ZAMORA. — L'ENSORCELÉ PAR FORCE. — ETC
Vers la fin du règne de Charles II, Candamo était, peut-être, de tous les poètes que nous avons nommés, le seul qui vécut encore, et cette génération illustre n'avait pas trouvé de successeurs. C'est dans les dernières années du xvii^ siècle et au commencement du xyiii% à l'époque même de l'avènement de la maison de Bourbon sur le trône des Espagnes, que l'on vit paraître deux hommes d'un talent incontestable bien que fort inférieurs, sous beaucoup de rapports, à leurs devanciers, deux hommes qui jetèrent encore quelque éclat sur l'art dramatique expirant, ou plutôt, car en effet il était déjà mort, qui le ravivèrent pour un moment. Nous voulons parler de Zamora et de Cafiizares.
D. Antonio de Zamora était gentilhomme de la maison du roi et officier, c'est-à-dire un des premiers commis du ministère des Indes. C'est tout ce qu'on sait de sa biographie. Comme il le déclare
304 ESSAI SUR I.E THÉATIIE E-PAGNOL
lui-même dans le prologue du recueil de ses comédies, il avait formé le projet de ressusciter le théâtre espagnol. Admirateur de Calderon, il se proposait d'imiter sa manière, mais l'esprit et le goût du temps se prêtaient peu à une telle entreprise et les facultés de Zamora y étaient moins propres encore. Il n'a cultivé ni la comédie d'intrigue, ni celle de cape et d'épée, peinture fidèle des mœurs de l'Espagne, dans laquelle triomphait son illustre modèle. La plupart des drames qu'il nous a laissés roulent sur des sujets religieux, ou héroïques empruntés en grande partie à l'histoire ancienne, mais traités dans la forme et avec les idées romanesques que les poètes espagnols ont constamment appliquées à l'antiquité lorsqu'ils ont essayé d'en retracer les souvenirs. Nous ne donnerons qu'un exemple de cette ridicule manie que Zamora a poussée plus loin, peut-être, qu'aucun autre. Dans un de ses drames, intitulé : Aimer, c'est savoir se vaincre, le peintre Protogène, voulant défendre Thèbes contre les attaques du roi Nicanor, imagine de tracer le portrait de la maîtresse de ce prince sur un pan de muraille qu'il doit nécessairement renverser pour entrer dans la place. Nicanor, plutôt que de blesser cette image adorée, se décide à lever le siège, et Thèbes est sauvée. En général, dans les nombreuses compositions de Zamora, on est péniblement frappé de la confusion bizarre et de l'extravagance de l'action, de l'inutile multiplicité des ressorts, de l'aTectation ridicule et obscure du langage. Ces défauts choquent d'autant plus qu'ils ne semblent point,
comme chez les écrivains de l'âge précédent, le résultat d'une inspiration puissante bien qu'égarée. A l'absence de poésie et de verve qui caractérise habituellement les œuvres si longues et si compliquées de Zamora, on sent que c'est un travail d'imitation et qu'il s'efforce de reproduire ce qui ne vit plus, ce que le temps a déjà irrévocablement emporté. Cette appréciation sévère comporte pourtant quelques exceptions : s'il n'en était pas ainsi, nous n'eussions pas rangé ce poète au nombre de ceux dont s'honore la scène espagnole. Sa diction présente parfois des traits, des mouvements brillants qui prouvent que c'était le goût qui lui manquait plus que le génie dramatique et le talent. Dans sa comédie intitulée Mazarriego et Monsalve, ou trouve, au milieu d'un véritable imbroglio, une certaine élévation de pensée, des caractères attachants, des effets très dramatiques. Le Convié de piet^re est une heureuse imitation de l'œuvre de Tirso de Moliaa, plus régulière, mieux conduite et par conséquent plus intéressante ; elle l'avait même fait disparaître de la scène en l'y remplaçant.
Si Zamora eiit mieux compris sa vocation, s'il eût mieux apprécié le talent très réel dont la nature l'avait doué, c'est à la comédie proprement dite, à celle qui peint les ridicules, qu'il se fût consacré tout entier. Un de ses ouvrages, resté jusqu'à présent au théâtre où il n'a pas cessé d'être vivement applaudi, prouve qu'il y eût obtenu de grands et légitimes succès. Nous voulons parler de V Ensorcelé par force. {El Hechizaclo par Juerza.)