CHAPITRE XLVII
ROJAS. — LA BLANCHISSEUSE DE NAPLES OU niILIPPINE LA CATANÉENNE
Après Garcia del Castanar, la composition tragique la plus remarquable de Rojas nous paraît être le Prodige delà fortune ou la Blanchisseuse deNaplcs ou PMUpinne la Catanéenne. Nous devons remarquer qu'il n'en est pas l'auteur unique. Par un procédé assez usité alors en Espagne et qui, de nos jours, s'est renouvelé parmi les vaudevillistes, il s'était associé deux collaborateurs (1).
Le Prodige de la tortune est sans doute un drame trop défectueux, trop mal conduit pour mériter d'être compté parmi les chefs-d'œuvre, mais le caractère de l'héroïne a tant d'originalité et de naturel tout à la fois qu'il décèle à lui seul l'inspiration d'un esprit puissant et fécond.
C'estàNaples,au quatorzième siècle, à la cour de la
(1) Ou trouve, à cette époque, des comédies espao^noles com- I osées par troi^^, quatre, sept et même ueuf auteurs.
célèbre reine Jeanne, que se passe l'action. Philippine, née dans les derniers rangs du peuple, mais douée d'un esprit altier, d'une imagination vive et élevée, d'un cœur passionné, apparaît d'abord en proie à la lutte inévitable de ses instincts fiers et généreux contre l'humiliation de sa pauvre et obscure destinée. Elle se sent appelée, par une fatalité qui n'est que la manifestation de sa nature, à une autre existence. Tout la blesse, tout la froisse dans les habitudes étroites, grossières auxquelles elle est encore condamnée. Elle n'a personne avec qui elle puisse échanger une idée ni un sentiment. Ses amies, ses compagnes ne la comprennent pas, et tout en subissant l'ascendant de sa supériorité, peu s'en faut qu'elles ne croient voir des indices de folie dans les^ mélancoliques et capricieuses préoccupations auxquelles elle s'abandonne.
■ Une circonstance fortuite vient bientôt la placer sur un théâtre plus proportionné à ses facultés. Dans un moment de trouble et de danger publics, elle donne à la reine, qui ne la connaît pas, des preuves d'un courageux dévouement. La reine la fait venir auprès d'elle, l'établit dans son palais, lui confie ses chagrins, ses projets, et la favorite ne tarde pas à prendre sur sa maîtresse l'empire que les âmes fortes ou seulement exaltées sont naturellement appelées à exercer sur les âmes faibles. C'est ù elle (lue cette princesse renvoie tous les soins du gouvernement, c'est à elle qu'elle s'en remet pour la distribution des faveurs et des emplois. Tout passe par ses mains. La roine semble n'avoir plus d'autni
ESSAI SUR LE THÉÂTRE ESPAGNOL l43
pensée que de la combler des témoignages de sa bienveillance. On dirait que Jeanne met une sorte de vanité à prouver l'étendue de sa puissance par l'abandon même qu'elle en fait à une personne naguère encore si éloignée des grandeurs et du pouvoir.
Dans cette situation si nouvelle, Philippine éprouve un véritable éblouisseraent. Elle se montre animée d'un désir puéril de faire sentir ce qu'elle peut à ceux que sa fortune inouie étonne et mécontente. Le poète peint merveilleusement les effets de l'enivrement de la faveur et de la toute-puissance sur un esprit que rien n'y avait préparé. 11 n'exprime pas avec moins de bonheur les jalousies secrètes des courtisans et la haine dont ils poursuivent les favoris que les rois sont allé chercher dans des conditions inférieures, haine plus vive et plus profonde, peut-être, lorsqu'un calcul d'ambition la cache sous des apparences bienveillantes et lorsqu'un bienfait sollicité et reçu semblerait devoir la changer en reconnaissance.
Cependant, l'entraînement auquel Philippine est livrée ne va pas jusqu'à dénaturer complètement ses nobles penchants. Sauf quelques moments d'excitation, on la retrouve bonne, généreuse, sensible, prompte à oublier les injures, dévouée surtout à la faible princesse dont elle est l'unique conseiller, le seul soutien. Ce dévouement est mis à une terrible épreuve.
La reine s'est vue contrainte, par la force des armes et par la révolte, à épouser le prince André de
Hongrie. Le souvenir de la violence qu'elle a subie, le caractère faux, impérieux et brutal d'André, la déliance qu'une union formée sous de tels auspices ne pouvait manquer de faire naître de part et d'autre, tout se réunit pour susciter entre les deux époux une aversion qui devient bientôt une haine mortelle. André a conçu le projet de donner la mort à sa femme et de s'emparer du trône. Avertie par de nombreux indices des dangers qui la menacent. .Jeanne s'échappe au milieu de la nuit du lit nuptial ; saisie de terreur, elle va chercher des consolations et des secours auprès de son amie, elle lui raconte qu'elle a entendu son perllde époux révéler à haute voix, dans l'agitation d'un songe, son sanguinaire projet, qu'elle a vu, caché auprès de lui, le poignard dont il devait la frapper.
PHILIPPINE
« Madame, ma maîtresse, ne perdons pas le » temps en de vains récits. Je sens que mon indigna- » tion ne peut plus se contenir, qu'elle a besoin d'é- » dater. Appelons tous vos serviteurs, que Naples se » réveille au milieu des ténèbres et du silence de la » nuit pour accourir à votre secours, je lui servirai » de guide.
LA UKINE.
» Philippine, calmez-vous, je désire des remèdes » moins violents et d'un elfet plus certain.
PHILIPPINE
» Parlez au peuple.
LA REI NE
» Il asu legagnei", [icut-etre ncierai-jc pasécoutée.
PHILIPPINE
» Révélez sa trahison.
LA REINE
» Comment la prouver? Pour se justifier, il lui suf- » fîra de la nier.
PHILIPPINE
» Adressez-vous aux grands.
LA REINE
» Le temps me manque.
PHILIPPINE
» Fuj'ez loin du palais.
LA REINE
» Ce serait me déclarer coupable.
PHILIPPINE
» Parlez donc au roi.
LA REINE
» Dans quel but ?
PHILIPPINE
» Pour qu'il apprenne que vous connaissez son des- » sein et qu'il vous sache gré de votre silence.
LA REINE
» Et le danger ne restera-t-il pas le même après » cette explication ?
PHILIPPINE
» Essayez de l'émouvoir par vos larmes.
LA REINE
>> Il est mon ennemi.
PHILIPPINE
» Plaignez-vous avec i'ermeté.
LA REINE
» Il est aveuglé par sîi fureur.