‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 13 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

LE ROI

» Étaient-ils plus rois que moi ?

D. TELLO

» Non, Sire.

» Eh bien ! la loi qu'ils ont faite, je puis l'observer » ou y déroger suivant que la justice ou l'intérêt pu- » blic me paraîtront l'exiger. Pour vous, si vous » avez promis d'épouser Leonor, faites-le pour que » votre âme ne périsse pas avec votre corps. C'est » d'ailleurs un point que je vous laisse à débattre » avec 'votre confesseur, car marié ou non, demain, » je vous l'annonce, sans plus de retard, votre tête

» roulera sur l'échafaud Qu'on l'emmène au châ-

» te au. »

L'orgueil de D. Telle est enfin dompté. En face de la mort, il annonce à Leonor, d'assez mauvaise grâce, il est vrai, qu'il reconnaît ses torts envers elle et qu'il veut les réparer. Leonor et dona Maria vont se jeter aux pieds du Roi pour obtenir la grâce des deux condamnés.

LE ROI

« Vous m'avez demandé justice, je vous l'ai faite,

LEONOR

» C'est encore justice que- je vous demande, Sire, » cardans un roi, image de la divinité, la justice et » la clémence envers les coupables repentants sont » une seule et même chose.

LE ROI

» Que voule/.-YOus donc ?

LEONOR

» Nous craignons que nos paroles ne vous irritent.

LE ROL

» La demande la moins fondée ne peut être un » sujet d'irritation, un refus en fait suffisamment » justice. Un roi doit tout écouter, sauf à prononcer » ensuite selon la raison »

Leonor, toujours un peu pompeuse dans ses discours, adresse alors au roi une longue harangue où elle reproduit assez noblement tous les lieux communs que les rhéteurs ont jamais pu inventer sur la clémence. Doiïa Maria, plus simple et plus timide, ajoute quelques mots en faveur de D. Rodrigue qui, bien moins coupable, semble pouvoir compter sur quelque indulgence. Le roi leur répond que la sentence est déjà rendue, qu'il l'a revêtue de sa signature et que sa conscience lui défend de la révoquer. Elles veulent insister. « Apprenez, » leur dit-il, » qu'en renouvelant une demande que j'ai dû écou- » ter une première fois sans colère, vous m'offense- » riez en effet... Gutierre, qu'on les fasse sortir. » Elles se retirent, tout épouvantées et le désespoir dans l'âme.

D.Tello reçoit la notification de son arrêt de mort. Il attend avec résignation le jour qui doit éclairer son supplice. Mais D. Pèdre, non content d'avoir, comme roi, vaincu et châtié son orgueil, veut encore, comme homme, comme chevalier, lui faire sentir sa supériorité. 11 ordonne à D. Gutierre de se trouver à l'entrée de la nuit à la porte du jardin du palais avec deux chevaux et une épée. Gutierre,

surpris et inquiet de ces préparatifs, veut en connaître l'objet. Peu satisfait d'une réponse évasive par laquelle D. Pèdre s'efforce d'éluder ses questions, il laisse entendre qu'il soupçonne quelque chose de grave. Son insistance excite le courroux du roi qui lui adresse ces sévères paroles : « Si vous » présumez qu'il y a ici un mystère, puisque je ne » vous en fais pas confidence, il est plus qu'indiscret » à vous de vouloir le pénétrer. Je vous ai pris pour » mon serviteur, non pas pour mon conseiller, et la » meilleure manière de servir les rois, c'est d'obéir » scrupuleusement à leurs ordres. »

Don Pèdre se fait conduire à la prison. Déjà, le jour a disparu. Enveloppé dans son manteau et déguisant soigneusement sa voix, il pénètre auprès de D. Tello, il lui annonce qu'il vient lui rendre la liberté. Ce n'est pas sans quelque hésitation que D. Tello se décide à suivre ce libérateur inconnu.

LE ROI

« Suivez-moi, ne perdez pas un moment si vous » voulez que l'ordre barbare du roi ne reçoive pas » son exécution.

D. TELLO

» Il lui a fallu toute sa puissance 'pour me ré- » (luire à cet état... Quelque terrible qu'il soit, je » voudrais le rencontrer seul à seul, dans un lieu » où la majesté royale n'élèverait pas une barrière » entre lui et moi.

LE ROI

» Je sais que vous êtes vaillant, et c'est votre » réputation qui m'a inspiré le désir de vous sau-

» ver... iSous voici arrivés dans le parc du palais. » Nous y sommes plus en sûreté.

D. TELLO

» Éloignons-nous des murs, je crains que le roi ne * nous aperçoive.

LE ROI

» Vous avez donc peur de lui ?

» Si la question çtait d'homme à homme, si je » le rencontrais ici corps à corps, peut-ctre la » crainte, ne serait-elle pas de mon côté, mais le > pouvoir royal est un adversaire bien fort et sur » lequel le courage personnel a peu de prise...

LE ROI

» J'aperçois quelqu'un qui s'avance vers nous.

D. TELLO

» Sans épée, je ne puis aller le reconnaître.

LE ROI

» Prenez la mienne, je vais en chercher une » autre que j'ai laissée à l'arçon de ma selle. Ne vous » éloignez pas d'ici... »

Le roi ne tarde pas à revenir, mais d'un autre côté que celui par lequel il s'est éloigné. S'avançant vers D. Tello qui ne reconnaît pas son libérateur, il lui demande ce qu'il vient faire la nuit dans ce parc et veut l'obliger à dire son nom. Après avoir échangé quelques paroles de provocation et de défi, ils mettent l'épée à la main. La victoire reste longtemps indécise, mais D. Tello est enfin désarmé.

LE ROI

« Reprenez votre épée.

D. TELLO

» Cela m'est impossible. Mon bras est engourdi.

LE ROI

» Avez-Yous peur de moi?

« Peur, non pas, mais je vous porte envie puisque » vous m'avez vaincu. Qui êtes-vous donc, homme » audacieux? Tous ne savez pas de quelle gloire » vous venez de vous couvrir.

LE ROI

» Ne me connaissez-vous pas ?

D. TELLO

» Non.

LE ROI

» Vous avouez donc que c'est ma seule personne » et non pas le rang que je puis avoir, qui a triom- » phé de votre orgueil ? »

En ce moment, le valet de D. Tello, que D. Pèdre, pour écarter un témoin incommode, avait envoyé chercher de la lumière, accourt un flambeau ù, la main. En reconnaissant le roi « Dieu, » dit-il, « qu'est-ce que je vois?

LE ROI

» Le rico liombre d'Alcala aux pieds du roi D, » Pèdre.

D. TELLO

» C'est vous, Sire I

LE ROI

» Oui, I). Tello. Vos vœux sont accomplis. Vous

» m'avez rencontré coi^ds à corps. Votre orgueil a » pu se convaincre que vous aviez tort de dédai- » gner ce prêtre et ce chanteur que j'ai tués et » qui, peut-être, avaient mieux combattu que vous. » Vous savez que comme clievalier, je puis faire » avec mon épée ce que comme roi je fais par le res- » pect qui s'attache à ma dignité.

D. TELLO

» Je l'avoue.

LE ROL

» Maintenant que je vous ai vaincu par mon cou- » rage après vous avoir vaincu dans votre maison » par ma modestie et dans mon palais par ma jus- » tice, partez, vous êtes libre, sortez de mes états » sans perdre un instant, car si vous y êtes repris, » votre mort est certaine. Ici où, pour vous com- » battre, j'ai déposé ma majesté, je puis vous par- » donner, mais lorsque j'aurai repris mon carac- » tère de roi, de défenseur de la loi, cela me serait » impossible... Vous trouverez près d'ici un homme ï- qui vous attend avec des chevaux et de l'argent. »

Le rico Jiombre part en effet pour l'exil. Le roi se hâte de regagner son palais avant que le jour paraisse. Moreto a placé ici une de ces scènes bizarres dans lesquelles les poètes aiment à faire ligurer le roi D. Pèdre. Déjà, dans une scène précédente, il nous l'a montré obsédé par de fantastiques apparitions qui font retentir à ses oreilles des paroles mystérieuses. Au moment où il passe auprès d'une chapelle dédiée à saint Dominique, uii fantôme se présente à ses yeux.

/2 ESSAI suit LE THEATIlE ESPAGNOL

LE ROL

« Ombre ou démoii, que me veux-tu? Pourquoi » me poursuivre ainsi?

LE FANTOME

> Approche, si tu désires le savoir. Nous pou- » vous nous asseoir sur la margelle de ce puits, » près de ce sanctuaire humble autant que vénè- » rable, que saint Dominique, assisté du séraphique » saint François a élevé de ses glorieuses mains.

LE ROI

» Le jour arrive, je ne puis m'arrèter.

LE FANTOME

» Assieds-toi, ou je croirai que tu as peur.

LE ROL

» Pour toute réponse je resterai. Me voilà assis, parle.

LE FANTOME

» Me connais-tu ?

LE ROL

» Je n'ai aucun souvenir de toi, et tu es si hideux » que je te prendrais volontiers pour un démon at- » taché à ma poursuite. (Il se lève).

LE FANTOME

» Non, assieds-toi, te dis-je.

LE ROI

» Soit.

LE FANTOME

» Tyran superbe, je suis le prêtre que tu as tué à » coups (le poignard.

L !■; nul.

» Moi !

LE FANTOME

» Tu ne peux le nier.

LE ROI

» Ton zèle pouvait être louable, mais il avait trop » de hardiesse. Tu n'as pas su respecter ton roi, tu » t'es mêlé de ce qui devait te rester étranger.

LE FANTOME

>•• Cela se peut, mais le ciel te menace d'une mort y> semblable. C'est ce même poignard qui, par la » main de ton frère, fera justice à la Castille de tes » violences.

LE ROI

» Moi ! mon frère ! que dis-tu ? rends-moi ce poi- » gnard !

LE FANTOME

» Le voici ! (Il le laisse tomber.)

LE ROI

» Si je pouvais te tuer une seconde fois, je l'aurais » fait.

LE F|ANTOME.

» C'est le jour de St-Dominique que tu m'as » égorgé.

» Que veux-tu dire par là ?

LE FANTOME

» Dieu fordonne de fonder, ici même, un couvent » où tu lui offriras des vierges sacrées en expiation » des outrages que tu as commis envers lui... Le » promets-tii?

LE ROI

» Je le promets. Veux-tu encore autre chose? II. 7

LE FANTOME

» Non. Accomplis promptement ta promesse. C'est » dans ce couvent que tu dois habiter à jamais (1). » Donne-moi la main en gage de ta foi.

LE ROI

» La voici... Ciel, je brûle, laisse-moi, laisse-moi.

LE FANTOME

» Tel est le feu dont je suis condamné à souffrir » les atteintes jusqu'au jour où tu auras accompli ta » promesse... Apprends parla à craindre le feu de » l'enfer. »

Le fantôme disparaît. Le roi regagne enfin son palais, plein tout à la fois de terreur et de courroux. En ce moment même arrive le comte de ïrastamare qui, ayant obtenu son pardon, se hâte de venir se jeter aux pieds de son frère pour compléter la réconciliation. Dans son empressement, il a devancé sa suite. En traversant la place où le roi vient de rencontrer le fantôme, il aperçoit le poignard qu'il a laissé tomber dans son trouble. 11 reconnaît l'arme favorite de D. Pèdre et se félicite de pouvoir la lui rapporter. « Ce sera», dit-il, « un moj'en de me faire » mieux accueillir de lui. Je ne sais quellç voix in- » térieure me dit que ce poignard me portera bon- » heur. »

Ces paroles, si terribles lorsqu'on se rappelle la lin tragique de D. Pèdre, sont suivies d'une scène non moins terrible (jue Moreto a empruntée presque textuellement au Médecin de son lionneur. Don Pè-

(l) I'. Prdi-e l'ut en ell'et euteiré à Madrid dans uu couvent de icligi^wses dominicaiues par lui fondé.

ESSAI SUR LE THEATRE ESPAGNOL 7o

dre, en voyant le comte l'aborder le poignard à la main, éprouve un mouvement d'effroi qu'il essaye en vain de dissimuler. Il tombe dans une sorte de délire, il laisse échapper le secret de l'horrible pressentiment dont il est obsédé. Mais bientôt, revenant à lui, il relève son frère prosterné à ses pieds sous le poids de l'horreur et de l'épouvante. « Lève-toi, « Henri, » lui dit-il avec une résignation mélancolique, « lève-toi; en présence des décrets du ciel, « l'homme n'est rien, c'est en vain qu'on voudrait « en empêcher l'accomplissement. *

Cependant D. Telle a été rencontré par les gens de la suite du comte de Trastamare qui, le prenant pour un malfaiteur fugitif, l'ont arrêté et le conduisent devant le roi. D. Pèdre, comme il i'avait annoncé, ordonne l'exécution de l'arrêt rendu contre lui. Le comte de Trastamare parvient pourtant à obtenir son pardon. Celui de D. Rodrigue est facilement accordé. Il retrouve sa chère Maria, D. Telle épouse Leonor, et tout se termine ainsi à la satisfaction commune, dénouement que faisait peu prévoir la nature du sujet et des person-

nages.

Le Vaillant Justicier est incontestablement un chef-d'œuvre qui, s'il ne surpasse pas tous les drames tragiques de l'Espagne, n'est du moins inférieur à aucun. Il n'y a peut-être pas, dans l'action, un intérêt aussi vif, aussi soutenu, aussi saisissant que dans le Médecin de son honneur et VÉtoile de Séville, mais les caractères sont tracés avec une énergie, une vérité vraiment rares et la couleur de

l'époque est admirablement rendue. D. Tello est le type complet, achevé de l'orgueil aristocratique et de la tyrannie féodale. .Jamais, peut-être, le roi D. Pèdre, si souvent mis sur la scène, ne l'a été d'une manière aussi heureuse. Tous les détails de son rôle sont d'une perfection et d'une profondeur qui mériteraient une longue analyse et qui expliquent l'étendue des citations qu'on vient de lire. Le génie de Moreto a, pour ainsi dire, résolu le problème historique des jugements si contradictoires portés sur ce prince par les chroniqueurs et les poètes. Dans VInflexiMe jnslicier^ il nous fait déjà pressentir le tyran sanguinaire et implacable. A l'irritation que D. Pèdre ressent déjà de la turbulence de ses frères et des violences de la noblesse, aux projets de châtiment et de vengeance qu'il exprime à chaque instant, à l'instinct de despotisme qui se mêle à son amour de la justice, aux emportements que lui fait éprouver la moindre contradiction, à la rudesse sauvage, bizarre et presque féroce qui vient trop souvent dominer en lui une affectation de courtoisie galante et chevaleresque, on devine ce qu'il pourra devenir lorsque de nouvelles provocations, de nouveaux outrages auront achevé de le pousser à bout. Déjà même, le crime ne lui est pas étranger, déjà il a répandu le sang innocent, et à défaut de remords, de superstitieuses terreurs le poursuivent, l'agitent, ébranlent son imagination et bouleversent cette âme inaccessible à toute autre crainte. Ce sont là des conceptions puissamment tragiques, de ces conceptions qui rappellent Shakes-

peare et qui montrent dans le grand poète Thistorien, le moraliste, presque l'homme d'état, comme si, à une certaine hauteur, toutes les grandes facultés de l'esprit se touchaient et se confondaient.

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