LOPE DE VEGA. — COMEDIES DE CAPE ET D EPEE
— l'esclave de son amant. — LA Moza de Cantaro
A l'époque si récente encore où le respect des règles classiques dominait entièrement la scène espagnole et où, par une étrange révolution, l'ancienne forme dramatique française régnait exclusivement sur le théâtre de Madrid, les Espagnols en étaient venus à rougir des irrégularités de leurs poètes du seizième et du dix-septième siècles ; ils se figuraient que les étrangers, que les Français surtout, y voyaient des traces de barbarie, et c'est peut-être pour ne pas encourir la même imputation qu'ils affectaient de juger avec une excessive sévérité leurs comédies héroïques. Ne pouvant, dans leur superstitieux attachement pour le type de la tragédie française, les faire rentrer dans ce cadre en quelque sorte consacré, ils né voulaient les considérer que comme d'informes ébauches d'un genre monstrueux dont ils se refusaient à reconnaître la légitimité. Ils réser-
valent toute leur admiration pour leurs comédies do Cape et d'épée qui, sans être à beaucoup près des comédies régulières dans le sens que nous attachons à ce mot, s'en rapprochent pourtant davantage.
Telle était, il y a bien peu d'années encore (1), l'appréciation faite par les Espagnols eux-mêmes des plus brillants ouvrages de leurs plus beaux génies. Lope de Vega, surtout, était tombé dans le plus étrange discrédit, comme si on eût voulu lui faire expier après sa mort les honneurs exagérés qu'il avait reçus de son vivant. Il existe plus d'une collection choisie du théâtre espagnol où pas une des pièces que nous venons d'analyser n'a été admise. Si, aujourd'hui, ce point de vue d'une critique étroite et malveillante s'est un peu élargi, il s'en faut de beaucoup qu'il ait complètement fait place à une juste et complète intelligence des chefs-d'œuvres si singulièrement méconnus.
Nous parlions tout à l'heure de la préférence donnée aux comédies de Cape etd'épée sur les comédies héroïques. Cette préférence, fût-elle fondée de la part des Espagnols, les étrangers ne sauraient la partager. La raison en est simple et facile à concevoir. Les situations tragiques que présentent les comédies héroïques, les idées générales, les sentiments élevés qu'elles expriment dans un style habituellement pompeux et soutenu, sont de tous les pays et peuvent être traduits et sentis dans toutes les langues. L'agrément des comédies de Cape et d'épée consiste, au
(1) Il ne faut jjas oublier que cela a été écrit en 184U.
contraire, presque exclusivement dans la peinture de mœurs et d'habitudes locales, dans l'aisance et la grâce du dialogue, dans la finesse des allusions, le sel des plaisanteries, toutes circonstances dont on ne peut se rendre compte qu'à l'aide d'une connaissance approfondie de l'Espagne et du magnifique idiome castillan et que la version la plus habilement faite ne laisserait pas même entrevoir.
Ces observations nous ont été suggérées par le surcroît de difficultés que nous avons éprouvé lorsque nous avons voulu essayer de donner, au moyen de quelques extraits, une idée un peu développée des comédies de cette espèce qu'a laissées Lope de Vega et qui, à tort ou à raison, sont depuis longtemps en Espagne son principal titre de gloire. Nous nous sommes bientôt convaincus de l'impossibilité d'une traduction exacte et détaillée de tant de scènes vraiment délicieuses dans l'original, mais que tous nos efforts n'auraient pas réussi à rendre seulement intelligibles pour un lecteur français.
L'Esclave de son amant est peut-être, entre ces comédies, celles qui, par la hauteur et l'exaltation des sentiments, se rapproche le plus du genre héroïque.
D. Fernando, fiche gentilhomme de Séville, destine son fils I). Juan à l'église. Déjà, il a obtenu pour lui une prébende considérable et il veut lui faire prendre les ordres, mais D.Juan a de tout autres projets. Éperd liment épris de la charmante Hélène, jeune fille noble, d'une fortune médiocre, qui, ayant perdu ses parents, vit seule et retirée dans
lo faubourg de Triana, de l'autre côté du Guadalquivir, il est parvenu à lui faire agréer ses. assiduités. Cependant il lui a soigneusement caché ou plutôt il n'a pas osé lui avouer les intentions de son père. Éclairée à cet égard par une circonstance fortuite, elle lui témoigne noblement son indignation d'une pareille réticence et se déclare résolue à rompre une liaison qui ne peut plus avoir de but honorable. D. Juan proteste qu'il n'a pas eu la pensée de la tromper, qu'il n'embrassera jamais l'état ecclésiastique, et pour achever de la rassurer, il lui propose de l'épouser secrètement. Touchée de cette offre généreuse, elle veut détourner son amant d'une détermination qui lui fermerait un brillant avenir ; il ne l'écoute pas, et dès ce moment, il n'a plus d'autre pensée que celle de presser les préparatifs de leur, union.
D. Fernando apprend bientôt la résolution inattendue de son fils. Furieux de voir ainsi renverser tous ses projets, il le chasse de sa présence et, insensible à ses respectueuses supplications, lui laisse à peine espérer son pardon dans le cas où il consentirait à prendre les ordres; mais D. Juan est décidé à tout souffrir plutôt que de renoncer à son amour. Sans asile, dénué de toute ressource, il part pour Madrid où il attendra que des amis réussissent à désarmer la colère paternelle.
D. Fernando, dans la première chaleur de son ressentiment, veut déshériter un fils rebelle à ses volontés. Il cherche un esclave qu'il puisse adopter pour lui laisser un jour tous ses biens. Hélène en est
instruite. L'amour et la reconnaissance lui suggèrent aussitôt une étrange inspiration. D. Fernando ne l'a jamais vue : elle se fait présenter à lui comme une esclave récemment arrivée des Indes. Charmé de sa bonne grâce, il s'empresse de l'aclieter. L'esprit, l'adresse, les talents variés, les soins empressés d'Hélène lui ont bientôt acquis l'affection de son vieux maître qui se félicite d'avoir si heureusement rencontré ce qu'il désirait trouver.
Mais D. Juan n'a pu supporter une absence prolongée. Il est revenu à Séville où un de ses amis, D. Léonardo, l'a accueilli dans sa maison. Ce Léonardo a une sœur qui s'éprend bientôt d'une vive passion pour l'hôte de son frère. D. Juan, craignant d'irriter Séraphine par des froideurs dont elle se vengerait peut-être en l'obligeant à quitter ce dernier asile, lui laisse croire qu'il partage son amour. Malgré cette feinte peu généreuse, Hélène n'a pas cessé d'être l'unique objet de sa tendresse, et à peine de retour à Séville il est allé la chercher dans le quartier éloigné qu'elle habitait, mais il ne l'y a plus trouvée et personne n'a pu lui dire ce qu'elle était devenue. Se croyant abandonné, il se livre à un profond désespoir.
Cependant le temps a calmé la colère de D. Fernando. Il sait que D. Juan est à Séville. Il hésite à faire les premiers pas pour une réconciliation, mais dès à présent il veut venir au secours de son fils. Plein de confiance dans sa prétendue esclave, il lui fait connaître ses intentions et la charge d^aller, comme à son insu, comme si elle cédait à un mou-
vement de commisération, porter à D. Juan de l'argent et des vêtements. Il lui recommande aussi de l'engager, si elle en trouve l'occasion, à renoncer à ses projets de mariage.
Hélène s'empresse de se rendre auprès de son amant. En là voyant revêtue de l'humble costume sous lequel elle cache son rang et sa naissance, il ne peut en croire ses yeux. Elle lui raconte avec un tendre abandon ce qu'elle a fait pour lui. Pendant qu'il se livre aux vives expressions de sa gratitude et de son amour, Séraphine survient, et à son langage, Hélène a bientôt compris qu'elle a une rivale, une rivale qui se croit payée de retour. Cette terrible révélation, dont les explications embarrassées de D. Juan ne peuvent détruire l'effet, éveille dans le cœur de la malheureuse Hélène la plus dévorante jalousie.
Tel est, désormais, le mobile de l'action. D. Juan obtient enfin le pardon de son père qui, désespérant de le voir embrasser l'état ecclésiastique, se résout à lui faire épouser Séraphine dont il le croit amoureux. D. Juan voudrait aussi écarter ce nouveau projet qui ne le contrarie pas moins que le premier, mais craignant de s'exposer encore au courroux de son père, il dissimule et, par là, ne fait qu'augmenter les embarras de sa situation. Hélène, tantôt rassurée par ses protestations, tantôt cédant à une inquiétude trop justifiée par les apparences, est en proie aux plus cruelles anxiétés. Vingt fois, elle est sur le point de quitter un déguisement qui n'a plus d'objet, de s'éloigner d'un lieu où elle a à souffrir tant de douleurs et d'humiliations ; vingt fois, elle est retenue par les
prières de Don Juan et surtout par la puissance de ce sentiment intérieur qui ne permet pas à l'amour de renoncer à l'espérance tant qu'il en reste encore le moindre rayon. Comme on doit le prévoir, ces longues souffrances, ce dévouement si absolu, finissent par obtenir leur récompense. Au moment même où D. Juan va être forcé d'épouser Séraphine, D. Fernando, apprenant quelle est la femme qu'il a jusqu'à présent traitée comme une esclave, consent à l'accepter pour sa belle-fille.
Dans cette comédie comme dans la plupart de ses ouvrages, Lope a sacrifié à un caractère principal tous les caractères secondaires et toutes les vraisemblances. Il n'a pas hésité à nous montrer D. Juan faible, inconséquent, irrésolu pour faire mieux ressortir la constance inébranlable de sa maîtresse. Il est vrai qu'à ce prix il a su amener d'admirables effets, et le rôle d'Hélène est une des plus belles conceptions qu'il y ait au théâtre. Passionnée jusqu'au dévouement le plus courageux, jalouse en proportion de sa passion, généreuse, sensible, fière et par conséquent facile à blesser, elle réunit en elle tout ce qui peut faire aimer une femme, tout ce qui peut inspirer en sa faveur un intérêt dramatique et puissant. Autant, lorsqu'elle a la confiance d'être aimée, son langage est plein d'abandon, de tendresse et de cette chaleur d'imagination qui révèle une âme ardente, autant lorsqu'elle se croit trahie, il s'empreint d'une énergie amère et poignante. On sent qu'elle est oppressée à la fois par les tourments de l'amour malheureux, par le sentiment douloureux
de l'ingratitude et par les humiliations auxquelles l'expose le déguisement qu'elle a pris. Son orgueil et sa sensibilité blessée se révèlent par des traits de cette sanglante ironie qui est, si l'on peut ainsi parler, le rire sardonique de l'àme.
Le grand mérite de cette pièce, c'est le pathétique, un pathétique noble, élevé, tel que le font naître les grandes et fortes passions. Lope eût dû comprendre, peut-être, que dans un pareil sujet, il n'y avait pas de place pour un Gracioso ; celui qu'il y a introduit semble n'avoir d'autre tâche que de gâter les scènes les plus touchantes par de grossières et insipides bouffonneries où l'on chercherait vainement le moindre vestige de la grâce' ingénieuse dont le poète se plaît ordinairement à douer ce personnage.
Une autre comédie de Lope présente des situations qui rappellent jusqu'à un certain point VEsclave de son amant : c'est la Moza de Cantaro, titre que la langue française, dans sa pauvreté dédaigneuse, ne peut traduire que d'une manière bien triviale, la fille à la Cruche, la porteuse de crUche.
Cette porteuse de omcJie n'est rien moins qu'une très grande dame, l'héroïne de la pièce. Marie de Guzman a donné la mort, en Andalousie, à un homme qui avait insulté son vieux père. Contrainte à se soustraire par la fuite aux poursuites de la justice, elle vient, sous le nom d'Isabelle et déguisée en femme du peuple, chercher un refuge à Madrid. Un vieux colon américain, aussi avare que grossier, la prend à son service et l'emploie aux plus pénibles travaux, par exemple à puiser dans la rivière et à rapporter
chez lui l'eau nécessaire pour l'usage de sa maison : de là, le titre de l'ouvrage.
Dans cet état d'abaissement, la grâce et la beauté de la prétendue Isabelle ont pourtant attiré l'attention de D. Juan, jeune seigneur d'un rang distingué, La manière dont elle accueille ses premières déclarations lui ôte l'espérance qu'il avait pu concevoir d'un succès prompt et facile auprès d'une simple servante que sembleraient devoir éblouir les avances d'un homme tel que lui, mais séduit par sa résistance même, captivé par son esprit, sa dignité modeste et l'élévation de ses sentiments, le penchant qu'elle lui avait d'abord inspiré devient bientôt une passion véritable. En vain une noble et riche veuve, Doiia Ana, lui offre son cœur et sa main ; en vain ses amis indignés de sa faiblesse, s'efforcent de l'arracher à un entraînement qu'ils ne peuvent comprendre; bravant tous les obstacles, toutes les convenances sociales, il se résout enfin à épouser Isabelle et il le déclare hautement. C'est là qu'Isabelle, depuis longtemps touchée de son amour, a voulu l'amener. Certaine enfin d'être aimée pour elle-même et n'ayant plus de ménagements à garder puisque le roi vient de lui accorder sa grâce, elle se fait connaître à son heureux amant qui apprend ainsi, qu'en s'unissant à elle, il n'aura rien à sacrifier.
Ce sujet romanesque est surchargé de beaucoup d'autres incidents inutiles autant qu'invraisemblables. Le rôle d'Isabelle, qui couvre tout, qui domine tout, n'est pas exempt d'une certaine bizarrerie qui affaiblit parfois l'intérêt. Ses exploits un peu trop virils
vont mal à une femme et ne la rendent certainement pas plus séduisante, mais lorsqu'elle rentre dans les habitudes et les sentiments de son sexe, l'amour, la jalousie, ce dévouement passionné, cette fierté courageuse qui lui donnent la force de supporter de si cruelles épreuves, elle est vraiment ravissante et Lope de Vega ne s'est jamais élevé plus haut que dans le développement de ce caractère.
Nous disions tout à l'heure qu'il offre quelque analogie avec celui d'Hélène dans VEscIave de son amant. Ce qui établit, pourtant, entre ces deux héroïnes, une importante distinction, c'est queî'abaissèment où Isabelle se trouve réduite n'étant pas, comme pour Hélène, le résultat d'un dévouement libre et volontaire, elle sent bien plus vivement tout ce qu'il a de cruel; c'est que son amant ne lui devant rien et ayant même acquis des droits à sa reconnaissance pour l'avoir choisie dans l'humble situation où il l'a rencontrée, elle a moins de raisons de compter sur sa fidélité, elle est plus fondée à s'inquiéter de l'issue des combats que l'amour et les préjugés du monde se livrent dans le cœur de D. Juan, et lorsqu'elle se croit abandonnée, elle n'a pas même pour soutenir son courage, l'appui de cette noble indignation qui remplit l'âme d'Hélène au moment où l'ingrat à qui elle s'est sacrifiée paraît sur le point de la trahir. Hélène, dans son exaltation la plus passionnée, dans ses emportements même, conserve toujours un ton grave et sérieux; non moins exaltée, non moins passionnée et plus mélancolique encore, Isabelle a néanmoins dans l'esprit une brusquerie ori-
ginale, une vivacité de réparties qui la rendent aussi piquante qu'aimable, qui lui permettent de tenir, sans se dégrader, un langage intelligible pour les hommes grossiers au milieu desquels elle est condamnée à vivre, de repousser leurs impertinentes galanteries, de les déconcerter, enfin de se faire respecter d'eux sans affecter une réserve exagérée qui compromettrait le secret de son rang.
Il est peu de comédies de Lope où il ait autant soigné sa poésie, où il lui ait donné autant de fraîcheur, de grâce et de richesse. Nous hésitons à en citer quelques passages, parce que nous craignons que ces beautés naïves et originales ne s'évanouissent dans le travail d'une traduction. Nous essayerons pourtant de reproduire le monologue célèbre où Isabelle, livrée à une profonde tristesse, compare l'éclat de sa situation passée à celle où elle est tombée. Il faut remarquer que ce morceau constitue ce que les Espagnols appellent une Glose, c'est-à-dire le développement de quelques vers généralement connus d'un autre poème, genre de composition factice qui était fort à la mode à cette époque.
« Comment, en si peu d'instants, mon orgueil a-t- » il été humilié à ce point ! Naguères encore tout » était pour moi un objet de dédain. Indifférente à » tous les hommages, je ne pensais pas qu'un homme » quel qu'il fut put mériter ma main. Cet orgueil a » passé comme un songe, et je suis tombée si bas que
» je ne pourrais descendre davantage 0 fleurs,
» appre7iez^ par mon exemple^ quelle est la distance » du jour au lendemain; hier J'étais une merveille^
» aujourd'hui je suis une ombre vaine. Fleurs, qui » brillez de tant de beautés lorsque la blanche aurore » paraît sur l'horizon, vous dont l'éclat semble lutter » avec celui du soleil même qui vous dore de ses feux, » toute la vie n'est qu'une heure. J'ai été flère et » brillante comme vous, mais la nuit a succédé au » jour, voyez l'abîme où je suis, et apprenez, in- » stridsez-vous par 'mon exeinple. J'étais la mer- » veille de l'Andalousie, je ne suis plus ce que j'étais. » Fleurs, n'espérez pas être plus heureuses que moi. » Pensez à ce que j'ai été, à ce que je suis, vous con- » naîtrez quelle est la différence du jour au len- » demain. Que l'œillet ne s'enorgueillisse pas de sa » pourpre, le lys du filet d'or qui l'entoure. Roses, » violettes, ne croyez pas échapper à la mort. Igno- » rez-vous que moi aussi, j'étais hier une 7nerveille? » Vous serez détrompées de votre fol orgueil lorsque » la froide nuit vous touchera de ses mains glacées. » J'étais une merveille, à présent je fais pitié. Je » passe d'un extrême à l'extrême contraire, de » l'existence au néant. Hier, je me croyais un soleil, » et aujourd'hui je suis une ombre vaine. »
Ce monologue, tout étincelant d'un luxe oriental, appartient plus sans doute au style lyrique qu'à celui du drame, mais les poètes espagnols n'ont jamais paru se préoccuper de la convenance de cette distinction et le génie de l'idiome castillan, d'accord avec l'esprit national, admettait jusqu'à un certain point une confusion qui nous paraît si choquante.
Une scène vraiment charmante, mais que nous nous boriïerons à indiquer parce que les saillies
vives et spirituelles dont elle se compose en grande partie ne comportent pas une traduction, c'est celle où Isabelle s'attache à réprimer les ardeurs de D. Juan tout en évitant de décourager un amour qu'elle partage. Par un gracieux mélange de sensibilité, d'esprit, de' naïveté, elle réussit, sans trop s'écarter du ton et du langage que lui prescrit son déguisement, à accroître encore la passion de son amant et pourtant à lui inspirer un respect dont il s'étonne lui-même.
Isabelle se livre doucement au bonheur d'être aimée comme elle veut l'être, mais bientôt de cruelles agitations viennent la tourmenter. Pendant qu'elle puise de l'eau dans le Manzanarès, elle aperçoit D. Juan se promenant sur la rive avec Doiia Ana, cette belle veuve en qui elle sait qu'elle a une rivale. Dona Ana, qui connaît le sentiment de D. Juan pour Isabelle, témoigne une vive curiosité de la connaître ; elle la fait appeler comme pour boire de l'eau qu'elle porte dans sa cruche. La jalousie que s'inspirent ces deux femmes placées en apparence dans des situations si inégales et les efforts qu'elles font pour la dissimuler sont retracées avec un art qui atteste une profonde connaissance du cœur humain. Leur dialogue est admirable de Ilnesse et d'ironie caustique. Ce qui le suit, la manière dont la pauvre Isabelle, restée seule avec D. Juan, exhale son dépit et sa douleur, est d'un naturel, d'une vérité incomparables. Ce sont bien Là les élans d'une âme flère et tendre, froissée par l'infortune et qui n'a ni la force d'écarter d'injustes
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défiances, ni celle d'en supporter le fardeau. L'incertitude la fait mourir; déchirée, humiliée par la lutte qu'elle soutient, elle veut parfois renoncer à un bien qu'il lui faut acheter si cher, mais le moindre rayon d'espoir suffît pour la rattacher à sa difficile entreprise.
Lors même que cette comédie n'offrirait pas tant de beautés du premier ordre, elle aurait encore sous un autre rapport un très grand intérêt : on y trouve un tableau très piquant de la haute société espagnole de cette époque et du ton qui commençait à régner dans la conversation comme dans la littérature. Nous citerons une scène qu'on croirait empruntée aux Précieuses ou aux Femmes savantes, avec cette différence, pourtant, qu'il n'est nullement certain que Lope de Vega fut sensible au ridicule du galimatias qu'il reproduisait ainsi et voulut réellement en corriger ses contemporains. Ce ne sont pas en effet des pédants ou des provinciaux qu'il nous présente, mais bien des personnes d'un rang distingué et d'un esprit délicat, qui se réunissent périodiquement pour traiter des questions métaph3^siques et poétiques. Quelquesunes de ces personnes lisent des sonnets de leur composition ; on sait que le sonnet était alors fort à la mode dans toute l'Europe. Ceux que Lope a insérés ici sont pleins de délicatesse, mais d'une affectation incroyable. L'un de ces petits poèmes roule sur l'attaque des Anglais contre Cadix, les autres sur des sujets amoureux. Comme on peut bien le penser, ils obtiennent un grand succès dans l'auditoire réuni pour les écouter. On fait aussi de la musique. On discute
à perte de A^ue et avec une incomparable subtilité sur la yérité des idées exprimées dans les vers qui viennent d'être chantés. Le poète y a parlé de la sérénité des yeux d'une femme. Dona Ana prétend que cette expression manque d'exactitude. « Pour- » quoi cela? » lui demande un de ses interlocuteurs, « Lorsque le ciel est délivré des soucis grisâtres qui » le voilent parfois, on dit qu'il est serein. Les yeux » le sont également lorsqu'ils ont dissipé les cha- » grins qui forment autour d'eux comme autant de » nuages, car ils sont le ciel de l'amour. — Je » crois, » répond Doila Ana, « je crois que votre » raisonnement n'est pas juste à l'égard d'une » femme; c'est de son âme que part le mouve- » ment auquel on attribue tant de puissance. L'âme » est le ciel, on peut dire que le ciel est serein, » ce mot convient au voile d'azur dans lequel il » nous apparaît, mais non pas au soleil, non pas » à la lune qui sont les yeux du ciel. Vantez » donc, si vous voulez, la sérénité de la physio- » nomie comme celle du ciel, mais des j'eux sereins, » des yeux sans mouvement seraient sans beauté; » ce n'est que par le mouvement qu'ils inspirent
» l'amour. » Etc
Bien qu'il soit difficile de ne pas voir, dans cette inintelligible et futile dissertation, la velléité au moins d'une satire dirigée contre les progrès du Gongorisme, il faut convenir qu'en lisant certains passages de Lope de Vega, on est quelquefois tenté de penserque ce goût faux et alambiqué était le sien. Cependant les nombreuses épigrammes semées dans
ses ouvrages contre un tel abus de l'imagination et de l'esprit prouvent que s'il cédait trop souvent au torrent, c'était pour ainsi dire malgré lui et par l'effet de cet entraînement universel auquel le génie et la raison même ne savent pas toujours se soustraire.