‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 20 sur 73 · CHAPITRE XL VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL VI

KOJAS. — DRAMES HEROÏQUES.

— GARCIA DLL CASTANAR

Le chef-d'œuvre de Rojas, et en même temps un des chefs-d'œuvre du théâtre espagnol, un des ouvrages qu'on entend le plus souvent citer à Madrid, qui ont constamment obtenu le plus de succès, tant sur la scène qu'à la lecture, c'est Garcia ciel Castanar\ qu'on désigne aussi par ces deux autres titres, le Paysan homme d'honneur {El labrador 7nus honrado) et Après le roi, iiersonne, {Del Rey abajo, ninguno.) C'est encore un de ces drames profondément espagnols qui, tels que VÉioUe de Séville^ de Lope, le Médecin de son honneur et VAlcalde de Zalamea de Calderon, le Vaillant justicier, de Moreto, doivent en grande partie leur popularité à ce qu'on les considère ajuste titre comme la représentation originale et caractéristique des idées et des sentiments nationaux.

Le sujet de Garcia del Castaîtar est assez compli- 11- 11

que. L'époque est celle du règne d'Alphonse XI, de ce grand prince qui, au commencement du quatorzième siècle, gouverna si glorieusement la Castille. Garcia del Castaiïar, ou plutôt, pour le désigner par son véritable nom, le comte Garcia Bermudo est le fils unique et l'héritier d'un puissant seigneur qui, après avoir joué longtemps un rôle important à la cour et dans les affaires de l'état, s'est trouvé compromis par suite des troubles auxquels a donné lieu la longue minorité du roi et n'a échappé que par la fuite aux terribles conséquences d'une accusation de haute trahison. Le jeune Garcia, réduit lui-même à cacher sa naissance pour se dérober aux ressentiments qui, dans ces temps barbares, poursuivaient trop souvent les proscrits jusque dans leur postérité, Garcia s'est établi au sein des montagnes voisines de Tolède, dans un lieu appelé le bois de châtaigniers, Castcinur où, avec les débris de la fortune paternelle, il a acheté un domaine assez considérable. C'est là qu'il attend qu'an ami de son père, le vieux comte d'Orgaz, qui seul possède le secret de son existence et qui jouit d'un grand crédit auprès du roi, soit parvenu à dissiper les préventions qui pèsent encore sur le fils du proscrit et l'empêchent de prendre dans là société la place qui lui appartient. Plein de confiance dans son généreux protecteur, il se dirige uniquement par ses conseils. Le comte lui a fait épouser récemment une jeune fille dont la situation a beaucoup de rapports avec la sienne : c'est Blanche de Lacerda, issue de la maison royale, dont le père, après avoir disputé la couronne au soiive-

pain régnant, a aussi fini ses jours dans l'exil, et qui, élevée dans un asile obscur que le comte d'Orgaz a ménagé à son enfance, ignore complètement le secret de son illustre origine, Garcia lui-même, bien qu'il n'ignore pas que l'épouse qu'il a choisie est d'une grande naissance, Garcia ne sait pas qu'il a donné sa main à la descendante des rois de Castille. Leur protecteur commun n'a pas cru pouvoir le lui révéler encore.

Les deux jeunes époux, vivement épris l'un de l'autre, mènent dans leur heureuse retraite une existence que le poète a su peindre avec un charme infini. Ce n'est pas celle des puissants seigneurs féodaux, elle ne conviendrait pas à leur situation, c'est celle que pouvaient avoir de riches roturiers ; c'est le mélange d'une abondance un peu rustique avec un certain luxe, une certaine élégance même où se révèle le sentiment de ce qu'ils sont en effet. Garcia ne s'éloigne quelquefois de sa bien-airaée que pour aller chercher dans les émotions bruyantes de la chasse l'image des hasards et des périls de la guerre encore interdits à son courage et une distraction plus conforme à son instinct que les paisibles occupations de l'agriculture. Blanche, au milieu de ses nombreux serviteurs, leur distribuant le travail, partageant leurs amusements, est un modèle achevé de grâce, de finesse, de naïveté piquante. Son langage est tout à la fois en accord avec ce qu'elle est réellement et avec ce qu'elle croit être. Il n'y a rien dans ses paroles qui ne convienne à la fille des rois, mais rien aussi qui ne puisse se conci-

lier avec l'éducation modeste qu'elle a reçue loin des Yilles et de la cour.

Cependant, le roi Alphonse, qui se prépare à sa fameuse expédition contre Algesiras, a réclamé le concours de ses sujets pour cette grande entreprise dont le succès doit hâter la fin de la domination des Maures. Les Castillans ont répondu généreusement h l'appel de leur souverain. Il se fait lire l'état des offres de secours arrivés de toute part. D. Gil d'Albornoz promet de lever et d'entretenir dix. mille soldats. Le comte d'Orgaz en mettra sur pied deux mille, le comte d'Astorga quatre mille. Les bonnes villes enverront seize mille combattants. Les trois Confréries de Castille feront marcher toutes leurs milices. Le comte d'Aguilar fournira, avec mille chevaux légers, un subside de deux raille ducats. Enfin, Garcia del Castanar donnera, pour sa part do contribution aux frais de la campagne, cent quintaux de viande salée, deux mille ûmègues de farine, (luatre mille d'orge, quatorze cuves de vin et trois troupeaux entiers sous l'escorte de cent fantassins. « Mon offrande, » a-t-il ajouté, « serait moins rao- » deste si l'année eût été plus favorable, mais je sup- » plie Sa Majesté de vouloir bien accepter, avec elle, » le dévouement simple et franc d'un homme loj'al » qui connaît ses devoirs s'il ne connaît pas son » souverain. »

La magnificence de ce don étonne le roi. 11 demande quel est ce Garcia dont lo jiom même lui est inconnu. Le comte d'Orgaz saisit avec empressement l'occasion i\o préparer les voies à la réhabi-

litatioii de son protégé. Sans ivvélpr encore à Alphonse l'illustre origine du fils du proscrit, il lui vante son courage, sa force, son adresse éprouvés à là chasse des bêtes fauves et dans les combats de taureaux; il le lui présente comme un homme qui, s'il l'emmenait à l'armée, pourrait lui rendre d'importants services, mais qu'un caractère indépendant et sauvage a jusqu'à présent éloigné de la cour; il lui décrit l'établissement magnifique et rustique tout à la fois que Garcia s'est créé au milieu des montagnes. Le roi, dont les récits du vieux comte ont piqué la curiosité, veut absolument connaître Garcia. 11 ordonne qu'on prépare une partie de chasse aux environs de Tolède. Feignant de s'être égaré dans la forêt, il ira, avec deux ou trois de ses courtisans, demander l'hospitalité au Castanar et, se faisant passer pour un des officiers de la suite royale, il jugera par lui-même de l'exactitude des informations qu'on vient de lui donner.

C'est précisément ce que désirait le comte d'Orgaz. Pour mieux assurer l'effet de son bienveillant artifice, il se hâte de faire prévenir Garcia de la visite qu'il va recevoir et à laquelle il ne doit pas paraître préparé. Garcia, n'ayant jamais vu le roi, pourrait ne pas le distinguer au milieu des courtisans dont il sera accompagné ; le comte d'Orgaz le lui désigne comme celui qui sera décoré d'une écharpe ou plutôt d'un grand cordon rouge. Remarquons que cette circonstance qui, on le verra bientôt, doit avoir une influence décisive sur toute l'action, n'est pas un anachronisme comme on pourrait le supposer ; Al-

phonse XI avait précisément institué un ordre de chevalerie dont un cordon rouge constituait tout à la fois le nom et la décoration.

A peine Garcia a-t-il reçu la lettre du comte que quatre inconnus viennent frapper à sa porte. Ils se présentent à lui comme des gentilshommes de la maison ro^'ale que l'entraînement de la chasse a conduits jusqu'auprès de sa demeure et qui désirent s'y reposer en attendant la fraîcheur du soir.

Garcia, apercevant sur l'un d'entre eux l'écharpe rouge que le comte lui a indiquée, le prend naturellement pour le roi. Il se trouve qu'Alphonse, sans doute pour éviter d'être reconnu, ne s'est pas revêtu d(^ cet insigne, tandis qu'un de ses courtisans, D. Mendo, à qui il vient d'en faire don, s'est empressé d'en orner sa poitrine.

C'est une scène très remarquable et justement célèbre que celle oîi le roi, s'entrelenant avec Garcia qui voit en lui un simple gentilhomme, s'attache, par des questions adroites, à pénétrer le caractère et les dispositions de l'homme dont le comte d'Orgaz lui a fait un éloge si complet. Il lui témoigne son admiration des dons généreux pai- lesquels il a offert de contribuera la guerre d'Andalousie; il lui affirme que le roi, profondément touché de ce témoignage de dévouement, veut l'appeler à sa cour et lui donner auprès de sa personne une brillante position. Garcia, repoussant une pareille idée, s'écrie qu'il préfère de beaucoup à tout l'éclat des faveurs ro3'ales les loisirs et la liberté de la vie champêtre Le tableau (|u'il en trace est un de ces morceaux que savent par

cœur tous les amateurs de la poésie espagnole. Il est plein de traits heureux et pittoresques. A peine osons-nous dire que nous y trouvons pourtant une certaine afféterie, une minutieuse affectation de naïveté qui ne seraient pas tolérables dans une traduction. Ce qui suit est mieux tait pour en supporter répreuve.

« Mais si vous tenez à ce point à ne pas quitter ■» votre retraite, comment avez-vous proposé au roi » de raccompagner à la guerre ?

» Pardonnez, vous ne me comprenez pas. Le roi, » c'est évident, aune dette privilégiée sur la fortune » et la vie de tout homme d'honneur. Emporté par » son ardeur guerrière, il se prépare à marcher en » Andalousie pour en extirper l'infidélité, il a be- » soin pour cela d'hommes et d'argent. Je lui ai fait » offrir ma personne avec tout ce que je possède, » sans ambition, pour remplir un devoir, parce que » je considère le sacrifice de mon existence même » comme un impôt qui lui est dû et que je dois ac- >> quitter sans attendre qu'il le réclame.

LE ROI

» Mais, la guerre finie, ne voulez-vous pas rester » à la cour ?

D. GARCIA

» On vit ici plus à l'aise et avec plus de sécurité.

LE ROI

» Il pourrait se faire que le roi vous offrît une » grande place.

128 " ESSAI Sl'R LE THÉÂTRE ESPAGNOL

D. GARCIA

* Serait- il raisonnable qu'il donnât à un paysan » comme moi une place que tant d'autres seraient * mieux faits pour occuper?

LE ROI

» Mon cher Garcia, le roi a bien le droit de choisir » ses servi teurs,*c'est faire acte de justice distribu- » tive.

D. GARCIA

» Quoi qu'il en soit, le roi le voulût-il, il ne m'.y fe- » rait pas consentir. De telles faveurs sont trop dan- » gereuses, et je sais qu'il ne me conviendrait pas » de les accepter. Les favoris des rois sont exposés >•> à trop de périls; j'ai toujours entendu dire qu'il y » avait moins de risque à encourir leur haine qu'à » obtenir leurs bonnes grâces. Dans le premier » cas, on se tient sur ses gardes; dans l'autre on » n'est que trop porté à une imprudente confiance. >• J'avais un père, homme sage et éclairé, qui me » donnait de bons conseils. Il m'a dit plus d'une fois » que les rois sont comme la flamme : d'un peu » loin, elle échauffe, de trop près elle brûle.

LE ROI

» On a dit aussi que, comme Dieu, les rois ont » la puissance de tirer de la boue qu'ils foulent » aux pieds des hommes qui, honorés de leurs » faveurs, deviennent l'objet des respects univer- » sels.

D. GARCIA

» Plus d'une fois il ont replongé dans le néant ce- » lui qu'ils en avaient ainsi tiré.

LE ROL

^> C'est que, sans doute, il ne méritait pas ce qu'on » avait tait pour lui.

D. GARCIA

» Qu'il le mérite ou non, qu'est-ce que le roi peut » donner à qui ue désire rien ?

LE ROI

» Vous pouvez attendre de lui des récompenses.

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