BÉATRIX
» Chanterons-nous ?
» Sans doute, il est plus que temps.
{Les jeunes filles chantent.)
JUAN
» Otez la table, il se fait tard, notre hôte doit être » fatigué, il voudra dormir.
LE ROL
* » Ne vous en allez pas, nous causerons encore un » moment.
JUAN
» C'est l'heure où je me couche tous les jours. » N'essayez pas de me retenir, le roi lui-même n'y >•> réussirait pas Si vous voulez veiller, je vous laisse » avec ma famille et mes gens. Nous ne faisons pas » plus de façons ici. Le sommeil me presse. Adieu, » je vous éveillerai demain de bonne heure. »
Cette scène, un des meilleurs morceaux de Matos Fragoso, donne assez exactement la mesure de son
talent. A côté de traits assez heureux dont il a probablement emprunté une bonne partie aux poètes contemporains chez qui on les retrouve presque textuellement, elle offre des traces nombreuses de cette niaiserie de pensée, de cette platitude de style, de cette pauvreté de conception qui caractérisent l'auteur. C'est surtout comme objet de comparaison avec d'autres scènes semblables que nous l'avons citée. Il n'est pas sans intérêt, d'ailleurs, de remarquer combien, à cette époque si monarchique, on se complaisait à retracer l'alliance du dévouement le plus complet et le plus respectueux à la royauté absolue avec une grande indépendance de mœurs et de caractères et une profonde aversion pour les assujettissements, pour les déceptions de la cour. Ce contraste revient souvent dans les drames espagnols. Il est vrai que les poètes, comme pour expier ce qu'il pouvait présenter de hardi, ne manquent presque jamais de nous montrer ces mêmes hommes si fiers, si libres dans leur humeur sauvage, terrassés un moment après par l'éclat delà majesté royale lorsqu'elle dépose ses voiles pour se manifester à eux, tremblants, éperdus, éblouis en quelque sorte par la lumière dont elle raj'onne et ne pouvant plus qu'à peine balbutier de confuses excuses. Il y a là soit une révélation curieuse des opinions du temps, soit un tour de flatterie assez ingénieux, peut- être un peu de l'un et de l'autre.