‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 55 sur 73 · II · texte numérisé non relu

II

LUCIFER

» Ne répliquez pas, autrement

» J'obéis, mais si à contre-cœur que je ne ferai » rien qui vaille... Allons, les voilà baissées.

LUCIFER

» Voyez ce que le ciel vous a envoyé.

FRÈRE ANTOLIN.

>•> Rien du tout. Voilà un fameux miracle !

LUCIFER

» Pas de plaisanteries avec moi. Tirez de votre » manche gauche un demi jambon. C'est assez pour » ce pauvre et pour son père.

FRÈRE ANTOLIN.

» Il le faut bien, résignons-nous.

SECOND PAUVRE

» Quel miracle !

TROISIÈME PAUVRE

» A-t-on rien vu de tel !

LUCIFER

» Il est cuit.

PREMIER PAUVRE

» C'est incroyable !

FRÈRE ANTOLIN.

» Il serait même digéré si le père fût arrivé un » instant plus tard.

LUCIFER

» Allons, donnez-le à ce pauvre.

» Il vaut mieux le partager oiili-c h^s trois.

ESSAI SUR LE THÉ.VTRE E S l'.VG N OL 267

LUCIFER

» Je ne vous demande pas votre avis. Rendez » grâces à Dieu et ayez de la foi.

FRÈRE ANTOLIN.

» Des miracles de cette espèce, j'en ferai tant » qu'on voudra.

LUCIFER

» Donnez-leur donc.

DEUXIÈME PAUVRE

» Donnez.

FRÈRE ANTOLIN.

» Tiens, prends, et puisse-t-il t'étrangler !

LUCIFER

» Pour ce pauvre dont la femme est au lit, tirez » à présent de votre manche un poulet.

FRÈRE ANTOLIN.

» S'il y a un poulet, pourquoi ne pas le garder en » réserve?

LUCIFER

» Je vous ai dit...

« Ne VOUS fâchez pas. (A part.) Le diable puisse - » t-il t'emporter ! (Haut.) Le voilà, prends.

PREMIER PAUVRE

» Il est cuit et assaisonné ?

FRÈRE ANTOLIN.

» Je voudrais que cet assaisonnement se changeât » en poison !

LUCIFER

» Maintenant, tirez de votre manche gauche un » pâté de lapereau.

FRÈRE ANTOLIN

» Laus deo ! Prends.

TROISIÈME PAUVRE

» Béni soyez-vous du bon dieu, et puissiez-vous » vivre éternellement !

LUCIFER(à part).

» Hélas ! C'est mon plus grand malheur ! (Haut.) » A présent, un pain. ^

PREMIER PAUVRE

» Un seul, c'est bien peu.

FRÈRE ANTOLIN.

» Il n'y en a pas davantage.

PREMIER PAUVRE

» Mon père, n'y aura-t-il pas aussi une goutte de vin?

FRÈRE ANTOLIN.

» Du vin aussi ? Rien que cela !

LUCIFER

» Allons, tirez leur en une outre.

FRÈRE ANTOLIN.

» Mais, mon père, il y a conscience, gardons-le » pour dire la messe puisqu'il vient du ciel.

LUCIFER

» On en a de tout semblable au couvent. Qu'atten- » dez-vous ? Donnez-leur donc cette outre.

FRÈRE ANTOLIN.

» Qu'ils la prennent donc. J'aimerais mieux leur » en donner sur les oreilles.

LUCIFER (aux pauvres).

» Vous pouvez à présent vous en aller.

DEUXIÈME PAUVRE

» Laissez-moi d'abord vous baiser les pieds.

LUCIFER

» Allez-vous en !

TROISIÈME PAUVRE

> Vous ne voulez pas recevoir nos remerciements ?

LUCIFER

» Allez-vous en, vous dis-je.

DEUXIÈME PAUVRE

» Adieu, mon père. Je n'ai jamais vu un saint aussi » farouche.

LUCIFER à frère Antolin).

» Pensez-vous donc qu'il soit permis de transfor- » mer en garde à manger les manches de votre » saint habit ?

» Mon père...

» Taisez-vous.

FRERE ANTOLIN.

LUCIFER

FRÈRE ANTOLIN

» Pour l'amour de Dieu, je vous en supplie, qu'aii- » cun des religieux n'en sache rien, que votre cha- » rite me donne plutôt mille coups de pied.

LUCIFER

» Ils ne le sauront pas, mais si vous n'avisez à » vous corriger, je ferai si bien que le père gardien » vous ôtera l'habit religieux et vous renverra dans » votre maison ou plutôt dans votre hutte où, après » avoir rudement travaillé la terre toute la journée, » vous serez trop heureux de trouver le soir quelques » tranches de chevreau. Mangez au réfectoire au- » tant que l'exige votre vile nature jusqu'à ce II. 23.

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» qu'elle soit ï>atisraite, rien ne vous sera reliisê, mais » hors de là, pas un verre d'eau, et vous savez qu'on » ne peut rien me cacher. »

Revenons au côté sérieux du Diable prédicateur. En faisant la part des idées religieuses du temps, reproduites par le poète avec une force de vérité ([ui nous transporte, en quelque sorte, au milieu de son siècle, il est impossible de ne pas reconnaître, dans l'ensemble de cette composition, un caractère de grandeur et d'originalité qui en explique le long succès. C'est incontestablement une conception neuve et forte que celle de Lucifer condamné à travailler contre lui-même, à faire usage, pour sauver les hommes, des puissantes facultés qu'il emploie d'ordinaire à les perdre, gémissant de ses propres succès et y trouvant la plus cruelle de ses tortures. Nous avons déjà fait remarquer ce qu'a de beau et d'imposant le rôle du père gardien. La pureté vraiment céleste de l'épouse de Ludovic, l'angélique douceur de sa piété, jettent, au milieu de ces sombres créations, un charme particulier et d'une nature bien rare sur la scène espagnole.

Rien, peut-être, ne prouve mieux le changement qui, quoiqu'on puisse dire, s'est depuis longtemps déjà effectué dans la manière de penser des Espagnols que ce qui est arrivé au Diable Prédicateur. Cette pièce qui, au xv!!*" siècle et pendant une grande partie du xviii", était pour les fidèles une œuvre d'édification, un moyen de ranimer leur dévotion, qui, lorsqu'on la remettait à la scène, tenait lieu, pour ainsi dire, d'un sermon en faveur de l'or-

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dre des Franciscains et d'un panégyrique de leur saint fondateur, avait fini par affecter les esprits d'une tout autre façon. L'autorité, s'aperceyant qu'elle jetait du ridicule sur les ordres religieux, en avait défendu la représeiitation, au moins dans la capitale. Lorsque la révolution de 1820 eut brisé le joug de la censure et proclamé la liberté absolue du théâtre, nous nous trouvions à Madrid. Nous vîmes jouer le DiaUe Prédicateur en présence d'un public nombreux dont les démonstrations n'étaient pas très diiférentes de ce qu'eussent été celles d'un parterre parisien du second ou du troisième ordre. Évidemment, il ne saisissait pas le côté vraiment dramatique de ce qu'il avait sous les yeux, il ne voyait que la bizarrerie des préjugés et des habitudes de la vie monacale, il en riait. Le véritable héros de cette comédie^ c'était pour lui le frère Antolin, et elle se résumait presque à ses yeux dans la guerre burlesque déclarée par le démon à la gourmandise de ce facétieux personnage. Nous aimons mieux, à tout prendre, le public qui, dans un autre temps, s'associait à l'enthousiasme du poète en faveur de saint François et de ses disciples, sympathisait avec le père gardien, s'indignait contre la dureté du cœur de l'impie Ludovic et sortait du théâtre l'âme remplie d'une religieuse terreur. Il pouvait n'être pas plus éclairé que celui d'aujourd'hui, mais il y avait certainement en lui plus d'imagination, plus d'aptitude aux- émotions fortes et élevées.

Le sentiment de foi ardente qui forme le trait distinctif du Biable Prédicateur domine aussi dans une

autre comédie, d'ailleurs assez médiocre, dont l'au- ' teur est également inconnu : nous vous voulons parler du Triomphe de l'Ave Maria. Le sujet est le siège de Grenade par Ferdinand le Catholique et Isabelle. Un chevalier chrétien, pour faire preuve à la fois de bravoure et de piété, imagine de pénétrer secrètement dans la ville assiégée et d'y arborer, au faîte de la mosquée principale, une sorte d'étendard sur lequel sont inscrites les paroles adressées par l'ange Gabriel à la mère de Dieu. Un chevalier maure, pour réparer l'outrage fait à Mahomet, attache à la queue de son cheval ce singulier trophée et vient défier les chrétiens de venger l'insigne de leur culte. Bientôt il tombe sous les coups d'un jeune guerrier castillan qui, rapportant à ses souverains la tête du profanateur, est proclamé le champion de Marie et comblé d'honneurs extraordinaires. Il y a, dans cette œuvre étrange, une paraphrase poétique de VAve Maria et de nombreuses invocations à la Vierge qui prouvent que l'auteur s'était proposé pour but principal la glorification de la Mère du Sauveur. Ces élans de dévotion sont encadrés dans le tableau animé d'une des épo(iues les plus brillantes de l'histoire d'Espagne. Les noms héroïques, les exploits chevaleresques, les souvenirs d'amour et de galanterie consacrés à la fois par les romans et par les chroniques, se présentaient en foule au poète. Il y a puisé, sinon avec un grand talent, du moins avec une abondance qui donne un certain intérêt à son œuvre. Ce qui a probablement le plus contribué à la maintenir au théâtre jusque dans ces derniers temps.

c'est le spectacle mélodramatique que présentent quelques passages. On y voit, entre autres choses, le guerrier maure venir à cheval, jusque sur la scène, défier les chrétiens, et un instant après, son vainqueur montrer au public la tête qu'il vient d'abattre. Par tout pays de telles images- sont en possession d'attirer la foule.

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