ce que je crains, Sire, ce n'est pas sa personne, » mais sa puissance ?
LE ROI
» Et quand cet homme est seul, qu'importe sa » puissance?
RODRIGUE
» Lorsque je viens vous demander justice, vous » m'ordonnez de me battre avec lui !
LE ROI
» Je ne veux pas que vous vous battiez, je vouy> drais que vous vous fussiez battu. Il n'y a rien » qu'on puisse reprocher à celui qui défend sa femme. » En succombant dans une telle entreprise, vous » eussiez pu être plus offensé encore, mais votre hon- » neur eût été intact. Au point où en sont les choses, » je puis sans doute,* dans ma justice, forcer cet » homme à vous rendre votre femme, mais l'hon- » neur, je n'y puis rien.
RODRIGUE
» Eh bien, c'est à moi qu'il appartient de le re- » couvrer.
LE ROI
» Prenez garde de vous exposer à quelque chàti- » meut en voulant faire à présent ce que je vous ai
» flit que je n'aurais pas désapprouvé si vous l'aviez » fait plutôt... Allez, vous aurez justice de l'injure » que vous avez reçue.
RODRIGUE
* Et ne pourrai-je pas, puisque mon honneur est » compromis, commencer par le dégager ?
LE ROI
» Oui et non.
RODRIGUE
» Lequel croire de ces deux avis?
LE ROI
» D. Pèdre vous dit oui et le roi vous dit non. » Rodrigue sort, et Leonor est admise à son tour auprès de D. Pèdre. Sa surprise n'est pas moindre que celle de Rodrigue lorsqu'elle reconnaît le roi. Elle lui apprend que ce n'est qu'en fugitive qu'elle a pu pénétrer jusqu'à lui, que D. Tello instruit de son projet n'a pas rougi de se porter envers elle aux I)lus indignes violences, qu'il a brisé son carrosse et mutilé ses chevaux en l'invitant ironiquement à joindre ce nouvel afïront à tous ceux dont le roi ne manquerait pas sans doute d'assurer le châtiment. Rien de plus noble, de plus pathétique que la vive apostrophe dans laquelle la malheureuse Leonor fait un appel à la majesté royale si insolemment méprisée. Le roi lui promet (qu'elle sera vengée avant de sortir du iialais.
I). Tello est enfin ai-rivé, accompagné d'une suite nombreuse. A l'entrée de l'appartement royal, on lui déclare ([u'il ne peut y pénétrer que seul. Malgré son insistance, il se voit forcé de se séparer de son
cortège. On Tiiivite à attendre que le roi puisse le recevoir. Indigné d'un accueil auquel son orgueil s'attendait si peu, il veut partir à l'instant, mais les portes se sont refermées sur lui. Toutes ces circonstances et la rencontre de Leonor qu'il a aperçue sortant du cabinet du roi ébranlent son courage ; déjà il est en proie à une secrète inquiétude qu'il s'efforce de dissimuler sous un langage altier. Ce qui peut lui rester encore de présence d'esprit s'évanouit lorsqu'en entendant un huissier annoncer le roi, il reconnaît dans D. Pèdre cet Aguilera que la veille il a rendu témoin de son insolente tyrannie.
D. Pèdre, qui veut rendre complète la leçon qu'il lui destine, feint d'abord de ne pas s'apercevoir de sa présence ou plutôt de n'en tenir aucun compte. 11 parcourt des yeux des dépêches qu'on vient de lui remettre. D. ïello s'approche avec timidité et veut se jeter à ses pieds. Le roi le regarde fixement et continue sa lecture. D. Tello après un moment d'attente se hasarde à faire l'observation qu'il est venu parce qu'on l'a appelé. Le roi lui demande qui il est, et sans écouter sa réponse, s'entretient avec un des seigneurs de la cour. Le rico lionibrc veut se retirer.
LE ROI
» Restez.
D. TELLO
» sire, pour que je puisse... permettez... je vous » demande... la faveur.
LE ROI
» Comment un homme à qui je n'inspire aucune » crainte s'est-il ainsi troublé à mon aspect?
D. TELLO
» Je ne suis pas troublé.
» Je crains pour vous que vous ne le soyez bientôt. » Approchez.
D. TELLO
» sire, vous me voyez à vos pieds... Vous laissez » tomber votre gant.
LE ROI
» Que dites-vous?
D. TELLO
» Que je suis venu...
LE ROI
» Ne le sais-je pas?
D. TELLO
» Si je dois considérer comme un favorable au*- » gure que lorsque je vous baise la main, vous per- » diez votre gant...
LE ROI
» Pourquoi ne me le rendez-vous pas?
D. TELLO
» Le voici.
LE ROI
» Pour un homme si fier, vous êtes bien troubl . » Qu'uvcz-vous donc?
D. TELLO
» Votre gant... [Dans aa confusion, c'est son pro^
» pre chapeau qu'il présente au roi au lieu du gant » qu'il vient de ramasser,)
LE ROI
» Que signifie ce chapeau que vous m'offrez? Je ne » le veux qu'avec votre tête... C'est donc vous qui, » dans votre maison, daignez à peine donner un siège » au roi lui-même? C'est vous le rico liotnbre » d'Alcala, qui vous croyez plus puissant que le roi » en Castille, qui pensez que toutes les lois, moins la » loi divine, sont au-dessous de vous, comme si celui » qui méconnaît les lois humaines ne violait pas >^ aussi celles de Dieu? C'est vous, vous l'avez dit » devant moi, qui entrez en partage de ma puissance » puisque vous ne permettez pas qu'on exécute sans » votre autorisation les ordres revêtus de ma signa- » ture ? C'est vous qui ne reconnaissez d'autre règle » que votre bon plaisir et qui, pour satisfaire le » moindre de vos caprices, sacrifiez sans pitié l'hon- » neur des femmes et des filles qui ont eu le mal- >> heur d'attii'er vos regai'ds?... Apprenez, puisque » vous l'ignorez, que, pour punir de tels excès, un » roi n'a pas même besoin de courage personnel, que v> la loi, l'impassible loi, frappe pour lui, sans colère, » sans violence, que l'audace du crime ne peut rien » contre la puissance de la justice. Contre le roi, la » valeur et la ruse sont également impuissantes ; son » glaive atteint le criminel avant même qu'il l'ait » vu sortir du fourreau. Apprenez, déplus, que je ne » suis pas seulement votre roi, que je suis le roi » D. Pèdre, que si je pouvais me dépouiller de la » majesté qui vous tient prosterné à mes pieds, ma
» personne seule ferait sur vous l'effet que fait en ce » moment la dignité royale. Mais puisque cela ne » dépend pas de moi, puisque c'est par le bras de la » loi que je dois vous punir, je veux, en vous quit- » tant, vous laisser un gage d'amitié que vous n'ou- > blierez pas sans doute... Recevez ceci, à compte de » ce que vous avez si bien mérité. (7^ lui prend la » tête et la frappe violemment à plusieurs reprises » contre la 7nuraille.)
D. Tello est resté accablé sous le poids de l'indignation, de la honte et de la terreur. Tout à coup, il voit paraître D. Gutierre, le confident et le conseiller du roi, accompagné de Leonor et aussi de Dona Maria qu'on est allé chercher à Alcala. D. Gutierre déclare au rico Jioml)7'e que, chargé par le roi d'informer sur les plaintes qu'elles ont élevées contre lui, il vient lui demander ce qu'il a à répondre. D. Tello avoue tous les faits qu'on lui reproche, mais, déjà revenu à son incorrigible arrogance, il ne peut croire, dit-il, «lue pour de pareils motifs, on châtie un homme tel que lui. En ce moment même le hasard amène D. Rodrigue qui, depuis son entretien avec le roi, ne rêve que vengeance : à peine a-t-il aperçu D. Tello qu'il met l"épée à la main et se précipite sur lui. Au bruit de leurs armes qui se croisent, le roi sort de son appartement. Il les fait arrêter comme coupables de lèse-majesté pour avoir tiré l'épée dans son palais.
D. RODRIGUE
« Mais ne m'avez-vous pas dit, Sire, que je pou-
» vais, sans me remlrp coupable, venger mon hon- » iieur?
LE ROI
» Non pas ici, par un acte qui blesse mon autorité » et le respect dû à ma personne. Au surplus, c'était » I). Pèdre qui vous donnait ce conseil, et c'est le roi » qui vous fait arrêter.