‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 14 sur 73 · MORETO. — DRAMES HISTORIQUES ET RELIGIEUX · texte numérisé non relu

MORETO. — DRAMES HISTORIQUES ET RELIGIEUX

Quoique Moreto ait laissé un assez bon nombre de drames héroïques et historiques, le Vaillantjusiicicp est le seul dont on ait gardé le souvenir. Les autres méritaient l'oubli dans lequel ils sont tombés. Il en est un, les Juges de Castîlle, qui présente une particularité assez singulière. Le poète, voulant raconter les commencements et l'origine de la monarchie, a imaginé d'écrire en vieux langage l'ouvrage destiné à les retracer.

Les drames religieux de Moreto ne sont pas restés non plus au théâtre, mais ils sont plus dignes d'attention. Si on n'y trouve pas toute l'élévation poétique et fantastique que Calderon porte d'ordinaire dans les compositions de cette nature, ils nous paraissent encore plus fortement empreints de ce caractère de foi absolue, naïve et profonde qui distingue l'époque et la nation. La

Sainte Rose du Pérou peint admirablement les écarts bizarres d'une imagination livrée aux rêveries du mj'sticisme le plus exalté. Les tortures volontaires que s'impose l'héroïne, les tentations auxquelles le démon livre sa pureté, le secours qu'elle reçoit des anges, les voix célestes s'associant à ses pieux concerts, le chant des oiseaux, le bourdonnement même des insectes s'harmonisant miraculeusement avec les louanges qu'elle adresse au Très Haut, les arbres prenant la forme d'une croix sur laquelle elle s'étend en extase pour figurer le mystère de la rédemption, Jésus-Christ descendant du ciel pour répondre à ses aspirations ardentes et l'amour divin s'exprimant, dans ces saints entretiens, avec une langueur tendre et passionnée qui rappelle le langage des faiblesses humaines, voilà ce qu'on pouvait mettre alors sur la scène sans risquer de blesser, par des tableaux aussi hasardés et aussi équivoques, des hommes dont la croyance était assez affermie pour ne voir dans de telles représentations que de nouveaux motifs d'édification et d'émotion religieuse. Dans Notre Dame de l'Amour, composée, à ce qu'il paraît, pour célébrer un fait contemporain ou du moins d'une date peu éloignée, l'inauguration à Madrid d'une image miraculeuse de la Vierge, il y a aussi des traits fort étranges. La dévotion que cette image inspire à un jeune moine, les extases où elle le plonge, les invocations qu'il lui adresse, ont une tout autre expression que celle d'un fervent spiritualisme. C'est le délire du quiétisme dans son plus dangereux entraînement.

Nous parlions tout à l'heure de la naïveté qui distingue souvent les comédies religieuses de Moreto. Nous citerons particulièrement celle des Sept dormants. On connaît la légende de ces martyrs qui, s'étant réfugiés dans une caverne pour échapper aux persécutions de l'empereur Dèce, y furent enfermés et murés par ordre de ce prince et qu'on y retrouva, dit-on, encore vivants après un siècle et demi de sommeil. Moreto nous les montre, à leur réveil, croyant n'avoir dormi qu'une nuit, ne comprenant rien à l'aspect que leur présente une société dans laquelle le christianisme qu'ils ont laissé en proie à la persécution est devenu triomphant, surpris de tout ce qu'ils voient, de tout ce qu'ils entendent et étonnant eux-mêmes ceux qu'ils rencontrent par rétrangeté de leurs questions. Il y a là des scènes vraiment plaisantes, mais dans lesquelles Moreto, cédant à l'entraînement de verve comique qui lui était naturel, semble avoir un peu perdu de vue la pensée pieuse de son œuvre. Ce qui, pour nous, augmente l'effet de ces scènes et les rend plus amusantes encore, c'est que Moreto, par un de ces anachronismes auxquels personne n'échappait de son temps, peint l'Église d'Orient du temps d'Arcadius sous les traits qu'avait celle d'Espagne au xvir siècle. Ainsi, un des premiers objets qui frappent les yeux des sept dormants sortant de leur caverne, c'est un placard affiché ù, la porte d'un temple où il est dit que, ce jour-là même, on y célébrera la fête du glorieux martyr saint Laurent, que la musique de la chapelle royale y assistera et que le doc-

teur Clirysostome y prêchera contre les hérétiques. La force comique de Moreto se manifeste surtout dans le rôle du Gracioso qu'il ne manque jamais de placer à côté de ses pieux héros. Ce Gracioso est d'ordinaire quelque frèj'e lai, sensuel et gourmand, qui employé toutes les ressources de son imagination à éluder les sévérités de la vie monastique et qui quelquefois même abuse de son habit pour se livrer impunément à tous les genres de désordre aux dépens d'un peuple superstitieux dont il trompe la crédulité par ses impudentes simagrées. Ces bouffonneries, qu'on ne saurait mieux comparer qu'à certains passages de Rabelais, ne seraient pas tolérées aujourd'hui, on y verrait des profanations indécentes, de véritables impiétés. Les Espagnols du temps de Moreto, par cela même que leur foi était entière et à l'abri de toute altération, écoutaient sans scrupule les plaisanteries plus ou moins vives, plus ou moins décentes dirigées contre les abus des établissements qu'ils étaient habitués à vénérer. En général, on peut affirmer que ces susceptibilités extrêmes, si promptes à s'effaroucher d'une raillerie ou d'une familiarité, n'appartiennent guère qu'aux institutions et aux idées déjà menacées par le mouvement des esprits.

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