GARCIA
» Et des châtiments.
LE ROI
» Il peut vous donner du pouvoir.
D. GARCIA
» Et des soucis.
LE ROI
» Des richesses...
n. GARCIA.
» Qu'on m'enviera.
» Sa faveur...
D. GARCI \
» Avec les ennemis qu'elle me vaudra. Ne vous » fatiguez pas en vain pour me persuader. Encore » une fois, je sais que tout cela ne me convient pas. » Je ne donnerais pas pour tout ce qu'il possède un » pouce de terrain de Castaha)% et je proteste que, » par ces paroles, je n'entends pas porter atteinte » au juste éclat dont son trône est environné. Mais » laissons cela, il est temps que je fasse préparer le » repas que vous voulez bien accepter. »
Ce qui. à notre avis, constitue la beauté de cette
scène, c'est que les arguments par lesquels Garcia motive son éloignement pour la cour ne sont pas purement des banalités philosophiques noblement exprimées. Le roi, qui ne le connaît pas, peut n'y Yoir que cela, mais, dans la pensée de Garcia, chacune des paroles qu'il prononce est une amère allusion aux malheurs de son père et à ceux qui ont poursuivi son enfance. Cela est vraiment dramatique.
Tandis que le roi, par des entretiens habilement dirigés, met ainsi à l'épreuve l'âme et l'esprit de son hôte, D. Mendo, le courtisan au cordon rouge, tente une entreprise moins généreuse. Frappé de la beauté de Blanche, il a conçu l'espérance de séduire sans beaucoup de peine une villageoise qui. à ce qu'il suppose, doit être facilement éblouie par les hommages d'un homme tel que lui. Il y a beaucoup d'agrément dans la manière dont elle repousse ses propos galants, sans éclat d'indignation, sans faire parade de sa vertu, avec une malicieuse affectation d'humilité et d'ignorance rustiques dont l'ironie, mêlée parfois de traits assez fins, doit lui faire comprendre qu'il serait inutile et peut-être imprudent de persister dans ses projets de séduction. Cela rappelle quelques-uns des jolis dialogues de Tirso de Molina.
Lorsque les nobles \isiteurs ont quitté le Casta- 'îiar, Garcia, qui a remarqué les- assiduités de D. Mendo auprès de sa femme et qui, le prenant pour le roi, en a conçu quelque inquiétude, laisse voir une certaine préoccupation. Quelques mots de
Blauche, pleins de grâce, (reujuuemeiit et de tendresse, le rassurent d'autant plus facilement que, dans sa loyauté, il se reprochait d'avoir pu concevoir un pareil soupçon contre celui qu'il regarde comme son souverain.
Mais D. Mendo, forcé de s'éloigner pour accompagner le roi, n'a pas renoncé à son coupable dessein. Convaincu, dans sa présomption, que la résistance de Blanche n'a rien de sérieux, il veut faire une nouvelle tentative pour en triompher. Dès le lendemain, un valet qu'il a gagné lui apprend que Garcia doiî passer la nuit dans la montagne à la chasse du sanglier. Il se décide à profiter de cette absence, et accourant en toute hâte de Tolède, il pénétre vers minuit dans la maison de Garcia par une fenêtre que son complice a laissé ouverte. On peut juger de sa consternation lorsqu'il aperçoit Garcia lui-même qu'un hasard heureux a ramené chez lui avant l'heure accoutumée. Pour bien comprendre la scène qui va suivre, rappelons-nous l'erreur à laquelle a donné lieu le cordon rouge, insigne de l'ordre de chevalerie conféré au courtisan.
D. MENDO (cachant sa flgure dans son manteauj
» Vive Dieu ! -C'est Garcia... Bon courage, il n'est » plus temps de reculer... Voilà ce qu'on gagne à se » fier à un manant.
D. GARCIA
» Mon gentilhomme, si pourtant l'auteur d'une » telle bassesse peut l'être en effet, si quelque be- >' soin impérieux vous a entraîné à tenter de me vo- » 1er, dites-moi ce que vous désirez, je vous pru-
I;-2 ESSAI SLR LE THÉATliE ESPAGNOL
» mets, toi (rhomme d'huniieur, d'essayer de vous » satisfaire.
D. MENDO.
» Laissez-moi partir, Garcia ! . -"
D. GARCIA
» Pour cela, non. Je dois d'abord savoir qui vous » êtes. Découvrez-vous sans plus tarder, ou la balle » de cette arquebuse m'en fera raison.
D. MENDO.
f Prenez donc garde à ne pas me manquer, car je
» vous avertis qu'une fois désarmé, la partie entre
j> vous et moi ne serait plus égale. Votre cause peut
» être plus juste que la mienne, mais, en valeur
» comme en naissance, la supériorité que j'ai sur
» vous compenserait bien, je crois, cet unique
» avantage. Le cordon qui décore ma poitrine
» vous fera connaitre ce que je suis. » {Il jette son
» viianteau.)
D. GARCIA (laissant tOcrJjer suii unjuebuse).
» C'est le roi ! Le ciel me soit en aide ! Et ses » paroles me prouvent ({u'il sait que je le connais ! » Honneur, devoir, que faire \ Comment sauver l'un » sans manquer à l'autre ?
D. MENDO (à part.
» Que je reconnais bien là l'àme basse d'au \ il lo- » turier! Le respect que mon rang lui inspire le » glace d'effroi... Le moindre etïort de mon courage » eût sufli pour me tirer des mains d'un pareil » homme. C'est donc là celui dont le comte d'Orgaz f> vantait tant la bi-avouic ! Le bon vieillard ne s'y » connaît jdiis. (//en?/.) Vous me ti'ouvez dans votre
EbSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL 133
» maison, je ne puis ni liiir, ni le nier, j'y suis en- » trè cette nuit...
D. GARCIA
» Pour me voler Thonneur... Certes, vous me payez » bien l'hospitalité que Blanche et moi nous vous » avons donnée. Votre conduite et la mienne présen- » t^nt un étrange contraste. Outragé par vous, je » continue à vous respecter, et vous, à qui j'ai donné » des preuves d'un si loyal dévouement, c'e>?t par » une injure mortelle que vous m'en récompensez !
D. MENDO (à paru.
» Il faut se défier d'un homme de cette classe lors- » qu'on l'a otfensé. Cette arme me servira de délense. » (Il veut ramasS'ij' l'arquebuse.)
D GARCIA
» Que faites-vous? Laissez là cette arquebuse. Si » je vous empêche d'y toucher, c'est que je ne veux » pasque vous puissiez attribuer à l'avantage qu'elle » vous donnerait la fin de cette aventure. Le cordon » qui orne votre poitrine a suffi pour vous protéger, » les rayons du soleil de la Castille vous ont sauvé » en m'aveuglant.
D. MENDO.
» Enfin, vous me connaissez !
D.GARCIA
» Jugez-en par ma conduite.
D. MENDO.
» Mon rang ne me permet pas de vous donner sa- » tisfaction. Que ferons-nous ?
D. GARCIA
» Retirez-vous, priez Dieu qu'il veuille réprimer II. 12
» VOS passions, et ne revenez plus au Castanar... » S'il ue m'est pas permis de tirer vengeance de vos » injures, le ciel, à qui je m'en remets, peut m'en » faire justice.
D MENDO.
» Garcia, je n'oublierai pas ce que je vous dois.
D. GARCIA
» Je ne veux pas de vos faveurs.
» Que le comte d'Orgaz ignore ce qui s'est » passé.
D. GARCIA
» .Je vous le promets.
'D. MENDO.
» Que Dieu vous protège.
D. GARCIA
» Puisse-t-il vous être en aide et nous préserver, » Blanche et moi, contre vos projets !
D. MENDO.
» Votre femme...
D. GARCIA
» Pas un mot de plus... .Je la connais, je sais que » vuus seul êtes coupable... Où allez-vous ?
D. MENDO.
» Je cherche la porte.
D. GARCIA
-» Quel aveuglement I C'est par ici que vous devez » sortii'. (// lui montre la fenêtre par laquelle il est
» entré.)
D. MENDO.
» Kncore une lois, vous me connaissez?
D. GARCIA
» Je VOUS proteste que si je ne vous avais pas » connu, vous seriez descendu plus vite... Mais •* maintenant, prenez cette arquebuse. Il y a des » voleurs dans la forêt, ils pourraient ne pas vous » traiter avec autant de ménagement que moi. Des- » cendez promptement. Je ne veux pas que Blanche » sache rien de cette aventure.
D. MENDO.
» Je vous obéis.
D. GARCIA
» Depêchez-vous, trêve de compliments, et prenez » garde de vous laisser tomber ! je craindrais qu'une » chute ne vous retînt un moment de plus dans ma » maison. Descendez, ne craignez rien, je tiens l'é- » chelle. »
Nous connaissons peu de situations aussi fortes, aussi dramatiques que celle qui résulte de la double erreur de Garcia et de D. Mendo, dont l'un, prêt h frapper l'homme qui a voulu l'outrager, passe à son égard de la menace au respect lorsqu'il a cru reconnaître en lui son souverain, tandis que l'autre, toujours présomptueux, ne soupçonne pas même que les ménagements dont il est l'objet soient accordés à autre chose qu'à la supériorité de rang d'un seigneur de la cour sur un campagnard ébloui de sa naissance et de sa qualité. Il était impossible de mieux faire ressortir le caractère des deux personnages.
Garcia, resté seul, s'abandonne au plus violent désespoir. Sa tête s'exalte. Bientôt, il ne voit plus
d'autre moyen de déjouer les projets du roi et de sauver son honneur que de donner la mort à son innocente femme. Une lutte horrible s'engage dans son cœur entre l'amour passionné qu'il lui porte et la cruelle jalousie qui lui met, à lui même, le poignard à la main. Tandis qu'il hésite, qu'il se débat, Blanche éperdue s'échappe et cherche un asile dans la forêt voisine où elle rencontre leur noble protecteur, le comte d'Orgaz, Il venait, en ce moment même, annoncer à I). Garcia que le roi se proposait de lui confier un commandement contre les Maures. Blanche, à peine rassurée par sa présence, lui raconte le danger qu'elle vient de courir : toujours douce et tendre, elle cherche à excuser son mari dont elle ne peut concevoir les emportements. Le comte charge un de ses serviteurs de la conduire auprès de la reine à qui il a confié le secret de sa naissance et qui la prendra sous sa protection. Lorsqu'elle s'est éloignée, il va trouver Garcia, et après lui avoir reproché vivement l'action barbare qu'il a voulu commettre, il l'invite à le suivre à Tolède pour remercier le roi de la haute marque de confiance et de faveur dont il vient de l'honorer. xMais Garcia, dans tout ce que le comte vient de lui dire, n'a entendu qu'une chose, c'est que Blanche a été conduite dans le palais du roi. Epouvanté à cette idée, n'osant expliquer ni sa conduite, ni sa terreur pour ne pas manquer à l'engagement qu'il croit avoir pris envers son souverain, il n'a 1)1 us ipi'une pensée, c'est de partir à l'instant même pour la cour. A peine arrivé, on l'infi-oduit auprès du roi (|u"il trouve entouré de ses
courtisans. En un moment tout est èclairci, et la vérité apparait enfin aux yeux de Garcia.
LE ROL
« Approchez-vous et venez recevoir de ma bou- » che l'expression d'une bienveillance que vous » avez si bien méritée.
D. GARCIA
» Pardonnez, laissez-moi d'abord baiser les pieds » de Sa Majesté. (// s'approche de D. Mendo qu'il » 23rend pour le roi.)
D. MENDO.
» Voici le roi, Garcia.
D. GAliCIA (à part).
> Qu'entends-je, ô mon honneur ! Quelle erreur » est-ce là ! {Haid.) Sire, permettez-moi de baiser » votre main... Si je mérite... vous pouvez...
LE ROI
» Remettez-vous. D'où vient ce trouble? Youspâ- » lissez ?
D. GARCIA !à part .
» Un noble peut-il ne pas pâlir lorsqu'il a perdu » l'honneur! {Haut.)^\YQ, permettez-moi de vous » dire deux mots en secret. Vous êtes le soleil. Pros- » terne à vos pieds, la puissance de vos rayons a » mis au jour ce que vous lisez sur mon visage.
LE ROI
» Avez-vous à vous plaindre d'un outrage ?
D. GARCIA
» Je connais celui qui m'a offensé.
LE ROI
» Qui est-il ?
D. GARCIA
» J'ignore son nom.
LE ROI
» Indiquez-le moi.
D. GARCIA
» C'est ce que je vais faire. (A D. Mendo.) Je vou- » drais vous entretenir un moment d'une affaire » importante, mais le roi ne doit pas assister à cette » explication.
D. MENDO.
» Je vous attends dans la salle voisine.
LE ROI
» OÙ allez-vous, Garcia ?
GARCIA (sortant).
» Exécuter l'ordre que vous venez de me donner.
LE ROI
» Sa douleur m'afflige, il me tarde de savoir de » qui il a à se plaindre.
D. GARCIA là D. MENDO derrière le thèâtreV
» Voilà ce que c'est que l'honneur. (// le frappe » de son poignard.)
D. MENDO.
» Je suis mort I
Le roi ordonne qu'on arrête le meurtrier. Loin de chercher à fuir, (larcia s'avance fièrement. Maintenant que son honneur est vengé, peu lui importe le reste. Autant, tout à l'heure, sou langage était confus et troublé, autant maintenant il parle avec assurance et même avec une sorte d'exaltation intrépide. Il révèle au roi le secret de sa naissance et de celle de Blanche, il lui raconte par quelle odieuse provoca-
tion il a été conduit à l'acte de vengeance qu'il vient d'accomplir. « Cet hôte perfide, » dit-il, « à peine » reçu dans ma maison, a osé porter sur Blanche » des regards criminels. Le prenant pour vous, Sire, » par l'effet de je ne sais quel malentendu, j'ai fait » céder ma juste colère au devoir d'un sujet fidèle, » je l'ai respecté. Mais cette erreur une fois recon- » nue, l'honneur d'un homme tel que moi deman- » dait impérieusement vengeance. J'ai saisi ce poi- » gnard, je lui ai percé le cœur... Vous le voyez » mort, vous m'auriez regardé comme infâme si, » lorsque vous m'avez demandé de vous faire con- * naître celui que j'accusais de m'avoir offensé, > je vous l'eusse montré respirant encore. Eût-il été » le fils du soleil, un des grands de l'état, le premier » dans votre faveur, le second dans votre royaume, » vous savez qui je suis, quel affront j'ai reçu. Voilà » l'offenseur, le coupable, voici le bras qui l'a frappé. » Que ce bras tombe, s'il le faut, sous la hache du » bourreau, mais tant que ma tête reposera sur » mes épaules, personne, après le roi, personne ne » m'offensera impunément. » Le roi, pleinement convaincu par cette justification fière et respectueuse, n'a plus pour Garcia que des paroles d'approbation. 11 lui confie le commandemant de l'expédition projetée contre Algesiras, et le nouveau général part aussitôt pour l'Andalousie.
Ce dévouement terrible a, tout à la fois, le mérite de frapper fortement l'imagination par ce qu'il a d'imprévu, et cependant, de ressortir si merveilleusement du sujet et des positions données qu'on n'en
140 ESSAI SUIl LE THÉÂTRE ESPAGNOL
est pas surpris, qu'il semble que l'action ne pouvait finir autrement et que l'horreur même de l'assassinat disparaît sous l'intérêt habilement excité en faveur de Garcia. Son rôle est un des plus beaux qu'il y ait au théâtre, un des plus complets, des plus conséquents. Grave, mesuré, courtois, modeste ou plutôt réservé et contenu comme tout homme de sens qui a subi l'épreuve du malheur, il garde pourtant au fond de son cœur le sentiment de la grandeur de son origine et un orgueil qui, devant la moindre insulte, se réveille, d'autant plus terrible qu'il a été plus comprimé. C'est l'idéal du caractère castillan tel que l'histoire nous le montre aux grandes époques de l'Espagne, tel qu'on en a vu encore quelques exemples dans des temps plus rapprochés de nous. Nous disons du caractère castillan et non du caractère espagnol pris dans un sens absolu. Les différentes races pui peuplent l'Espagne ont conservé, en effet, destiypes trop distincts, quelquefois trop contraires, pour qu'il soit possible de les peindre sous les mêmes traits, même en les généralisant beaucoup. Il y a loin de la gravité taciturne et fîère, du bon sens simple et droit du castillan, k la vive imagination, à la loquacité vaniteuse, à la brillante légèreté de l'Andaloux, et c'est peut-être pour n'avoir pas tenu assez de compte de ces différences que presque tous ceux qui ont voulu juger ce pays sont tombés dans tant de contradictions.