CHAPITRE XXIV
TIRSO DE MOLINA. — COMEDIES D INTRIGUE. — L'a- MANT TIMIDE. (eL VERGONZOSO EN PALACIO.)
Les titres de gloire do Tirso do Molina consistent, nous l'avons dit, dans ses comédies d'intrigue. Ne pouvant nous dissimuler l'extrême difliculté de faire suffisamment apprécier, par voie d'analyse et de traduction, les beautés qu'il y a prodiguées et qui tiennent d'une manière si exclusive au génie particulier de la langue castillane, nous allons cependant essayer d'en donner quelque idée.
On considère assez généralement comme son chefd'œuvre l'Amant timide ou, pour traduire plus exactement le titre espagnol, le Coiuiisan timide, (El Vergonzoso en 2Kdacio.) L'idée est, au fond, la même que celle du Chien du jardinier, de Lope de Vega, mais, contrairement à la tendance ordinaire des deux poètes, Tirso a porté dans l'exécution une délicatesse dont nous avons signalé l'absence complote dans l'œuvre de Lope.
ESS.VI suit LK THÉATllE KSPAGNOr. 205
La scène est en Portugal. On peut remarquer que ce pays, alors simple province de la monarchie espagnole, était pour Tirso l'objet d'une sorte de prédilection : il se plaît à y placer le théâtre de ses drames, à peindre le caractère jaloux et passionné des Portugais, à faire ressortir les traits particuliers de leur esprit, quelquefois même à reproduire leur langage dont la mollesse et la mignardise sont pour lui une source intarissable de plaisanteries. L'action, tout à fait imaginaire, mais que l'auteur a rattachée à des circonstances historiques, se passe au xiv" siècle. Un jeune homme, élevé à la campagne au milieu des bergers dont il partage les travaux se décide à fuir la maison paternelle pour chercher fortune et se soustraire à l'insupportable ennui d'une existence trop peu en accord avec les rêves ambitieux de son imagination. Le hasard le conduit à la cour du duc d'Avero, prince de la maison royale. Gravement compromis, au moment même de son arrivée, par l'imprudente générosité avec laquelle il favorise la fuite d'un proscrit, il est sauvé par l'intercession de la fille du vieux duc, la princesse Madeleine, qui n'a pu voir sans en être touchée le dévouement courageux, la bonne grâce et le danger du jeune aventurier. Elle fait plus, elle obtient de son père que D. Dionis, (c'est le nom qu'il a pris) restera auprès d'elle pour lui servir de secrétaire et pour achever son éducation. Dans cette situation qui établit entre eux des rapports si intimes, le sentiment de préférence que la princesse éprouve déjà pour I). Dionis ne tnrde pas à prendre le caractère d'une violente passion. D. Dio-
nis lui-même est loin d'être insensible aux attraits (le sa charmante élève. Il s'aperçoit bientôt d'ailleurs do l'impression qu'il produit sur elle, mais, d'autant plus timide qu'il aime davantage, il ne peut croire entièrement à son bonheur. Vainement Madeleine,* comprenant la nécessité d'encourager son amant que l'extrême inégalité de leurs positions respectives doit rendre peu hardi, lui prodigue, avec une coquetterie fine et piquante, des avances non équivoques. Si, un moment, il semble près d'y répondre par l'aveu de son amour, bientôt et dès que la princesse, croyant en avoir assez dit, craignant peut-être d'avoir dépassé les bornes de la pudeur, s'arrête et attend sa réponse, il s'inquiète de ce silence et en conclut que les espérances qu'il commençait à former étaient de pures illusions et qu'il avait mal interprêté quelques paroles prononcées au hasard. Cette situation, si naturelle et si gracieuse, rappelle à quelques égards, comme nous le disions tout à l'heure, celle d'une comédie de Lope, mais ce qui en fait la grande supériorité, ce qui rend bien plus intéressants D. Dionis et sa maîtresse, c'est qu'ici ce sont deux sentiments tendres et sincères qui se trouvent aux prises tandis que, dans le Cliien du Jardinier, la lutte est celle d'une femme altière et capricieuse avec un homme Iroid et intéressé, qui ne l'aime pas, qui ne voit dans sa liaison avec elle que l'occasion de faire fortune et dont l'âme est aussi subalterne que le rang.
Cependant, la princesse se décide à mettre fin à cet état d'incertitude et d'angoisses. Le comte de Vasconcelos, que son père lui destine pour époux.
est sur le point d'arriver ; elle veut, avant qu'il se présente, s'être mise hors d'état de lui donner la main. Elle lait appeler D. Dionis qui se hâte d'accourir ; cette scène caractérise trop bien le genre de Tirso pour que nous n'essayons pas de la traduire.
D. DIOxNlS.
« Je me rends aux ordres de Votre Excellence. » Veut-elle prendre en ce moment sa leçon? (à » part.) Sa présence me fait déjà trembler... Puis- » qu'elle ne me répond pas, sans doute elle ne m'a
» pas vu entrer Elle est assise, la tête appuyée
» sur sa main...
MADELEINE (à part;.
» Je voudrais en vain m'en empêcher, il faut que » je me fasse comprendre. Je feindrai de dormir.
D. DIONIS
» Madame, je suis D. Dionis... Elle ne me répond » pas... Dormirait-elle?... Oui, elle dort... Profitons » de son sommeil pour oser enfin contempler ces » charmes qui troublent ma raison. Elle a les yeux » fermés, je puis m'approcher sans crainte : leurs » traits ne sauraient me blesser en ce moment. Le » tout-puissant a-t-il jamais créé une beauté plus » accomplie !... Je veux baiser sa main... En aurai-je » le courage?... Oh! non, elle appartient à une divi- » nité, et ma bouche est indigne de la toucher... » Quoi ! je suis homme et je tremble ! Qu'est-ce donc » que j'éprouve?... Du courage!... Est-ce qu'elle ne » dormirait pas en effet? Elle dort certainement, je
» vais m'approcher d'elle Mais si elle se réveil-
» lait... Je frémis à cette pensée, je mourrais sans
20S ESSAI SU:i LE TIIÉATUE ESPAGNOf.
» doute si elle me surprenait de la sorte. Pour ne » pas tout perdre, je dois me résigner à perdre l'oc- » casion qui s'oflfre à moi; la crainte l'emporte sur » l'amour, je vais, hors de cette chambre, attendre » son réveil.
MADELEINE à (parti.
» 11 n'a pas même osé s'approcher de moi. Quel >■> excès de timidité !
D DIOXIS
» Non... je «3 puis rester ici puisqu'elle dort... Il » faut que je m'éloigne.
MADELEINE là pirl),
» Il s'en va en effet... (liant). Don Dionis !
D. DIONIS
» Elle m'a appelé ! Je ne me trompe pas... Qu'elle » s'est promptement réveillée... Si j'avais cédé à mon » premier mouvement, dans quelle situation je me » trouverais ! Mais est-elle bien éveillée ?... Non... je » crois qu'un songe vient encourager mes espé- » rances, comme pour me donner à penser que celle » qui m'appelle dans son sommeil ne me hait pas » lorsqu'elle veille. Si en effet elle rêvait de moi ! Si » je pouvais savoir ce qui se passe dans son es- » prit!
MADELEINE (feignant de rêver).
» No sortez pas, D. Dionis, approchez -vous.
D. DIONIS
» Son rêve m'ordonne de m'approcher ; quelle >> heureuse occasion ! Il faut lui obéir ; môme en » dormant elle est ma maîtresse. Amour, parlez en- » fin, triomphez de votre timidité !
MADELEINE
» D. Dionis, puisque vous venez m'enseigner tout » à la fois à écrire et à aimer... le comte de Vascon- » celos...
D. DIONIS
» Qu'ententls-je ! oh jalousie !...
MADELEINE
» Dites-moi si vous savez ce que c'est que l'amour, » ce que c'est que la jalousie. Il serait fâcheux que, » par votre faute, je restasse dans mon ignorance, » car nul ne peut enseigner ce qu'il ne sait pas. » Dites-moi, êtes-vous aajoureux.? Ne l'avez-vous » jamais été? Pourquoi rougissez-vous? Répondez » sans crainte. L'amour est un tribut que tout être » vivant doit à la nature, depuis l'ange jusqu'à la » brute. Pourquoi donc en rougir? Aimez-vous? — » Oui, madame. — Grâce au ciel, j'ai pu enfin tirer » de vous une parole.
D. DIONIS
» Y eut-il jamais songe plus charmant ! Quel bon- » heur de l'entendre et d'en être témoin! Maisn'est- » ce pas moi qui rêve et ma félicité n'est-elle pas » elle-même un songe ?
MADELEINE
» Et avez- VOUS dit votre amour à votre dame? — » .Te n'ai pas osé. — Elle ne le connaît donc pas? — » Comme l'amour est une flamme, elle l'aura lu sans » doute dans mes yeux. — C'est à la langue à donner » de telles explications, cet.autre langage ne s'en- » tend pas assez distinctement. Ne vous a-t-elle » fourni aucune occasion de vous déclarer? — Elle
» m'en a tant donné que je suis confus de ma timi- » dite. — Parlez donc, tant de retards font tort à » votre amour. — Je crains de perdre en parlant le » bonli(*ur que m'assure mon silence. — C'est une » folie. Un homme d'esprit a comparé celui qui aime » et qui se tait à une belle tapisserie qu'on ne dé- » roulerait pas. Le peintre qui, désirant vendre ses » tableaux, ne les exposerait pas aux yeux du pu- » blic parviendrait difficilement à son but. La timi- » dite réussit mal à la cour. Déroulez donc votre » tableau, et pensez qu'on ne peut guérir le mal dont » on ignore la nature. — Mais, madame, l'inégalité » qui existe entre moi et la personne que j'aime^ » m'épouvante. — L'amour n'est-il pas un dieu ? — » Oui, madame. — Parlez-donc. Ses lois humilient » les monarques sous leur joug absolu et savent. éga- » 1er aux palais les plus humbles chaumières. Je » veux être votre intermédiaire. Dites-moi qui vous » aimez. - Je n'ose pas. — Pourquoi hesitez-vous ? » Me jugez-vous peu propre à cet office? —-Non, » mais je crains, hélas ! — Et si je vous dis son nom, » me confesserez-vous que je Tai deviné? Est-ce » moi par hasard ? — Oui, madame. — Vous l'avouez » enfin. Mais je sais que vous êtes jaloux du comte » de Yasconcelos. — Madame, je me désespère en » pensant qu'il est votre' égal et l'héritier du duc do » Bragance. — L'égalité, la sympathie ne consistent » pas dans la naissance de l'amant, mais dans les » rapports de l'àme et du cœur. Déclarez-vous, je » vous y engage : dans le jeu de l'amour, un peu » trop de hardiesse vaut mieux qu"un peu trop de
» timidité. II }• a longtemps que je vous préfère au » comte de Yasconcelos.
D. DIONIS (pouàsanl un cri).
» Qu'entends-je, juste ciel !
MADELEINE (feignant de se réveiller).
» Oh.! mon Dieu, qu'est-ce donc ? Comment étes- » vous ici, D. Dionis?
D. DIONIS
» Madame
MADELEINE
» Que faites-vous ici ?
D. DIONIS
» J'étais venu pour donner leçon à Votre Excel- >•> lence, je l'ai trouvée endormie et j'attendais son » réveil.
MADELEINE
» Il est vrai, je m'étais endormie, et cela m'est si » peu ordinaire que j'en suis toute surprise. {Elle se » lève.)
D. DIONIS
» Si, dans votre sommeil, vous avez toujours de » semblables songes, je suis bien heureux.
MADELEINE (à parti.
» Dieu soit loué ! le muet jparle enfin !
D. DIONIS
» Je suis tout tremblant.
MADELEINE
» Vous savez ce que j'ai rôvé ?
D. DIONIS
» Il m'a été bien facile de le savoir.
•272 ESSAI PUR I.E THÉATllE EPTAGNOL
MADELEINE
» Vous êtes donc un autre Joseph ?
D. DIOXIS.
» Je Tai égalé en réserve, en timidité, mais non » dans son talent pour la divination.
MADELEINE
» Expliquez-moi donc comment vous avez eu con- » naissance de mon rêve.
D. DIOMS.
» Votre Excellence parlait à haute voix pendant » son sommeil.
M.^DELEINE.
» Est-il possible ?