‹ Essai sur le théatre espagnol (volume 3)Chapitre 8 sur 73 · MORETO. — DRAME HISTORIQUE ET HEROÏQUE. LE VAILLANT JUSTICIER · texte numérisé non relu

MORETO. — DRAME HISTORIQUE ET HEROÏQUE. LE VAILLANT JUSTICIER

De tous les ouvrages de Moreto, celui peut-être qui s'est maintenu sur la scène avec le plus de succès et qu'on entend le plus souvent citer, c'est le Roi vaillant et justicier ou le Rico hombre d'Alcala. On sait qu'avant Charles-Quint qui a institué les grands d'Espagne, le titre de rico hontbre désignait la classe la plus élevée de la noblesse.

Lope de Vega avait composé un seigneur d'Illescas (El Infanzon de Illescas), dont Moreto a complètement imité l'idée première et même les détails principaux. Ici, l'imitation est poussée tellement loin qu'il ne fallait rien moins, pour la justifier, que l'incomparable supériorité de la copie et l'oubli absolu dans lequel elle a fait tomber l'original.

Ce Roi vaillant et justicier, c'est encore le fameux D. Pèdre qu'on pourrait appeler la providence des tragiques espagnols tant il les a souvent et heureu-

sèment inspirés. Le caractère si dramatique que lui attribue la poésie a rarement été peint avec d'aussi énergiques couleurs; rarement la scène a présenté un tableau aussi frappant des mœurs et de l'état social de cette époque du moyen âge.

Dans la petite ville d'Alcala, non loin de Madrid dont la cour n'avait pas encore à cette époque fait sa demeure permanente, réside, au centre de vastes domaines que lui a transmis une longue suite d'aïeux, le rico liombre D. Tello G-arcia. De son palais somptueux, il fait peser le plus odieux despotisme sur une contrée où sa naissance, sa fortune et le nombre de ses vassaux lui assurent le premier rang. Habitué à tout voir plier devant lui, il ne comprend même pas qu'aucune considération, aucune idée d'humanité, de devoir, puissent entrer en balance avec les exigences impétueuses de ses passions ou de son orgueil. Il a séduit par une promesse de mariage une personne noble, mais pauvre, doiia Leonor de Guevara, et maintenant, non content de la repousser avec dédain lorsqu'elle vient lui rappeler sa promesse, il ne rougit pas de la rendre en quelque sorte complice, à son insu, d'un attentat qui doit être pour elle le plus sanglant affront. Un gentilhomme appelé D. Rodrigue est au moment d'épouser une jeune fille dont la beauté a attiré l'attention de I). Tello et fait naître dans son cœur de coupables désirs. Feignant de vouloir honorer D. Rodrigue par un témoignage d'estime et d'affection, il a offert d'assister en qualité de parrain, suivant l'usage espagnol, à son mariage avec dofia Maria. 1! oblige la triste Leonor, f|ui n'ose pas

lui résister, à sortir de sa retraite pour servir de marraine à la jeune fille. Pendant que les deux époux se livrent à l'expression naïve de leur joie et que D. Rodrigue remercie son perfide protecteur de l'honneur qu'il lui fait, des hommes apostés se précipitent sur dofïa Maria et l'entraînent malgré ses cris. Vainement Rodrigue veut la défendre. Terrassé, désarmé, il ne doit la vie qu'à la dédaigneuse pitié des ravisseurs qui s'éloignent aussitôt avec leur victime. Rodrigue a reconnu dans cet attentat la main de I). Tello. Désespéré de son impuissance, il se livre aux emportements d'une douloureuse indignation. Leonorle console, l'encourage à chercher les moyens de se venger. « Vous avez raison, » lui répond-il. « Je sais qu'aujourd'hui même le roi D. Pedre se rend » cà Madrid de Gruadalajara où il fait sa résidence. » Ce n'est qu'à son tribunal qu'on peut appeler des » violences d'un homme aussi puissant que D. Tello. » Je me jetterai à ses pieds, je les baignerai de mes » larmes, et, puisqu'en dépit de la malveillance qui » veut le faire passer pour sanguinaire et cruel il » affecte le nom de justicier, il trouvera dans le » châtiment d'un tel outrage une occasion nouvelle » de le mériter. » — «Eh bien, » reprend Leonor, « je » vous accompagnerai, et moi aussi je porterai » plainte des torts de Tello à mon égard. »

En ce moment, on aperçoit au loin quelques cavaliers emportés de toute la vitesse de leurs chevaux. C'est le roi lui-même qui poursuit son frère le comte de Trastamare, révolté contre son autorité. Au moment où il va l'atteindre, son cheval tombe

mort, épuisé de fatigue. Rodrigue, qui n'a jamais vu son souverain et qui ne peut par conséquent le reconnaître, s'empresse d'accourir pour l'aider à se relever. Il lui demande s'il s'est blessé.

LEROI

« Non, je VOUS remercie. Mais dans quel lieu sommes-nous? Quelles sont ces campagnes?

RODRIGUE

» Celles d'Alcala.

» La ville est-elle loin d'ici?

RODRIGUE

» A une demi-lieue.

LE ROL

» A qui appartient le château ?

RODRIGUE

» A D. Tello, le rico homdre d'Alcala, dont la puis- » sance ne vous est sans doute pas inconnue.

LE ROI

» Sa puissance ?

RODRIGUE

» Celle du roi, je pense, ne l'égale pas.

LE ROI

» Ne régale pas ?

RODRIGUE

» Il faut le croire, à en juger par la terreur qu'il » inspire.

LE ROI

» Je n'ai jamais entendu parler de lui.

RODRIGUE

» Vous êtes sans doute étranger à la Castille.

» Non, je suis Castillan. Mais ceux qui, comme » moi, servent le roi et le voient de près ne con- » naissent pas d'autre puissance que la sienne.

RODRIGUE

» Ainsi donc vous êtes au service du roi ? quelle » heureuse rencontre !

LE ROL

» C'est en le suivant, (car il se rend ce soir à Ma- » drid,) que, dans mon empressement à ne pas res- » ter en arrière, je viens, comme vous le voyez, de » tuer mon cheval. Les éloges que vous faites de » D. Telle me persuadent que vous êtes un de ses » serviteurs.

RODRIGUE

.» Bien loin de là, je demande vengeance de l'in- » jure qu'il m'a faite, c'est du roi seul que je puis » l'attendre, et puisque vous êtes à son service, si » vous pouvez obtenir de lui qu'il veuille bien m'é- » coûter, je vous devrai mon salut.

LE ROI

» Qui est cette dame ?

LEONOR

» Une infortunée qui pleure aussi les iniquités de » ce tyran.

LE ROI

» N'est-il donc pas possible d'en obtenir justice?

LEONOR

» Dans le ciel, sans doute. Sur la terre, je ne » pense pas que le roi lui-même puisse les punir.

LE ROI (à part].

» Se peut-il que, du vivant de D. Pèdre, on » s'exprime de la sorte en Castille ! Se peut-il que » j'ignore à ce point ce qui se passe dans mes états ! » {Haut.) Et pourquoi le roi ne le pourrait-il pas ?

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