‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 41 sur 61 · TIRSO DE ,Î0I.INA. — BRAMES HISTORIQUES. DRAMES RELIGIEUX · texte numérisé non relu

TIRSO DE ,Î0I.INA. — BRAMES HISTORIQUES. DRAMES RELIGIEUX

En Espagne, les écrivains dramatiques se sont généralement signalés par leur étonnante fécondité ; Tirsdl^ons ce rapport encore, est un des plus remarquables. Près de trente ans avant sa mort, il avait déjà composé trois cents pièces de théâtre; quatre-vingt seulement ont été conservées. Dans ce grand nombre figurent, outre les comédies d'intrigue, base principale de sa renommée, beaucoup de drames historiques qui sont loin d'être sans mérite. La vengeance de Thamar, dont le livre des rois lui a fourni la matière, est empreinte en quelques endroits de ce caractère à la fois poétique et terrible auquel on reconnaît le génie tragique. C'est, d'ailleurs, une des œuvres les plus étranges de l'ancien théâtre espagnol. Tirso, comme pour y accumuler toutes les inconvenances , n'a pas craint de mettre sons les yeux du spectateur, les plus déplorables

aventures de la famille de David, Thamar déshonorée par son frère Amon, ce même Amon égorgé par son autre frère Absalon, et de mêler à ces horreurs des plaisanteries empruntées aux usages et aux idées modernes, par exemple, une consultation de médecins qui offre de singulières analogies avec une scène bien connue de Molière.

La Femme 2^}'i((fcnie (la i^rudencia en la muger) présente un tableau Adèle et animé des luttes de la royauté et de Taristocratie castillanes pendant le moyen âge. Dans Sixte Quint ou le Choix j^cir la vertu, on suit avec intérêt le développement du caractère à la fois pieux, austère et ambitieux que le poète, d'accord avec l'histoire, prête à cet illustre pontife, son contemporain. Les Exploits des Pizarres (1) reproduisent avec une vérité frappante l'indomptable énergie, l'esprit aventureux, J^s passions effrénées des premiers conquérants de l'Amérique, l'admiration qui s'attachait à leurs succès et les fabuleuses exagérations qu'y mêlait la crédulité populaire. On trouve, dans tous ces ouvrages, de la poésie, des traits ingénieux et parfois un talent remarquable à tirer parti des traditions et des circonstances locales pour donner au sujet une couleur historique assez mal soutenue, il est vrai, dans d'autres endroits. Néanmoins il n'en est pas un seul qui soit resté au théâtre ou qu'on lise habituellement, parce que la composition générale en est

(1) Tirso a composé sous ce titre trois pièces qui se continuent l'une Tautre : c'est ce qu'on a appelé dejiuis une trilof,àe.

très défectuGuse, parce que rintérôt, au lieu de se rattacher à une action unique ou principale, s'y perd dans la multitude des personnages et des incidents inutiles, parce qu'enfin ce sont plutôt, dans leur ensemble, des chroniques dialoguées confuses et prolixes que de véritables drames.

Les comédies religieuses de Tirso, celles dont il a puisé le sujet dans la vie des saints, donnent lieu à peu près aux mômes observations. La plus remarquable porte un titre qu'il est assez difficile de traduire en français : El condenado por desconfîadOy c'est-iiTdire l'homme damné iwur avoir désesjJéi^é. L'idée en est frappante et ne manque pas de profondeur. Un ermite, qui a passé dix années dans la prière et dans les austérités du désert, se laisse entraîner à douter des promesses célestes et de l'aveuiiL que Dieu lui réserve dans l'éternité. Le démon, saisissant avec empressement ce moment do faiblesse, réussit par ses insinuations perfides, par ses conseils décevants à jeter dans lame de l'ermite les germes du désespoir. Le malheureux en vient bientôt à se regarder comme prédestiné aux flammes infernales. Pour s'étourdir, pour se venger en quelque sorte, il se précipite dans tous les excès. Il meurt enfin, couvert de crimes, dévoré de remords, mais n'osant, ne voulant pas faire à la clémence divine un appel dont il n'attend plus rien. Dans le même moment, un brigand, un assassin, un homme dont la vie entière n'a été qu'un tissu de forfaits, mais qui n'a jamais entièrement désespéré de la bonté de Dieu, expire sur un écliafaud, repentant et

contrit. Son âme, portée par les anges, s'élève vers le ciel, et celle de l'ermite est plongée dans Tabîme. Une telle conception caractérise d'une'manière trop frappante le catholicisme espagnol de cette époque pour que nous n'eussions pas cru devoir la signaler alors même qu'elle n'eût pas fourni à Tirso de très belles inspirations malheureusement mêlées de grandes extravagances et d'indignes bouffonneries. 11 règne dans cette œuvre étrange une ardeur de foi et de charité, une exaltation pieuse dont l'expression vraiment entraînante forme un contraste singulier avec la manière habituelle de l'auteur. Il ne semble pas, d'ailleurs que, de son temps, ce contraste parût aussi extraordinaire : on peut le supposer, du moins, en lisant, dans les approbations motivées par lesquelles les censeurs ecclésiastiques autorisaient la publication des diverses parties de son théâtre, qu'ils n'y ont trouvé rien de contraire à la religion et aux Imnnes mœurs, rien qui nefûtioropre à récréer honnêtement les esprits studieux et à prémunir la jeunesse contre les dangers du monde. Nous allons voir quelles étaient .les œuvres auxquelles s'appliquait cette bienveillante qualification.

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