‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 63 sur 73 · COMPTES DU GRAND CAPITAINE · texte numérisé non relu

COMPTES DU GRAND CAPITAINE

Dans les drames héroïques et historiques de Canizares, il y a généralement peu de choses à louer, nous l'avons déjà dit. Quelques-uns, cependant, sont loin d'être sans mérite.

Les guerres civiles qui désolèrent la Castille pendant la plus grande partie du xv" siècle lui ont fourni le sujet du Pauvre diable en Espagne. (C'est ainsi que nous traduisons l'expression de Canizares : El Plcarillo en Espana^ qui, prise à la lettre, signifierait plutôt le 7nauvais sujet, le vaurien). Un grand seigneur, Frédéric Bracamonte, fils du prince des Canaries, proscrit par le roi Jean II qui ne le connaît pas personnellement, mais qui poursuit en lui la trahison de son père, se hasarde à pénétrer en Espagne sous un faux nom et s'introduit à la cour comme un soldat de fortune, comme un aventurier dont la valeur, la bonne grâce, la présence d'esprit II. 27

ont bientôt conquis la faveur du connétable Alvaro de Luna, favori du roi, et celle du roi lui-même. Cependant, il ne veut se faire connaître que lorsqu'il sera assuré de son pardon, et il comprend bientôt que les plus grands services auront peine à désarmer le courroux du monarque. En attendant une occasion favorable, il s'attache par un mélange un peu ironique et très habilenent soutenu de fierté et d'humilité apparente, par des manières, tantôt élégamment hautaines, tantôt empreintes d'une trivialité évidemment affectée, par un langage équivoque, mystérieux, contradictoire, à déconcerter toutes les conjectures qu'on fait sur son compte. A ceux qui, admirant ses nobles et brillantes qualités, soupçonnent en lui une illustre naissance et le supplient de ne pas la cacher plus longtemps, il ne cesse de répéter qu'il n'est qu'un pauvre diable , et pourtant, le ton même dont il le dit ne leur permet pas de le croire, et si, par moments, ils semblent disposés à ajouter foi à ses assurances, il ne manque pas de les rejeter dans leurs perplexités par quelque saillie inattendue. Une femme même, à qui il inspire et pour qui il éprouve une vive passion, ne peut parvenir à pénétrer ce mystère, et telle est la force de la résolution qu'il a prise, tel est son empire sur lui-même qu'au risque de perdre sa maîtresse en lui laissant croire qu'elle aime un homme indigne d'elle, il résiste à l'entraînement qui le porterait à la rendre confidente de son secret. Un heureux hasard qui, après mille éclatants services, lui donne enfin la possibilité do sauver la vie et la

liberté du roi menacées par des conjurés, met fin à cette terrible épreuve. Désormais élevé au-dessus de la crainte des vengeances royales, il n'hésite plus à faire connaître un nom qu'il vient de réhabiliter et il reçoit, avec l'héritage de son père, la main de celle qui l'avait distingué dans son humble fortune. L'action de ce drame, à laquelle Caîïizares a très habilement lié l'histoire des événements du temps et le tableau animé des intrigues qui s'agitent autour d'un prince gouverné par un favori, est d'un puissant intérêt. Le dialogue et la poésie rappellent, au point de faire parfois une complète illusion, la manière brillante, ingénieuse et subtile de Calderon.

Il n'y a ni moins d'originalité, ni moins de verve dans le Faux nonce de Portugal qui ressemble jusqu'à un certain point à une autre comédie que nous avons analysée, le Pâtissier de Madrigal. Le Faux nonce est un jeune homme pauvre et obscur, d'un esprit inquiet, hardi, fécond en expédients, qui cherche à s'élever par une imposture audacieuse au-dessus de sa condition. Conduit par le hasard à Lisbonne, au moment où le gouvernement y lutte de toutes ses forces contre les tentatives du pape Paul m pour introduire l'inquisition dans le pays, il conçoit la singulière pensée de s'interposer dans cette grande querelle et de la terminer au gré de la cour de Rome. Il possède à un degré éminent le talent de contrefaire les écritures. Ce talent, dont il ne s'est servi jusqu'à présent que dans son intérêt personnel et pour des objets assez mesquins, il

va lui donner un plus haut emploi. Aidé de quelques documents que le hasard a fait tomber entre ses mains, il se fabrique à lui-même des brefs et des diplômes revêtus de toutes les formalités usitées à Rome. Il se présente comme un cardinal, un légat du Saint-Siège, qui, craignant de se voir interdire l'entrée du royaume, est arrivé sans se faire connaître jusqu'aux portes de la capitale. Après quelques hésitations, le roi et ses ministres consentent à lui laisser déployer son caractère ; on lui lait même une réception magnifiquement solennelle. Bientôt, par la hauteur de son attitude, par un habile mélange de menaces, de promesses, d'insinuations, il parvient à intimider, à dominer le roi, à mettre dans ses intérêts une partie de ceux qui, d'abord, voulaient contrarier sa mission, à éloigner ou à effrayer les autres. Il obtient, ou plutôt, il impose rétablissement du saint office. Non content de ce succès, il intervient dans les intrigues qui divisent la cour et la famille royale et, par son autorité, il réussit à tout concilier. Son influence est telle que, de toutes parts, on vient réclamer son appui. On sait qu'il n'est rien qui ne cède à sa volonté. Cependant, comme il était facile de le prévoir, malgré les précautions qu'il a prises pour intercepter la vérité, elle ne tarde pas à se faire jour. Une lettre du Pape vient signaler au roi l'incroyable artifice dont le Portugal entier a été la dupe. Le faux nonce est arrêté et condamné à mort, mais au moment même où il va subir son supi)lice, arrive une nouvelle lettre du Saint Père qui, apprenant les mer-

veilleux succès de son prétendu légat, y trouve la preuve évidente d'une intervention divine et demande que l'homme qui en a été l'instrument lui soit envoyé pour qu'il puisse le connaître et le récompenser. L'heureux faussaire part aussitôt pour Rome, au milieu des applaudissements de la cour et du peuple qui voient en lui le bienfaiteur de l'état et le protecteur de la religion.

Les Comptes du grand caintaine sont encore un drame très remarquable. On prétend que Qanizares n'avait que quatorze ans lorsqu'il le composa (1). Ce grand capitaine, c'est Goiizalve de Cordoue, à qui l'Espagne u donné, comme par privilège, cette glorieuse qualification. L'action roule tout entière sur les intrigues des ennemis de Gonzalve qui travaillent à le desservir auprès du roi Ferdinand en excitant contre lui les préventions jalouses de ce prince défiant. Le caractère du roi. luttant entre ses soupçons, ses inquiétudes et les ménagements dus au puissant et glorieux sujet qui a gagné pour lui tant de batailles, est fort bien tracé. 11 y a de la grandeur, de la bonhomie, de la naïveté dans celui de Gonzalve, et bien que ce ne soit pas absolument sous ces traits que nous le montre l'histoire, un tel personnage ne peut manquer de plaire et d'attacher. Garcia de Paredes, l'Ajax ou plutôt l'Hercule» espagnol duxvr siècle, a bien cette franchise rude, cette

(1) Ce chapitre était écrit lors [u'o i m'a fait remarquer que Cauizares avait imité ou même relbudu uue pièce écrite sous le même titre par Lope de Ve>;a. N'ayaut pas cette dernière sous le? yeux, je no puis faire la part de 1 "or giial et de la copie. II. 27.

simplicité un peu gauche, cette lenteur d'intelligence qui, dans les hommes doués d'une force physique extraordinaire, s'allient assez habituellement à la générosité et à la bravoure.

Une scène fort originale et qui explique le titre de la pièce, c'est celle où le grand capitaine se trouve, à son inexprimable indignation, appelé à rendre compte devant une commission composée de ses ennemis personnels des sommes qu'il a reçues pour la -conquête du royaume de Naples. Les commissaires, un peu embarrassés eux-mêmes de leur rôle, veulent s'excuser auprès du héros. Il les presse brusquement d'aller au fait.

D. FABRICE

« Je vous obéis.

GONSALVE

» Prenez garde, je suis peu patient.

D. FABRICE

» On vous a envoyé cent trente mille ducats en » lettres de changes tirées sur Valladolid.

GONSALVE

» Cela est vrai.

D. FABRICE

» Le capitaine Requena vous a porté huit mille » piastres, je me trompe, c'est quatre-vingt mille.

GONSALVE

» Soit, huit mille ou quatre-vingt mille, c'est tout ^> un pour le bon payeur. Continuez,

D. FABRICE

» La Calabre vous a fourni trois millions onze » mille écus en contributions et autres revenus.

GONSALVE

. » Vive Dieu I Cela devient bien long. Ne peut-on » savoir la somme totale ?

D.FABRICE

» Si, seigneur. En voici la récapitulation.

• GONSALVE

» Voyons-la donc !

D. FABRICE

» Vous avez reçu treize millions d'écus.

GONSALVE

» Quoi, pas davantage? Mais c'est une misère. » Grâce à moi, l'entretien de nos troupes à coûté » bien plus cher que cela à l'ennemi. Donnez-moi » ce registre... J'ai aussi mes papiers... Écrivez... » Mémoire de ce que j'ai dépensé pour des conquêtes » qui me coûtent tant de sang, de veilles et de » soucis.

D. FABRICE

» J'y suis. Votre Excellence peut continuer.

GONSALVE

» Deux millions en espions.

D. FABRICE

» Autant que cela ?

GONSALVE

» Et c'est peu ! Faute d'espions, on perd les occa- » sions les plus favorables. Il faut les bien payer si » l'on veut qu'ils nous reviennent, car si ce ne sont » pas eux qui donnent la victoire, au moins ils » ouvrent la voie qui y conduit.

D. FABRICE

» J'ai écrit.

GONSALVE

» Cent mille ducats en poudre et en balles.

D. FABRICE

» Vous avez dû, avec cette somme, en acheter » beaucoup.

GONSALVE

» Apprenez que nous nous servions de celles même » que nous lançait l'ennemi, autrement tous les tré- » sors du roi n'auraient pas suflfi à notre consomma- » tion... Mettez encore dix mille ducats pour des » gants parfumés.

D. FABRICE

» Parlez-vous sérieusement?

GONSALVE

» Écrivez ce que je vous dis. Après une mêlée où » vingt-sept mille hommes étaient restés morts sur » le champ de bataille et nous vivants et vainqueurs, » n'était-il donc pas raisonnable de fournir à nos » pauvres soldats ces gants parfumés pour les pré- » server de la contagion du mauvais air exhalé par » tant de cadavres ? Ne pouvant leur donner à man- » ger, ne leur devais-je pas au moins cette satisfac- » tion? Monsieur le commissaire, vous n'avez jamais » senti la chair morte.

D. FABRICE

» Non, seigneur.

GONSALVE

» On le voit bien. Continuez. 'Cent soixante-dix » mille ducats pour mettre les cloches en état.

ASCAGNE laulre commissaire).

» Voilà quelque chose de nouveau.

G ON SALVE

» On avait si souvent à fêter une victoire et les sa- » cristaius les mettaient en branle avec tant d'em- » pressement qu'elles ont fini par se briser. Il a fallu » renouveler les anciennes et même en ajouter de » nouvelles... Pour enivrer les troupes un jour de » combat, un demi-million en eau-de-vie.

D. FABRICE

» Étrange précaution !

GONSALVE

» Dites précaution sage. Comment voudriez-vous /> que des hommes ordinaires, (je ne parle pas des » nobles, qui obéissent à l'honneur,) allassent boire » la mort à face découverte, uniquement parce qu'un » autre homme le leur ordonne, s'ils n'étaient pas » ivres? Croyez-vous qu'ils le fissent de sens » rassis ?

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