L-E ROI
» D. Henri de Guevara. C'est un grand nom en Cas- » tille.
JUAN
» Soit. Mais, comme je ne voudrais pas m'ex- » poser, par ignorance, à vous refuser ce qui vous » est dû, dois-je vous appeler Grâce ou Seigneu- » rie?
LE ROI
» En me donnant l'hospitalité, vous me faites » grâce, je n'en veux pas d'autre.
JUAN
» Oh ! mon Dieu, dites-moi ce que vous aimez le » mieux. Pour peu que, comme le Pape, vous pré- » feriez le titre de Sainteté, je vous le donnerai. » Tous ces titres, au fond, ce n'est que du vent, et » lorsqu'on peut faire plaisir à si bon marché, on » serait bien sot d'en être avare.
LE ROI (à part).
» Ce campagnard vaut bien nos gens de la cour.
JUAN
» Je suis la franchise même. Asseyez-vous pen- » dant qu'on prépare le souper et laissons là les com- » pliments.
LE ROI
» Veuillez vous asseoir d'abord.
JUAN
» Toutes ces cérémonies sont pour le moins super- » Hues. Vous êtes chez moi, c'est à vous de m'obéir, à » moi d'ordonner dans ma maison. Asseyez-vous » donc.
LE ROI
» J'a[)précie, comme je le dois, ces nobles procé- » dés.
JUAN
» Nobles, non, mais polis, bien que venant d'un » paysan.
» Je vous promets, si vous venez à la cour, de vous » rendre votre hospitalité.
JUAN
» Moi, à la cour ! la bonne plaisanterie !
LE ROL
» La chose est-elle donc impossible ?
JUAN
» Si c'est là que vous comptez me remercier, je ne » vous verrai de ma vie.
LE ROI
» Pourquoi la cour vous déplaît-elle à ce point ?
JUAN
» Parce que, depuis le jour de ma naissance, je » n'ai connu que ces montagnes, qu'elles sont pour » moi l'univers et que, pour un trône, je ne quitte- » rais pas ma chaumière. J'ai deux lits, l'un dans » ma maison, l'autre dans l'église, les deux demeures » que je préfère. L'un de ces lits me reçoit vivant, » l'autre m'attend mort, car du lit au tombeau il y » a peu de différence.
LE ROL
» Vous n'avez donc jamais vu la flgufe du roi ?
JUAN
» Vous l'avez dit, et cependant personne ne res- » pecte plus sa grandeur et son autorité.
» On dit pourtant qu'il vient souvent chasser de ce » côté.
JUAN
» Je ne manque jamais alors d'aller me cacher » dans la partie la plus boisée de la montagne.
LE ROI
» Pourquoi ne pas le voir ? Et dans quelle pensée ?
JUAN
» C'est qu'entre nous, ici, je me regarde tant soit » peu comme un roi. Je n'envie pas sa grandeur et » je. me crois plus heureux que lui, parce que j'ai » moins de charges et d'obligations. J'ai plus de loi- » sir qu'il ne m'en faut, et à lui, le temps lui manque.
LE ROI.-
» Comment vivez-vous ici ?
JUAN
» Je me lève avec l'aurore, lorsque cela me con- » vient, pourtant. Je vais d'abord à la messe et je re- » mets au curé une aumône abondante qui fait vivre » ce jour-là les pauvres du village. Après avoir fait » mes dévotions, je regagne ma demeure. Deux sau- » cisses et un pigeon, dont le parfum me paraît su- » périeur à l'odeur de l'ambre, composent mon dé- » jeûner. Jusqu'à midi, je m'occupe de mes affaires. » Puis, le travail de la journée se trouvant terminé, » je prends place pour diner aune table entourée de » mes enfants.
LE Ror
» La douce vie ! Et que mangez-vous à votre /> dîner?
JUAN
» D'abord, pour ouvrir l'appétit, quelques fruits : » mon jardin en produit une telle abondance qu'on » en perd, je vous assure, plus qu'on en consomme. » Puis, un dindonneau rôti, nourri dans ma cour » de miettes de pain et autres restes de mes repas, » me forme une excellente entrée. On apporte en- » suite un pot-au-feu tel que le roi, soyez-en certain, » n'en mange pas un pareil, quelque chose qu'on » mette dans le sien.
LE ROL
^ Pourquoi le sien ne vaudrait-il pas le vôtre ?
» C'est qu'on mange le mien avec plus d'appétit.
LE ROL
> Vous avez raison. Et que faites-vous ensuite ?
JUAN
» J'élève toujours dans ma maison un enfant dont » l'enjouement naturel et les saillies naïves m'a- » musent bien plus que le pourraient faire les » plaisanteries d'un bouffon. Je l'envoie à l'école, et » lorsqu'il est grand, je lui donne les moyens soit de » continuer ses études, soit de suivre la profession » à laquelle il est appelé.
LE ROL
» Et après la sieste, comment passez-vous votre » temps?
JUAN
» Quand le soleil commence à tomber, je monteune » jument plus rapide que -le vent, je prends avec moi » deux chiens, une arquebuse et, laissant là pour un
» moment mes champs et mes vignes je cours la » campagne. Je tue une paire de lièvres, quelque- » fois une perdrix ou un héron. Ou bien je descends » au bord de la rivière avec une ligne et j'en rap- » porte de magnifiques poissons. Le soir venu, je » rentre chez moi, et après un léger souper, je » me couche en rendant grâces à Dieu.
LE ROI
» Vous me paraissez le plus heureux homme du » monde.
JUAN
» C'est vrai, il ny a pas d'existence plus douce.
LE ROL
» Il n'est personne qui ne doive vous l'envier. J'y » trouve pourtant quelque chose à reprendre et qui » n'est pas digne de votre sagesse.
JUAN
» Et quoi donc?
LE ROL
» Cette répugnance à voir le roi. Les bêtes fauves » elles-mêmes honorent leur souverain.
JUAN
» Personne ne lui porte plus que moi un respect » humble et dévoué. Ces enfants, cette maison, tout » ce que j'ai lui appartient, mais je ne verrai pas son » visage.
» S'il en avait besoin lui prête riez-vous quelque » argent?
» Je mettrais à ses pieds tout ce qui^ jo possède,
» tout ce que je vaux. Que le roi me mette à l'épreuve, » il connaîtra si je suis un loyal sujet. Je sais que » tous nos biens sont à lui, puisque c'est lui qui * nous maintient en paix et assure notre sûreté.
LE ROL
» Pourquoi donc vous obstiner à ne pas le voir ?
JUAN
» Que sais-je ? Chacun a sa manie, c'est là ma fai- » blesse. Mais, dites-moi, êtes-vous venu dans ma » maison comme hôte ou comme conseiller ?
LE ROL
» Ce que j'en dis, c'est parce que je voudrais que » le roi vous anoblît.
JUAN
» Je ne mérite pas cette distinction. Ce que je suis » me suffit. Si, en fin de compte, tout doit aboutir à » sept pieds de terres, je me soucie peu d'un honneur » qui doit durer si peu. »
On apporte la table.
JUAN
« Prenez place ici, mon gentilhomme.
LE ROL
» Non, c'est ici que je veuxm'asseoir.
JUAN
» Cette place ne vous convient pas, mettez-vous au » haut de la table.
LE ROL
» Pour cela, non.
JUAN
« Faites ce que je vous commande. Je suis le maî- » tre ici, et quel que soit celui à qui on donne l'hos- II. 20
» pitalité, on lui donne la première place. (A un » (valet.) Toi, Tirso, pendant que nous soupons, fais * mettre au lit de notre hôte des draps de toile de y> Hollande. (A sa fille qui entre avec ses comxmgnes). » Vous autres, chantez pendant le repas.
» Comment, vous avez aussi de la musique ?
JUAN
» De la musique de yillage.
LE ROI
» Qui sont ces dames ?
JUAN
» Ce sont des villageoises, et non pas des dames. » L'une est ma fille, l'autre sera demain la femme » de mon fils.
» L'une et l'autre sont des miracles de beauté,. les » rayons du soleil ont moins d'éclat.
JUAN
>■> Mangez, mangez. Il n'est pas poli de louer avec » tant d'exagération ce qu'on ne peut pas vous offrir. » Pour mon souper, c'est autre chose, si vous l'avez » trouvé bon, vous pouvez le vanter.
LE ROI
» Vous avez raison, je mange et je me tais. (.1 » part) Je n'ai jamais vu un tel homme, il a réplique » à tout. (Haut.) Je voudrais boire.
JUAN
» Demandez-le, les domestiques ne devinent pa>i.
BÈATRIX.
» C'est moi qui verserai àboire à un hôte aussi poli.
LE ROI
» La coupe de Ganymède serait seule digne d'une » telle main.