LA MINAUDIÈRE , — LE CHIEN DU JARDINIER
Si, dans la plupart de ses ouvrages, Lope a su peindre avec un charme entraînant les passions vives, tendres et généreuses, il n'a pas retracé avec moins de vérité et de bonheur d'autres sentiments moins purs et moins exaltés, mais malheureusement plus conformes aux tendances habituelles de la nature humaine.
Une de ses comédies les plus achevées, c'est celle qu'il a intitulée las bizarrias de Belisa. Ce titre est difficile à traduire. Le mot de Hzarn'a semble destiné, dans ses différentes acceptions, à exprimer tout ce qu'il y a de plus brillant, le courage chez les hommes, la beauté et l'élégance chez les femmes, et chez les uns comme chez les autres quelque chose de singulier, d'original, nous avons presque dit de bizarre, qui, se mêlant à ces qualités diverses, les rend plus saillantes encore.
Belise, l'héroïne de cette pièce, est une jeune femme riche et indépendante, belle et spirituelle tout à la fois. Les hommages dont elle est entourée, la liberté dont elle jouit, loin de la satisfaire, excitent en elle une sorte de dédain et d'ennui qu'elle essaye de dissiper en s'abandonnant aux idées capricieuses qui ne cessent de se succéder dans sa tête légère. Insensible aux empressements de ses nombreux admirateurs, elle a conçu un goût assez vif pour Don Juan de Cardona qu'elle a rencontré par hasard au milieu de circonstances assez romanesques. Elle lui fait des avances auxquelles il ne répond que faiblement parce qu'il aime lui-même une autre femme, la coquette Lucinde, qui, pour accroître encore sa passion, affecte de le maltraiter et s'efforce d'exciter sa jalousie. Belise s'indigne de cette rivalité, elle veut en triompher, et violemment agitée par l'aiguillon de l'orgueil, elle croit éprouver de l'amour. Longtemps ses tentatives sont impuissantes. D. Juan ne peut renoncer à Lucinde, et s'il feint d'être épris de Belise, c'est uniquement dans l'espoir de regagner le cœur de son ingrate maîtresse en la rendant jalouse à son tour. Comme il l'avait prévu, Lucinde s'inquiète de ce changement apparent, elle craint de perdre l'amant qu'elle a voulu seulement éprouver, elle le rappelle, lui avoue l'artifice dont il a eu tant à souffrir et implore son pardon. Mais autant, lorsqu'elle maltraitait D. Juan, elle lui avait paru séduisante, autant elle lui devient indifférente lorsqu'il la voit presque à ses pieds. Cette conquête à laquelle les obstacles prêtaient tant de charme, il la dédaigne
dès que ces obstacles ont disparu. Les attraits et aussi la grande fortune de Belise commenQent à le toucher ; bientôt il n'a plus d'yeux que pour elle. Lucinde furieuse réussit pourtant par d'adroits mensonges à rompre pour quelques instants l'intelligence qui s'établit entre eux. Belise se croit trahie, elle croit que D. Juan a repris ses anciennes chaînes, mais, bientôt détrompés, ils scèlent leur réconciliation en tirant de la coquette une sanglante vengeance : ils lui persuadent, par un langage équivoque, que D. Juan revient à elle, qu'il s'est enfin décidé à l'épouser, elle se pare pour la cérémonie, et au moment où elle croit toucher au but de tous ses vœux, elle voit son ancien amant donner la main à Belise.
Nous avons négligé, dans cette rapide analyse, beaucoup d'incidents secondaires et invraisemblables tels qu'on en trouve dans la plupart des comédies espagnoles des duels, des déguisements, de galants chevaliers se morfondant toute la nuit sous la fenêtre de leurs belles ou s'introduisant furtivement dans leur appartement pour y être surpris par un rival, etc. Il faut croire que ces aventures, si souvent reproduites sur la scène, avaient quelque rapport avec les mœurs de cette époque.
Le sentiment qui domine dans les BizartHas de Belisa, c'est la vanité. D. Juan, Belise, Lucinde obéissent également à son impulsion en croyant céder à l'amour. Cette illusion dont le monde offre chaque jour tant d'exemples est ici pour Lope de Vega la source des plus heureuses inspirations. Belise, si élégante, si délicate, si flère d'elle-même, si
dédaigneuse des sentiments vrais qu'on éprouve pour elle, si jalouse de ceux qu'inspirent d'autres femmes, impuissante à surmonter le moindre de ses caprices, toujours emportée par une imagination déréglée et, dans la froideur de son cœur, aussi capable de se compromettre par amour-propre que, d'autres par entraînement de sensibilité, Belise représente admirablement bien un mode d'existence féminine qui, dans un état de civilisation très avancée, est la conséquence trop ordinaire de la mollesse et du désœuvrement auxquels sont livrées les classes élevées de la société. Jamais on n'a mieux peint ces liaisons de circonstance que le monde honore du nom de passions, ces rivalités de femmes où le cœur a si peu de part, ces fausses bienveillances, ces haines sans franchise et sans énergie qui ne sont autre chose que du dépit ; jamais on n'a prêté à la coquetterie des couleurs plus gracieuses et plus piquantes. Soit que Lope nous peigne la capricieuse Belise s'étudiant, par de séduisantes agaceries, a arracher D. Juan à Lucinde, soit qu'il mette en présence ces deux rivales s'elforçant à l'envi de se blesser par des allusions mordantes et de se cacher l'une à l'autre, sous une apparence d'indifïérence et de gaîté, les blessures qu'elles reçoivent dans cette lutte prolongée, soit enfin qu'il nous montre leurs larmes, leurs emportements, les projets de vengeance auxquels elles s'abandonnent lorsque, restées seules, elles peuvent cesser de se contraindre, il est également inimitable par la vérité, la finesse et la chaleur de son pinceau.
Ce qui inspire pour Belise plus d'intérêt qu'elle ne semble en mériter au premier abord, c'est qu'on sent que la nature ne lui avait pas donné tous les défauts qu'elle doit à l'éducation et au monde. Telle qu'elle est, d'ailleurs, elle plaît par des élans d'une noble fierté, par la spontanéité de ses impressions, par son imagination vive et originale. Son langage est empreint d'une poésie qui ne semble pas déplacée, parce qu'elle est en rapport avec la tournure romanesque de son esprit.
Cette comédie est une de celles où Lope a jeté le plus de détails sur les mœurs et les habitudes de la haute société de son temps. Tout, jusqu'aux costumes, jusqu'aux modes les plus minutieuses, y est exprimé avec une exactitude et en même temps une élégance, une facilité dont lui seul a le secret.
La Minaudière (la Dama melindrosa,) ne vaut pas, à notre avis, les drames que nous venons d'examiner. L'action en est aussi absurde que compliquée, et pas assez attachante pour faire pardonner de pareils défauts. Cependant cette pièce présente un tableau moral d'une grande vérité, celui des désordres d'une famille dirigée par une veuve encore jeune qui, abandonnée à uner passion extravagante, a perdu toute autorité sur des enfants dont elle a négligé l'éducation. Son fils, violent et passionné, ne lui témoigne ni respect, ni obéissance. Sa fille, capricieuse, ennuyée, dédaigneuse, s'est habituée dès son enfance à se considérer comme un être privilégié, à voir tout plier devant ses volontés, à venir à bout des contradictions les mieux fondées par la
simple menace de tomber malade ou de s'évanouir. Ce rôle, bien qu'un peu forcé, est d'un excellent comique.
La conduite de la jeune Belise ne cesse pas un instant d'être en rapport avec l'étrange caractère que le poète lui a prêté. Amoureuse d'un prétendu esclave qui se trouve, il est vrai, être un homme de qualité, mais dont elle ignore la condition réelle, elle se livre sans retenue à un penchant qui devrait lui paraître si inconvenant. Dans la crainte que l'homme qui lui est cher ne tente de s'échapper, elle le fait enchaîner, elle veut qu'on lui imprime avec un fer rouge la marque de la servitude ; elle ordonne, sous un frivole prétexte, de fustiger une femme qu'elle prend aussi pour une esclave et qui a excité sa jalousie. C'est d'une voix languissante, c'est dans un langage recherché et plein d'afïéterie • qu'elle donne ces ordres violents et cruels ; la minauderie est devenue pour elle comme une seconde nature.
Tout l'inquiète, tout la dégoûte, tout la fait tressaillir. Dans les églises, elle est saisie d'effroi en apercevant la gigantesque image de St-Christophe ou celle de St-Michel terrassant le dragon. Elle ne peut se résoudre à sortir pour peu que l'air soit agité, elle craint d'être emportée par le vent. Le spectacle des combats de taureaux l'épouvante, (ce qui, soit dit en passant, pourrait épouvanter aussi, sans la moindre minauderie, toute autre femme (lu'unc^ espagnole). Ce n'e?t qu'avec terreur qu'elle passe les ponts du Manzanarès, si peu redoutable pourtant
dans son lit presque toujours sec. Elle se couvre de reliques avant d'oser monter en voiture, le moindre cahot lui arrache des cris. Jamais elle ne permet à un tailleur de prendre sur elle la mesure de ses vêtements pour qu'il ne puisse pas se vanter de l'avoir embrassée.
Sa fortune lui attire de nombreux adorateurs, on lui propose différents partis, mais il n'en est pas un qui lui semble digne d'elle, et les motifs pour lesquels elle les refuse sont singulièrement bizarres. Tout en elle se ressent des caprices d'une imagination blasée. « Pourquoi », lui dit son oncle Tiberio, l'homme raisonnable de la pièce, « pourquoi n'ac- » cep tes- tu pas ce magistrat?
BELISE.
» Il est chauve.
» Qu'importe?