CHAPITRE LXl
CANDAMO. — POTJR SON ROI ET POUR SA DAME. — L ES- CLAVE AUX CHAINES DOR
La comédie héroïque est le yéritable domaine de Candamo. Elle l'a parfois entraîné, comme presque tous ceux qui se sont livrés à ce genre de composition, dans d'étranges écarts, mais deux de ses ouvrages ont survécu au juste oubli dans lequel tous les autres sont depuis longtemps ensevelis, et ils suffisent pour faire vivre son nom.
Dans celui qu'il a appelé Pour son Roi et pour sa Dame, tout est chevaleresque comme le titre même. Le sujet et le héros sont historiques. Il s'agit de la surprise d'Amiens, enlevé à la France, sous le règne de Henri IV, par le stratagème si connu du brave Porto Carrero. Candamo suppose que ce guerrier, amoureux de la flUe du principal magistrat d'Amiens et ne pouvant espérer de devenir son époux que lorsqu'ils seront soumis à la même domination, se trouve ainsi engagé à tenter une œuvre aussi diflî-
cile que la conquête d'une place de cette force. C'est par là qu'il couronne une suite d'entreprises plus téméraires, plus romanesques les unes que les autres, qu'il accomplit successivement pour prouver à la belle Séraphine qu'aucun des vœux qu'elle lui laisse entrevoir n'est au-dessus de son courageux dévouement. Il est impossible de mieux soutenir et de mieux graduer l'intérêt que ne l'a fait Candamo dans ce drame remarquable. La versification en est excellente, pleine d'élégance, de facilité et de souplesse. Le ton du dialogue galant, courtois, spirituel, s'adapte merveilleusement à l'action et aux personnages. Les caractères sont admirablement dessinés, le contraste des mœurs françaises et espagnoles est rendu d'une manière frappante, et il règne dans tout l'ensemble une exaltation héroïque, un sentiment d'orgueil patriotique, une vivacité de traditions et de souvenirs nationaux dont le charme, sensible même pour des étrangers, eut dû, ce semble, maintenir cette pièce sur le théâtre de Madrid. C'est, à notre avis, celle qui donne l'idée la plus complète de la manière de son auteur.
h' Esclave aux chaînes d'or nous paraît pourtant plus remarquable encore, soit par l'idée même (iiii en fait le fond, soit par la manière dont elle est traitée. C'est, en réalité, une allégorie morale comme la célèbre comédie de Calderon, La vie est un songe' On n'y trouve sans doute pas autant de poésie et d'inspiration fantastique, mais ces deux ouvrages appartiennent évidemment au même ordre de composition.
C'est à Rome, sous le règne de Trajan, à la cour de cet empereur, que se passe l'action. Il est à peine nécessaire de dire que, sous des noms antiques, ce sont les mœurs espagnoles du xvii^ siècle que Candamo, fidèle aux usages littéraires du temps, a reproduites avec une minutieuse exactitude. Il n'a pas manqué de faire de ses personnages, et particulièrement du futur empereur Adrien, des amants délicats et jaloux, de nous les montrer donnant des sérénades à leurs maîtresses, obtenant d'elles dans un jardin, à un balcon, des rendez-vous nocturnes suivis de quiproquos et de duels, le tout avec l'accompagnement obligé des bouffonneries du Gracioso. De pareils détails, quelque ridicules qu'ils puissent nous sembler, faisaient partie, si l'on peut ainsi parler, du costume de l'époque, et personne n'était alors choqué de ces anâchronismes. Sans nous y arrêter davantage, nous nous hâtons d'arriver à ce qu'il y a d'original et de caractéristique dans VEsclave aux chaînes d'or.
Un jeune romain, Camille, a formé une conspiration pour s'élever au pouvoir suprême. Issu d'une des plus illustres maisons de la république, il ne voit qu'avec un amer dépit le sceptre impérial entre les mains d'un étranger d'une obscure naissance qui, touchant au terme de la vieillesse, se prépare aie léguer à un autre étranger, à Adrien, déjà investi par lui du commandement des armées. L'ambition n'est pas, d'ailleurs, le seul mobile qui pousse Camille à conspirer, ce n'est pas seulement un rival politique qu'il poursuit dans Adrien, une rivalité d'amour le lui rend, s'il est possible, plus odieux
encore. Fier de sa noblesse et des talents quil croit avoir puisés dans l'étude de la philosophie, comptant sur les nombreuses intelligences qu'il s'est ménagées au sein du peuple et de la garde impériale elle-même, déjà Camille se croit assuré du succès. Cependant, le complot est découvert au moment où il va éclater. Trajan, sans s'émouvoir, donne ordre d'arrêter l'ambitieux jeune homme, et à ceux qui le pressent de faire un exemple sévère, il promet de lui infliger le châtitnent le plus rigoureux^ le plus étrange, lex>lus inouï qu'il soit possible d'i^naginer.
Le Sénat est convoqué. On amène le coupable. Chacun s'écrie qu'il est digne du dernier supplice ; lui-même, résigné à son sort et prosterné devant Trajan, n'attend plus que l'arrêt qui doit l'envoyer à réchkfaud, lorsque l'empereur lui adresse ce singulier discours :
« Levez-vous, Camille, approchez que je vous » embrasse. Si ma dignité ne m'en empêchait, je me » mettrais moi-même à vos pieds pour vous témoi- » gner ma reconnaissance et celle du sénat tout » entier. Quoi, de votre propre mouvement, sans » que rien vous y contraigne, vous voulez vous » charger du fardeau de l'empire, de ces obliga- » tiens si lourdes, de cette fatigue incessante aux- » quelles nulle force humaine ne pourrait suf- » fire sans le secours du ciel ? La prévoyante nature » attache toujours à l'accomplissement des devoirs » nécessaires, mais pénibles, quelque doux attrait » qui y appelle les hommes alors que tant de motifs >> les porteraient à s'y soustraire. C'est ainsi que
». dans sa sagesse, elle a caché sous ce pompeux
» appareil dont l'éclat enflamme votre orgueilleuse
» ambition les soucis dévorants du pouvoir suprême,
» ce ver rongeur qui dévore notre existence. Septime
» Sévère (1) a dit que si les hommes pouvaient
» savoir combien de dangers, d'inquiétudes, d'amers
» dégoûts pèsent sur une couronne, aucun d'entre
» eux ne serait assez insensé pour vouloir relever
» celle même qu'il trouverait à ses pieds... Est-ce
» donc sans raison que le sénat vous remercie par
» ma bouche, de vous offrir spontanément et avec
» tant de courage à un sacrifice si cruel qu'on eût
» pu craindre que personne ne l'acceptât si on vou-
» lait l'imposer ? Et moi-même, que de grâces ne
» vous devrais-je pas pour avoir pensé à me déchar-
» ger de la tâche accablante sous laquelle je gémis
» si vous eussiez cherché à y parvenir par tout autre
» moyen que ma mort ! Me connaissiez-vous donc
» assez peu pour craindre qu'une fois délivré de ce
» dur esclavage, je cherchasse à y rentrer si
» vous me laissiez la vie ? Si vous saviez combien
» j'aspire à m'appartenir à moi-même, moi, qui
» depuis si longtemps appartiens à tout le monde !...
» Mais, pour l'intérêt de l'état, je vous pardonne une
» offense personnelle, et c'est au nom de l'empire
» que j'accepte l'offre de vos services... Montez donc
» au trône. »
A cet étrange langage qui est, en quelque sorte,
le résumé du drame tout entier, un mouvement de
(1) Il y a ici un singulier anachronisme . Septime Sévère est postérieur d'un siècle à Trajau.
surprise éclate dans le sénat, des murmures se font entendre, mais l'autorité de Trajan les a bientôt comprimés. Il promet de partager encore pendant quinze jours les soins du gouvernement pour aider de ses conseils l'inexpérience du nouvel empereur. Camille, d'abord étonné, se persuade bientôt que la philosophique abnégation dont Trajan vient de faire parade n'est autre chose que l'acte d'une résignation prudente • en présence d'une conspiration formidable à laquelle il ne se sent pas la force de résister. Se croyant appelé au pouvoir par le vœu public, il l'accepte sans crainte et sans hésitation. Cependant, il est surpris de ne pas sentir, en atteignant le but de tous ses vœux, une joie égale à la vivacité des désirs qu'il éprouvait naguère. Déjà, où il n'entrevoyait que de pures jouissances, lui apparaissent des dégoûts, des inquiétudes, une contrainte pénible. Son épreuve commence.
Le gracioso vient lui dire que la femme qu'il aime, instruite de son élévation à l'empire et se croyant déjà abandonnée, se livre au plus violent désespoir. Il veut lui écrire pour la rassurer, mais, en ce moment même, le consul Cléanthe l'avertit que Trajan l'attend pour donner avec lui audience aux nombreux solliciteurs qui implorent la justice impériale. Camille veut dift'érer: « Dites à Trajan, » répond-il au consul, « dites à Trajan que je le ro- » joindrai dans un moment.
LECONSUL.
« Je ne puis lui porter cette réponse. Il est déjà » assis sur son siège et l'heure de l'audience a sonné.
CAMILLE
» Ne peut- on pas attendre ?
LE CONSUL
» Non sans doute. Le peuple, Seigneur, vous paye » pour le servir, et un bon prince ne peut vouloir » manquer à ses obligations envers ceux qui lui » paient exactement le tribut. Trajan était, à » toute heure, prêt à s'occuper des affaires publi- » ques. Voulez-vous donner lieu à la malveillance » de dire que vous passez avec un bouffon le temps » dû à l'expédition de la justice? Celui qui occupe » mal le temps d'un monarque se rend coupable » envers la société tout entière. »
Camille, cédant d'assez bonne grâce à ces conseils austères, va prendre place auprès de Trajan, et l'audience commence. Un musicien qui l'a servi lorsqu'il n'était encore qu'un simple particulier et à qui il a fait concevoir alors beaucoup d'espérances vient le prier de profiter de sa position nouvelle pour les réaliser. Camille promet de s'en souvenir, mais Trajan fait remarquer à son collègue qu'en donnant à cet homme de belles paroles pour prix de ses accents mélodieux, il a payé par un juste équivalent le plaisir qu'avaient éprouvé ses oreilles, que le pauvre musicien n'a donc plus rien à réclamer et que ce n'est pas à de telles gens qu'il convient de prodiguer le produit des impôts levés sur le peuple. Au musicien, succède un alchimiste qui propose de vendre le secret de faire de l'or. Camille, saisi d'enthousiasme, veut (pfou lui paye à l'instant môme vingt mille ducats. Trajan, réprimant cet II. 25
excès de générosité, dit qu'il suffit de donner à l'auteur d'une aussi belle découverte une bourse vide que, sans doute, il aura bientôt su remplir. Vient ensuite une femme qui, demandant la grâce de son mari, poursuivi comme coupable de meurtre, s'appuye principalement, pour l'obtenir, sur. cette circonstance, que personne ne réclame le châtiment du meurtrier, et offre d'ailleurs de payer une somme considérable. Camille se montre disposé à faire grâce, mais encore une fois Trajan interpose sa sévérité. « Tout autre crime, » dit-il, « peut être » pardonné lorsqu'il n'y a pas de plaignant, mais » non pas le meurtre. Le prince est directement in- » téressé au châtiment d'un assassinat. Le meur- » trier usurpe les droits du souverain, seul maître, » après Dieu, de la vie des sujets. Ils ne nous payent » tant d'impôts que pour que nous protégions avec » vigilance leur existence et leur fortune. Si, en » continuant à recevoir ces impôts, nous pardon- » nous à l'homicide et au voleur, si notre avarice » nous porte à leur remettre pour de l'argent la » peine qu'ils ont encourue, les sujets se croiront » trompés et ils penseront que nous vendons la per- » mission de les tuer ». Après la femme du meurtrier, un homme se présente pour réclamer contre un édit du préfet qui l'exile de Rome comme auteur de libelles outrageants dirigés contre l'Empereur et le Sénat ; il exprime l'espoir que le nouveau souverain voudra signaler son avènement par un acte de clémence. Camille, moins miséricordieux pour le libellisto que pour l'assassin, l'interrompt
avec colère et s'écrie que le préfet a été trop indulgent, que le vil diffamateur de tout ce qu'il y a de plus sacré doit être banni sous peine de mort, non seulement de la capitale, mais de tout le territoire de l'empire. Cette fois, c'est Trajan qui plaide la cause de l'indulgence. « En croyant me venger, » dit-il à Camille, « vous me faites le plus grand tort. » Cet homme doit avoir sa grâce. Si, à Rome même, » il parle mal de moi, que dira-t-il donc au milieu » des étrangers ? Lorsqu'il me calomnie au lieu » même que j'habite, tout le monde sait qu'il ment. » Loin d'ici, on pourrait croire à ses paroles. Ap- » prenez, d'ailleurs, que la malveillance de nos en- » nemis n'est pas pour nous sans quelque avantage. » Leurs médisances, en nous obligeant à nous » rendre compte de nos propres défauts, contribue » plus puissamment à nous en corriger que tous les » efforts de nos amis, et dans notre intérêt même, » lorsque leur haine s'exhale en paroles, nous devons « les conserver. »
Cette scène nous paraît remarquable par les idées qu'elle exprime sur la nature et les devoirs de la royauté. La doctrine qui présente le monarque comme un fonctionnaire public salarié et responsable y est énoncée avec une netteté singulière. Il est vrai qu'on y déclare en même temps ce monarque maître absolu de la vie de ses sujets.
Cependant, Camille, resté seul après l'audience, s'étonne également de la profonde sagesse de Trajan et de sa propre incapacité. Il commence à comprendre que les études purement théoriques préparent
mal aux devoirs du goiiYernement et ne peuvent supi^léer aux leçons de l'expérience. Bientôt, pourtant, il s'arrache à ces graves pensées pour aller visiter sa maîtresse. Mais à peine est-il auprès d'elle, s'efforçant de calmer le courroux qu'elle éprouve de l'oubli dont elle se croit l'objet, le consul vient encore lui rappeler qu'il est temps de s'occuper des affaires générales de l'empire de même qu'un peu auparavant il s'est occupé de celles des particuliers. Camille demande instamment un peu de répit. L'impitoyable consul s'y refuse : ^ Suspendre un seul mo- » ment, » dit-il, « la marche régulière d'une machine » aussi compliquée que celle de l'administration, » c'est s'exposer à la briser. » Camille désespéré, luttant entre sa passion et le sentiment de son devoir, veut charger un de ses amis de le remplacer momentanément dans le travail auquel on l'appelle.
LE CONSUL
« Cela ne se peut, seigneur, ce serait substituer » un aulre empereur à celui i[\ui nous avons choisi.
CAMILLE
» C'en est trop ! Kst-ce donc à vous de me donner » des ordres ?
LE CONSUL
» Le Sénat que je représente auprès de vous est » l'âme, vous n'êtes que l'organe matériel préposé à » l'exécution de ses décrets. Le prince est la voix » vivante de la loi, le conseil est la loi elle-même. » C'est dire assez que le prince doit lui être soumis » de même que nous le sommes tous à notre propre » raison, et comme en obéissant à cette raison nous
» ne perdons pas le libre arbitre qui la rend dépen- » dante de notre volonté, ainsi, le prince ne perd » rien de sa grandeur en se soumettant à ceux dont » les ordres sont des conseils et dont les conseils » sont encore un acte d'obéissance.
CAMILLE
» Quoi qu'il en soit, le Sénat peut-il m'interdire » d'avoir un ami qui m'aide à porter un aussi lourd » fardeau !
LE CONSUL
» Vous serez donc le sujet d'un sujet ! Lorsque le » peuple saura que vous subissez l'influence d'un » favori, l'honneur même que ce favori en retirera » tournera à votre détriment. Tous les yeux se por- » teront sur lui, et ce ne sera plus de vous qu'on at- » tendra ni les récompenses, ni les châtiments. » Pensez, d'ailleurs, que si vous voulez, comme c'est » votre plus puissant intérêt, satisfaire l'opinion pu- » blique, ce n'est pas votre préférence personnelle » qui doit déterminer le choix de cet ami, mais bien » celle du Sénat, celle du peuple.
CAMILLE
» Ainsi donc, mon ami même doit être choisi par » d'autres que par moi 1
LECONSUL.
» Oui, seigneur, et ce qui vaudra mieux encore, » c'est que vous n'ayez pas de favori, car, s'il faut » vous le dire, votre faveur ne vous appartient pas, » tous ceux qui servent bien l'État y ont un droit égal, » et l'égalité seule maintient la paix des empires. »
Camille se soumet encore, moitié par conviction, II. Ifj.
moitié parce qu'il ne se sent pas assez affermi sur le trône pour repousser le joug rigoureux qu'on lui impose ainsi. Bientôt, pourtant, l'amour et la jalousie le ramènent auprès de sa maîtresse qui, désespérant de l'enlever à ses préoccupations politiques, s'est décidée, par dépit, à accueillir les hommages d'Adrien. Deux fois, Camille surprend ce dernier avec Sirène, (c'est le nom de la belle inconstante,) deux fois, dans son courroux, il tire l'épée contre lui. A l'aspect de Trajan, que le bruit de leur querelle a attiré avec toute sa cour, Camille troublé s'écrie qu'il a voulu se venger d'un ennemi. On lui dit qu'un souverain ne doit pas connaître d'ennemis et qu'il n'appartient pas à l'Empereur de venger les injures de Camille. Pour s'excuser, il reproche à Adrien de lui disputer la main de celle qu'il veut épouser. Trajan lui demande s'il a donc oublié ce qu'il est devenu, s'il croit qu'un monarque puisse épouser une sujette; il lui rappelle que les princes, n'existant que pour le bonheur public, doivent se marier, non pas à leur gré, mais au gré de leurs conseillers et de leurs peuples, sans se proposer d'autre but que d'assurer à l'état des alliances avantageuses. Le malheureux Camille est encore forcé de baisser la tête, non sans maudire l'ambition qui l'a réduit à un si dur esclavage. Bientôt, il a à subir une épreuve plus cruelle : Adrien lui fait demander, pour donner la main à Sirène, l'autorisation nécessaire au mariage des grands de l'empire. Après de nouveaux emportements, il se voit encore contraint de céder, en l'accordant, à la raison d'État.
Accablé de tristesse et de dégoût, mécontent de ses amis même, dont le dévouement a pris, depuis qu'il est monté sur le trône, le caractère d'une avidité exigeante qu'il lui est impossible de satisfaire, il clierclie à se distraire de ses peines par l'excès du travail, mais ses importurs conseillers, celui même qui, naguère, l'arrachait avec tant de rudesse à de plus douces distractions, lui enjoignent, maintenant, de ne pas compromettre par trop de fatigue une santé qui appartient au peuplé : ils lui prescrivent comme un devoir impérieux du rang qu'il occupe le repos nécessaire pour réparer des forces consacrées au service de l'État.
On apprend, sur ces entrefaites, que des mouvements insurrectionnels ont éclaté dans quelques provinces de l'empire. Camille veut faire marclier des troupes pour les réprimer, mais le Trésor est vide ; à peine y reste-t-il l'argent nécessaire pour fi ire au peuple les largesses habituelles à l'avènement d'un nouveau souverain, et il serait dangereux de manquer à cet usage. Les banquiers, les fournisseurs à qui. on pourrait s'adresser afin d'obtenir les ressources indispensables, s'effrayent d'un tel état de .choses et refusent leur appui. Camille veut recourir à l'expérience de Trajan, mais le vieil empereur lui fait remarquer que le temps pendant lequel il avait promis de l'aider de ses conseils est déjà écoulé, et il lui annonce l'intention de partir sans retard pour la retraite qu'il s'est choisie. A ce dernier coup, le courage de Camille succombe enfin. En présence du Sénat et de la multitude rassemblée pour recevoir
les adieux de Trajaii, il se jette aux pieds de cet empereur, il le conjure de reprendre le sceptre impérial, il renonce lui-même à un fardeau trop supérieur à ses forces, et dégagé enfin de ces chaînes d'or dont il n'avait pas soupçonné le poids, il retrouve, avec sa liberté, l'amour de Sirène qui ne craint plus de se voir sacrifiée aux soins et à la dignité de l'empire.
Telle est cette composition singulière, qu'il faut considérer, si l'on veut bien l'apprécier, moins comme un drame véritable, à ce titre il serait facile d'y signaler d'absurdes invraisemblances, que comme une allégorie morale, comme un symbole significatif de la manière dont une âme élevée et consciencieuse doit considérer l'exercice du pouvoir. Pour une telle âme, c'est le plus rigoureux et le plus incessant des esclavages; le magistrat suprême se doit tout entier à son peuple. Candamo a mis incontestablement beaucoup d'art, de talent et d'esprit dans le développement de ce grand lieu commun. Et en qualifiant ainsi l'idée mère de §a comédie, nous n'entendons certes pas la déprécier. On peut dire, à Uhonneur de la nature humaine, que, dans l'ordre moral, toutes les vérités fondamentales deviennent bientôt de^ lieux communs. La tâche glorieuse assignée aux hommes de génie, c'est de les rajeunir en quelque sorte par d'habiles et brillants développements, c'est d'en faire jaillir cette éclatante lumière qu'elles recèlent en elles-mêmes, mais qu'eux seuls savent y découvrir, tandis (juc les esprits médiocres ou superficiels cherchent, dans les illusions et les arti-
fices du paradoxe, un appui pour leur stérile faiblesse.
Il n'est presque pas une scène de l'Esclave aux chaînes cVor qui ne contienne quelque passage remarquable dans lequel des maximes de politique ou de philosophie, toujours judicieuses, toujours ingénieuses et souvent d'une profondeur peu commune en poésie, sont exprimées avec une clarté, une précision, une force, une propriété de langage vraiment admirables. C'était pourtant l'âge du gongorismc, ce fléau corrupteur de la pensée et de la diction tout à la fois. Candamo, dans un grand nombre de ses ouvrages, ne s'est pas mieux défendu que ses contemporains contre cette espèce de contagion, mais ici, l'expression est soutenue par la pensée. Candamo était véritablement un penseur. H est impossible de ne pas reconnaître, en le lisant, qu'il s'était habitué à observer, à se rendre compte de ses idées, à les résumer dans une forme nette et concise. Pour caractériser son style, nous dirions volontiers qu'il est sen~ ieniieux si l'usage n'avait attaché à ce mot un sens de roideur et de pédanterie qu'il serait souverainement injuste d'imputer à Candamo.
On a pu remarquer le contraste extraordinaire que forme, avec les doctrines libérales sur lesquelles repose la conception de V Esclave aux chaînes cVor, la nature du gouvernement qui existait en Espagne à l'époque où cette comédie y fut jouée pour la première fois. Le règne du voluptueux Philippe IV et celui du faible et triste Charles II, si différents à beaucoup d'égards, furent également signalés parles
abus que Candamo attaque avec tant de vivacité et de franchise, le favoritisme, la frivolité et les caprices égoïstes du pouvoir absolu. Pendant toute la durée du dix-septième siècle, l'Espagne fut livrée à ces funestes influences. Candamo combattait donc un mal présent et tout-puissant. Sa hardiesse et la tolérance qu'il paraît avoir rencontrée ont quelque chose de surprenant.
Nous sommes pourtant loin de penser qu'il faille se hâter d'en tirer des inductions sur l'énergie de l'esprit public à cette époque. Nous croyons, tout au contraire, que si le pouvoir fermait les yeux sur les boutades philosophiques de Candamo et sur la témérité de ses maximes politiques, c'est parce que personne alors n'étaii disposé à les prendre au sérieux, parce qu'elles ne répondaient à aucun sentiment réel et profond et ne pouvaient par conséquent susciter aucun danger au despotisme. Un siècle plus tard, lorsque l'action de la philosophie française et les exemples de notre révolution commencèrent à pénétrer au delà des Pyrénées, nous doutons que la police de Charles IV eût toléré ce qui, sous Charles II, paraissait innocent et sans péril. Il n'est pas besoin d'ajouter que sous Ferdinand VII, le poète qui eut osé qualilier ainsi les devoirs de la royauté se fût gravement compromis. On peutalîîrmer que le pouvoir absolu ne tolère que ce qu'il regarde, à tort ou avec raison, comme ne pouvant lui porter une atteinte réelle. Ne serait-ce pas là le secret du courage avec lequel les écrivains de tel ou tel siècle ont attaqué les abus de la royauté, de l'aristocratie, do
l'Église, d'autant plus patientes alors qu'elles étaient plus sûres de leur force !
Quoiqu'il en soit, on ne saurait nier que l'aspect sous lequel l'Esclave aux chaînes d'or nous présente l'idée de la royauté soit en contradiction, au moins apparente, avec le culte passionné dont elle a été si longtemps l'objet en Espagne et dont tant d'autres drames portent un éclatant témoignage, mais en y regardant de plus près, on reconnaîtra, si nous ne nous trompons, que cette contradiction réside plutôt dans la forme philosophique de l'œuvre de Candamo que dans le fond même de la conception.
Il ne faut pas s'y tromper, en effet. Ce culte monarchique n'avait pas, au delà des Pyrénées, le caractère qu'il a eu longtemps parmi lious. En France, le royalisme, mêlé de traditions féodales et de l'élégante servilité que Louis XIV était parvenu à inspirer à ses sujets, était animé d'un esprit chevaleresque qui eut cru se dégrader en associant à des considérations d'utilité le dévouement dû au prince et en y voyant autre chose que l'accomplissement d'un devoir d'honneur. Le royalisme espagnol était plus sérieux. Conformément au génie de la nation, il s'y mêlait quelque chose de grave, d'austère, de religieux même. Tandis qu'en France, le roi était considéré, avant tout, comme le chef de la noblesse, comme l'âme d'une cour brillante et militaire, on se faisait en Espagne une image bien différente de la royauté. On ne la concevait pas moins absolue, tout au contraire, on lui attribuait une étendue de puissance,
une faculté d'arbitraire plus analogues au despotisme oriental qu'aux doctrines monarchiques de l'occident, mais cette puissance, cet arbitraire se liaient à l'idée d'une sorte de droit patriarcal qui en changeait la nature. La royauté était moins un droit personnel qu'une auguste et sainte fonction, une délégation de Dieu iaite dans l'intérêt des peuples. Le roi était moins un homme qu'une institution divine, une providence secondaire chargée par la providence suprême de protéger la taiblesse, de châtier le crime puissant, de faire exécuter la loi ou de suppléa à son insuffisance. Si son pouvoir était illimité, c'est parce qu'il ne pouvait s'exercer efficacement qu'à cette condition, parce que, soumis à des restrictions, à des entraves, il n'eût plus trouvé en lui-même la force d'accomplir sa grande et noble mission.
En exposant ce système, nous ne rechercherons pas s'il a eu, aune époque quelconque, un fondement pratique. 11 nous suffit d'établir que c'était là, pour les Espagnols, l'idéal de la monarchie, le résumé de leur pensée commune, telle qu'elle ressort avec une énergique évidence des œuvres de leurs poètes dramatiques, ces images si fidèles de l'ancienne Espagne. Pour n'en rappeler qu'un petit nombre d'exemples, que voit-on dans le Vaillant justicier de Moreto, dans le Médecin de son honneur de Calderon, dans la Jeune fille d'argent de Lope de Vega, dans tous les drames consacrés à dessiner la terrible et imposante figure de D. Pèdre le justicier? Que voit-on encore dans une autre pièce de Lope de Vega, ^t' iiîoi est le meilleur AlcaUle, dont le héros est un des
aïeux de D. Pèdre, le grand roi Alphonse YII ? Le despotisme y est constamment préconisé sans doute, mais uniquement comme un moyen de protection pour les peuples contre la tyrannie des hommes puissants. Le devoir de faire régner la justice, de détendre les faibles, d'humilier les insolents et les oppresseurs, y est représenté comme la vocation principale et presque unique de la royauté, comme lu mission qu'elle a reçue de Dieu et qui constitue le titre de sou autorité.
Ainsi donc, à l'époque où la monarchie était le plus adorée, ce n'était pas blesser les principes généralement admis que de faire voir en elle un grand devoir public autant, pour le moins, que l'usage d'un droit illimité, d'une propriété arbitraire et absolue.
La maxime que les rois sont faits pour les iKuplcs et non les peuples pour les rois, cette maxime qui est aujourd'hui devenue un lieu commun insignifiant, mais que Saint-Simon, il y a un siècle, osait à peine exprimer, dans ses Mémoires si indépendants, avec une admiration mêlée d'un certain effroi, est évidemment la pensée de tous les drames que nous venons d'indiquer. C'est aussi celle de l'Esclave aux chaînes d'or, où Candtàmo, il faut le remarquer, ne prêche en aucune façon la liberté des sujets puisqu'il attribue au prince le droit de vie et de mort à leur égard, mais bien un despotisme raisonnable et exercé dans l'intérêt général, ce (ju'on a appelé de nos jours le despotisme éclairé. Nous avons donc eu raison de prétendre qu'il n'y avait qu'une apparente II. 26
302 ESSAI SUR LE THEATRE ESPAGl^OL
contradiction entre la conception de Candamo et les idées de son siècle : tout ce qu'on peut dire, c'est qu'en y restant fidèle pour le fond, il les a interprétées avec une netteté philosophique, une hardiesse d'application fort étrangères à ses contemporains.