‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 27 sur 61 · L ISARD A · texte numérisé non relu

L ISARD A

» Mais que pourrais-tu objectera ce Portugais?

BELISE.

» Que c'est sur la poitrine et les épaules qu'on » s'applique un cilice.

LISARDA.

» Je ne te comprends pas. .

BELISE.

» Je veux dire que cette barbe noire, épaisse et » soyeuse serait un cilice appliqué sur mon visage.

LISARDA.

» Et ce gentilhomme de la. Manche ?

BELISE.

» Il a les pieds trop grands.

LISARDA.

» Qu'est-ce que cela peut te faire ?

RELISE

» Ma mère, avec de semblables pieds il serait trop » redoutable dans un mouvement de colère. D'un » seul coup, il m'enverrait dans rg,utre monde. Et puis » ses mains sont si noires !

LISARDA.

» Tu ne pourrais faire le même reproche à ce jeune » Français.

BELISE.

» Pour rien au monde je ne consentirais à m'ap- » peler madame ni à appeler mon mari monsiedr.

LISARDA.

» Mais quel défaut as-tu trouvé à ce jeune et élé- » gant D. Louis, dont la poitrine est ornée de la croix /> de Santiago ?

BELISE.

» Ah! ne m'en parlez pas ! Sa seule pensée me fait » peur ! Ne dit-on pas que les femmes embrassent » leurs maris ? De ma vie je n'embrasserai un homme » qui porte un lézard sur sa poitrine. »

Ce dernier trait s'explique par la forme de la décoration de l'ordre de Santiago et par la locution familière qui donnait à cette décoration le nom de l'animal dont '^lle rappelait vaguement les contours.

Le grand mérite de la Mmaudière, c'est le style, dont la douceur, la noblesse, l'élégante et facile afféterie répondent si bien au sujet qu'on ne conçoit pas comment les idées qu'il exprime auraient pu être rendues dans une autre forme.

On a dû remarquer que chacune des comédies de Lope de Vega présente le caractère féminin dans un nouveau jour. Celle qu'il a appelée le Chien du Jardimer nous offrira un autre exemple de cette variété admirable. Pour comprendre ce titre singulier, il faut se rappeler le proverbe espagnol : il fait comme le chien du jardinier qui ne mange pas et ne veut pas laisser manger les autres,

La scène est à Naples. La comtesse Diane de Belfior a depuis longtemps remarqué la bonne grâce et l'esprit agréable de son secrétaire Théodore. Elle ne s'aperçoit pourtant de l'impression qu'il a faite sur son cœur que lorsqu'elle apprend qu'il est amoureux de Marcelline, l'une des femmes de sa maison, et qu'il veut l'épouser. Eclairée sur ses propres sentiments par le dépit que lui cause cette découverte, elle

n'est plus occupée que des moyens de rendre Théodore infidèle à sa maîtresse. Elle voudrait qu'il devinât la préférence qu'elle lui accorde, elle ne voudrait pourtant pas lui en donner la certitude ; elle rougit de sa faiblesse, et si elle y cède, c'est sans avoir aucun projet arrêté, sans oser regarder l'avenir. Par un artifice assez habituel aux femmes, c'est en forme de généralités métaphysiques qu'elle adresse à Théodore ses premières insinuations. Elle lui lit un sonnet qu'elle vient de composer et qui peint d'une manière assez peu équivoque, quoique trèe alambiquée, la situation de son âme. Sur ses pressantes instances, Théodore y répond par un autre sonnet plus alambiqué encore et qu'elle admire beaucoup. Elle combat cependant l'idée qui y est exprimée, qu'aimer une personne d"un rang supérieur à celui où on est placé soi-même, c'est l'offenser. Théodore soutient l'opinion qu'il a énoncée ; il cite poétiquement Icare et Phaéton, foudroyés pour avoir osé s'approcher du soleil — « Ah ! » s'écrie la comtesse, « si le soleil eût » été femme, c'eût été bien différent. » Dans un autre moment, elle feint de chanceler, elle demande à Théodore de la soutenir, et comme, avant de lui présenter la main, il a soin de l'envelopper de son manteau, elle lui reproche avec grâce le peu d'empressement qu'atteste une semblable précaution.

Théodore est plus ambitieux que tendre; d'ailleurs, la comtesse est aimable et belle. Les avances qu'elle lui fait éveillent en lui d'audacieuses espérances, et il n'hésite pas à abandonner sa fiancée. « Nous ne » cesserons pas d'être amis, » lui dit-il, « mais notre

» amour semble déplaire à la comtesse, ne nous ex- » posons pas à son ressentiment. »

Cette ingratitude est bientôt punie. Dès que la comtesse n'est plus stimulée par la jalousie que lui inspirait la pauvre Marcelline, le sentiment de ce qu'elle doit à son rang et à sa naissance vient combattre un entraînement qu'elle ose à peine s'avouer. Pour achever de le surmonter, elle se résout à accepter la main du marquis Ricardo qui la poursuit depuis longtemps de ses sollicitations'. Théodore, étourdi un nj,oment de ce coup inattendu, ne se laisse pourtant pas déconcerter. Il se rapproche de Marcelline, il s'efforce de lui persuader que lorsqu'il lui a exprimé l'intention de l'oublier, il ne lui a pas parlé sérieusement, qu'il a voulu seulement réprouver.

Marcelline est trop amoureuse pour ne pas accueillir le repentir de son amant, et après un simulacre de résistance, les soins oflîcieux du Gracioso Tristan, le valet de Théodore, ont bientôt amené entre eux une réconciliation complète. Cette scène n"est pas une des moins jolies parmi ces innombrables scènes de brouillerie et de raccommodement qu'on trouve sur tous les théâtres.

La comtesse, survenue à l'improvisto, a été témoin de ce rapprochement, elle a entendu Théodore ({ui ne la voyait pas déprécier sa beauté pour calmer la jalousie de Marcelline. L'orgueil irrité ranime dans son cœur l'amour près de s'éteindre. Elle s'avance tremblante de colère, au milieu des deux amants qu'effraye sa présence inattendue, elle or-

donne àMarcelline de se retirer et dicte à Théodore éperdu un billet conçu en ces termes: « Lorsqu'une » femme d'un haut rang a déclaré ses sentiments » pour un homme d'une humble condition, il est bien » étrange qu'il conserve des relations avec une » autre femme, mais celui qui est assez insensé pour » ne pas comprendre son bonheur ne peut accuser » que lui-même, si ce bonheur lui échappe. — « A » qui, » lui demande Théodore, « à qui cette lettre » est-elle adressée ? — A vous, » répond la comtesse en se retirant, « et que Marcelline n'en ait pas con- » naissance. Peut-être finirez-vous par le com- » prendre en le lisant avec attention. »

Théodore est ivre de joie. Il rompt encore une fois avec Marcelline en affectant, par un odieux artifice, de la croire elle-même infidèle. Mais de nouvelles épreuves l'attendent. La comtesse, tout en lui avouant enfin sans détour l'amour qu'elle lui porte, lui déclare que, dans l'inégalité de leurs positions, il ne peut attendre d'elle autre chose que cet aveu. A cette déclaration qui détruit encore une fois toutes ses espérances, Théodore ne peut plus contenir son ressentiment. 11 jure d'épouser Marcelline plutôt que de supporter plus longtemps des caprices dont il a trop souff'ert. La comtesse, irritée d'une telle menace, s'en venge avec la violence d'une femme du midi ; elle frappe Théodore au visage. Bientôt, il est vrai, elle vient lui demander le mouchoir avec lequel il a étanché son sang, et pour prix de ce singulier gage d'amour, elle lui fait don de deux mille écus.

Même après tant d'emportements et d'éclats, l'or-

gueilleuse comtesse ne peut encore se résoudre à unir son sort à celui d'un pbscur roturier. Théodore, pour mettre fin à une situation aussi pénible, veut partir pour l'Espagne. Il le dit au moins, espérant que la comtesse consentira à tout plutôt que de le voir s'éloigner ; il se trompe. Loin de le détourner du projet qu'il vient lui annoncer, elle l'y encourage. « Cette résolution, » lui dit-elle, « est digne de votre « générosité ; elle m'arrachera des larmes, mais elle » est nécessaire à mou honneur. On commence à » soupçonner mes sentiments pour vous. »

Pendant qu'ils se font de tendres et douloureux adieux, il se prépare une péripétie bien inattendue. Le Gracioso Tristan a conçu, en zélé serviteur, la pensée de faire la fortune de son maître. Sans presque l'en avoir prévenu, sans avoir obtenu son consentement formel, il se déguise en Arménien, il va trouver le comte Ludovic, vieux et riche seigneur, qui pleure depuis longtemps un fils unique enlevé dans son enfance par des pirates turcs; au moyen d'une longue narration comiquement absurde, il lui persuade que ce fils est retrouvé et que c'est -Théodore. Ludovic, au comble du bonheur, s'empresse de courir chez la comtesse pour embrasser ce prétendu fils ; il s'abandonne à des transports exprimés avec tant de naturel qu'on ne peut s'empêcher d'en être ému en dépit de la burlesque fourberie qui les a excités. La comtesse, à qui la naissance de Théodore permet enfin d'avouer son amour, se livre également à la plus vive joie. Théodore seul est un peu troublé, moins par le remords que parce qu'il craint les poursuites de la jus-

tice dans le cas où Tartifice viendrait à être découvert. Après une longue hésitation, il se décide, non pas à détromper Ludowic, mais à tout révéler à la comtesse. Comme elle l'aime sérieusement, comme elle ne cherche qu'un prétexte pour l'épouser, elle lui déclare que cette révélation ne l'empêchera pas de se donner à lui ; seulement elle l'engage à ne pas démentir le récit de Tristan, et par une précaution que le poète n'eût pas imaginée dans un pajs où les mœurs n'auraient pas conservé un grand fond de dureté, elle lui conseille de faire noyer ce même Tristan de peur qu'il ne révèle un jour l'imposture dont il est l'inventeur. Heureusement le Gracioso a entendu le complot qui se forme contre lui, il rassure et calme la comtesse en lui faisant observer que nul n'est plus intéressé que lui-même à garder le silence. Cette intrigue si gaie, si vive, si intéressante dans son immoralité, cette peinture si naturelle, si profondément vraie des combats que peuvent se livrer dans le cœur d'une femme la vanité et l'amour, telles sont, avec un dial'ogue mordant et plein de sel, les circonstances qui font, du Chien du jardinier, un des plus jolis ouvrages de son auteur. On serait souvent tenté d'y reconnaître la manière libre et malicieuse de Tirso de Molina plutôt que celle du sensible et délicat Lope.

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