‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 28 sur 61 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

lope de vega. — l acier de madrid.

— l'ingénieuse amante

VEsclave de son amant, la Porteuse de ct^uche, Belise, la Minaudière, le Chien du jardinier, enveloppés jadis dans le naufrage où avait temporairement disparu tout le théâtre de Lope, ont été remis à la scène depuis un demi-siècle, les uns dans leur forme primitive, les autres avec les modifications plus ou moins heureuses auxquelles les avait soumises le laborieux Triguëros. Le succès qu'ils ont obtenu et qui a rendu tant d'éclat à la gloire du grand poète si longtemps méconnu après avoir été de son vivant l'objet d'un culte exagéré, ce succès fait regretter qu'on n'ait pas tenté la même épreuve sur quelques autres de ses ouvrages, non moins dignes d'être rendus à l'admiration publique. Nous citerons parliculièrement VAcier de Madrid qui, suivant nous, n'est inférieur à aucun de ceux dont nous avons déjà parlé.

Le titre se rattache à uu usage, à iiii trait de mœurs souvent rappelé dans les comédies de cette époque. Il y avait alors comme toujours, une maladie à la mode parmi les femmes des hautes classes (1), et naturellement, la médecine avait trouvé un remède commode et facile, compatible avec les habitudes élégantes de celles qui en étaient affectées. Il consistait à boire chaque jour, de très bonne heure, un verre d'eau dans lequel on avait fait détremper de VAcier. Pour que cette prescription fut efficace, son accomplissement devait être suivi d'une longue promenade. Le Prado en était le lieu ordinaire, et il paraît que ces courses matinales servaient souvent de voile à des intrigues dont s'égayait la malignité publique.

Dans la comédie de Lope, la jeune Belise, voulant se dérober à la surveillance qui ne lui permet pas d'entretenir librement l'homme dont elle accepte les hommages, imagine de se faire ordonner le remède ue l'acier. Elle se dit souffrante et écrit à son amant Lisardo pour le charger de trouver un médecin qui consente à se rendre l'instrument de cette ruse. Lisardo est d'abord fort embarrassé parce qu'il craint d'éprouver des refus ; le Gradoso, son valet, vient à son secours. Revêtu d'une robe doctorale, il est introduit auprès de la prétendue malade à qui il ne manque pas de prescrire la potion ordinaire et la promenade sans laquelle elle n'aurait aucun effet. Tout va bien, mais il reste un obstacle à surmonter. Si Belise a réussi à éluder la vigilance de son père, il

(1) Les obstructions.

faut encore qu'elle déjoue celle d'une tante qui ne la perd pas un moment de vue et qui l'accompagne au Prado. Cette tante est ce qu'on appelait alors une déate, c'est-à-dire une dévote de profession, portant dans le monde une partie des pratiques et même du costume du cloître. Son humeur revêche, son jargon mystique, son apparente sévérité ne sont d'ailleurs que l'expression du dépit qu'elle éprouve de son long célibat. Les deux amants ont deviné son côté faible, et ils en profitent. Un ami de Lisardo pousse le dévouement jusqu'à feindre pour la tante une passion qu'il n'a pas de peine à lui faire agréer. Rien de plus divertissant, de plus cojiiique et de plus naturel que la métamorphose qui s'effectue aussitôt dans le caractère de la béate. L'aigreur envieuse a fait place en elle à la bienveillante expansion du bonheur; elle n'a plus pour sa nièce que des paroles de tendresse et d'indulgence ; c'est elle qui, désormais, chaque matin, presse l'heure de la promenade où elle a la certitude de rencontrer son adorateur. Tout absorbée dans cette félicité si nouvelle, si inattendue, elle ne peut plus, elle ne veut plus voir ce qui se passe à côté d'elle, ce qui naguères n'eut pu échapper un seul instant à ses yeux de lynx. Il en arrive ce qu'il était facile de prévoir. Lorsqu'au bout de quelques mois, le père de Belise découvre enfin ce qui s'est passé, il apprend aussi qu'il ne saurait trop se hâter de consentir au mariage de sa fille. Depuis longtemps déjà, la béate abandonnée par son perfide séducteur a pu comprendre, non sans une profonde confusion, dans quel piège elle était tombée.

La vivacité, la gaîté qui animent les développements de l'intrigue ne sont pas à beaucoup près les seuls mérites de cette charmante comédie. On se ferait difficilement une idée de la fraîcheur et de la grâce que le poète a su jeter dans la peinture de Ces délicieuses matinées du printemps sous le beau climat de Madrid, au milieu des jardins, des bosquets, des fontaines qui faisaient dès lors l'ornement du Prado. L'attrait de ce tableau est d'autant plus grand qu'on s'attendait moins à trouver ce genre de beautés dans une œuvre dramatique et que pourtant elles n'y paraissent nullement déplacées. Au naturel, à la facile élégance de Lope, s'unissent ici la poésie exquise et brillante de Calderon. Les situations sont d'une force comique que Moreto n'a peutêtre pas surpassée dans ses meilleures compositions. Le dialogue, tout étincelant de saillies piquantes, malicieuses et quelquefois un peu libres, rappelle la manière de Tirso de Molina sans tomber pourtant dans les écarts grossièrement licencieux qui la défigurent trop souvent.

Les Espagnols ont beaucoup dit que Molière, dans son Médecin malgré lui, avait imité V Acier de Madrid. Nous pouvons d'autant moins partager cette opinion que, comme on le sait, Molière a emprunté le sujet de cette pièce à un ancien ftibliau. Le seul rapport qui existe entre sa comédie et celle de Lope, si absolument différentes à tous autres égards, se rattache à la scène boufïonne où le Gra~ cioso Bertrand, déguisé en médecin et accompagné de son maître Lisardo qu'il fait passer pour son élève.

prescrit à Belise le régime qui doit fournir aux deux amants un moyen do se rapprocher. Nous traduirons cette jolie scène, tant parce qu'elle est réellement très spirituelle et très agréable que parce qu'il n'est' pas sans intérêt de faire voir comment Lope a su traiter, longtemps avant Molière, une idée plus d'une fois reproduite, en effet, sous des formes variées, par notre grand comique.

Belise qui se dit malade depuis quelque temps est entourée de sa lamille; Bertrand se fait annoncer à elle comme le médecin d'une de ses amies qui, apprenant son état de souffrance, a cru devoir le lui envoyer. On l'introduit aussitôt avec son prétendu élève.

LISARDO (à voix basse)

» Tâche surtout de parler sérieusement.

BERTRAND

» J'ai l'honneur de saluer toute la compagnie.

» Comment va la malade ?

THÉODORE (tanle de Belise).

» La voici.

BERTRAND

» Dona Inès, une certaine dame que Belise a ren- » contrée à la messe et à qui elle a fait part de son » indisposition, m'en a parlé en rentrant chez elle » où je soigne une de §es filles attaquée du même » mal. Laissez-moi tâter votre pouls.

BELISE (regardant Lisardo).

» Je suis certaine qu'en y touchant, vous vous ren- » drez compte de ce que j'éprouve. Je sens, en efiet, » qu'il est agité depuis que vous êtes entré.

LISARDO (i voix basse).

» Si VOUS parlez ainsi, ma bien-aimée, que dirai-je » donc moi-même ! Ah ! si l'on me touchait la main » en ce moment , la fièvre qui me 'dévore brûlerait » les doigts qui en approcheraient !

BERTRAND

» Voyons l'autre pouls, nous avons assez interrogé » celui-ci.

PRUDENCIO (père de Relise).

» Faudra-t-il, docteur, qu'elle se mette au lit ?

BERTRAND

» Cela pourra devenir nécessaire, mais il n'est pas » temps encore. Il faudra d'abord lui faire prendre » une potion adoucissante. Dites-moi maintenant ce » que vous sentez, parlez franchement, sans dé- » tour.

RELISE

» Lorsque je me trouve au milieu du monde, il me » semble que je suis seule. Je m'approche de la fe- » nêtre, je vois passer la foule, mais comme je n'a- » perçois pas ce que je désire, j'en suis bientôt fati- » guée. Je sens sur mon cœur quelque chose qui » m'oppresse et qui m'empêche de respirer. Si je veux » me distraire, aussitôt une espèce de fantôme, » comme matante... Je veux dire grand comme ma » tante, se place devant mes yeux et m'empêche de » rien voir. J'en éprouve une lassitude, une irritation » que je ne saurais dire... Je voudrais parler et je » ne le puis, mais j'espère, docteur, que vos soins » m'en donneront la possibilité et je compte sur vous » pour ma guérison.

BE RTRAND.

» Il y aurait beaucoup à dire ici, mais le temps » nous manque. Je ferai si bien que vous pourrez » parler, je vous renda^ai même la gaîté. Qu'éprou- » vez-vous en montant un escalier, en gravissant » une côte ?

BELISE.

» J'étouffe.

BERTRAND

» Je vous aurai bientôt rendu alerte et légère. Pour » le moment, il suffit quependantquelquesjoursvous » preniez de l'acier chaque matin et que vous fassiez » ensuite une promenade, soit à Atocha, soit au Prado, » mais surtout de très bonne heure, car vous ne de- » vez pas vous exposer au soleil. Galien est formel là- » dessus. Il dit en termes exprès que, quando acero » prenatur, sol in capite non detur, attendu qu'il » n'en faudrait pas davantage pour empêcher la » guérison.

LISARDO (à part).

» Que le diable l'emporte ! Si ces gens-ci savent » un mot de latin, je suis perdu !

BERTRAND

» Demain est précisément un très bon jour pour » commencer la cure. La lune était hier en opposi- » tion avec le soleil, et le docteur Laguna recom- » mande que, pet^ opposita luna non fiat ulla emis- » sio.

' LISARDO (à part).

» Autre extravagance ! Il me fait trembler.

BERTRAND

» Je vous promets que cette mélaucolie dont vous » parliez tout à l'heure ne durera pas longtemps. Je » VOUS enverrai des musiciens pour vous égajer. En » attendant, je veux vous prêter cette bague dont le » seul contact a de merveilleuses vertus pour réta- » blir la santé, mais je vous avertis que, pour la » laisser entre vos mains, je suis forcé d'exiger un » gage, car enfin elle n'estpas à moi, elle appartient » à une autre personne.

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