CHAPITRE XXV
TIRSO DE MOLINA. — LA VILLAGEOISE DE VALLECAS. — DON GIL AUX CHAUSSES VERTES. — MARTHE LA PIEUSE. — LE TOUR ET LE SOUTERRAIN. — LE CONVIÉ DE PIERRE, ETC.
Nous avons dit que le Courtisan timide était généralement considéré comme le chef-d'œuvre de son auteur. Nous partageons cette manière de voir. Cependant, si nous avions à désigner, parmi les comédies de Tirso de Molina, celle qui donne l'idée la plus complète des qualités de son esprit et de son style, notre choix s'arrêterait peut-être sur la Villageoise de Vallecas.
Le sujet en est assez compliqué. Un oflîcier, récemment revenu de l'armée de Flandres qu'il a quittée pour échapperaux suites d'un duel, s'estarrêté quelque temps à Valence avant de se diriger sur Madrid où il va solliciter sa grâce. Il est parvenu à séduire une jeune personne d'une noble naissance, et bientôt après il a continué son voyage, sans l'avertir de son départ, sans même lui avouer qu'il ne s'est fait connaître à elle que sous un nom supposé. Presque aux
portes de Madrid, D. Vicente(c'estle nom de l'officier,) se repose un instant à l'entrée de la nuit dans une auberge où il rencontre un autre voyageur. La maladresse d'un valet amène le troc involontaire de leurs valises; ils ne découvrent l'erreur qu'après leur départ, lorsqu'ils ne peuvent plus se rejoindre et la réparer. I). Vicente, en examinant les objets contenus dans la valise qui lui est tombée entre les mains, ytrouve les papiers d'un jeune hommearrivédu Mexique peu de jours auparavant pour se marier à Madrid. Muni de ces papiers, il n'hésite pas à se présenter à la place du futur époux dans la maison de la fiancée, la belle Serafine, où ils sont également inconnus l'un et l'autre, et il y obtient un succès si complet que lorsque le véritable Mexicain se présente, il est repoussé comme un imposteur. Toutcela donne lieu à une suite d'incidents où l'imagination de Tirso se joue avec la gaîté et la force comique qui lui sont ordinaires.
Cependant, tandis que le perfide D. Yicente se prépare à consommer sa double trahison, l'amante qu'il a si indignement trompée à Valence, la malheureuse Violante, s'est mise à sa poursuite et elle est parvenue à retrouver sa trace. Déguisée en villageoise, elle s'est établie à Vallecas d'où elle vient chaque matin à Madrid vendre des pains délicats dont il paraît que ce village fournissait alors les riches habitants de la capitale. La maison de sa rivale est, comme on le pense bien, du nombre de celles où elle s'introduit de la sorte, et à force d'adresse et d'artifices, elle réussit à y faire naître, pour entraver les projets de
D. Yicente, des obstacles dont il s'efforce vainement de découvrir la source. Une circonstance inattendue, en donnant à Violante un accès plus facile et des intelligences dans cette maison, aide singulièrement au succès de ce stratagème. En dépit du costume vulgaire dont elle est revêtue, ses attraits ont touclié le cœur du frère de Serafine qui, ne s'attendant pas sans doute à éprouver beaucoup de résistance de la part d'une personne de cette condition, s'emi^resse de lui faire part du sentiment qu'il éprouve pour elle. C'est à cet incident purement épisodique en apparence que se rattachent les plus jolies scènes de la Villageoise de Vallecas. Violante ne veut ni accueillir des hommages qu'elle ne peut payer de retour, ni désespérer, par de trop brusques refus, un amant dont le concours peut servir utilement ses desseins. Dans cette situation diflicile, elle a recours, pour ne rien compromettre, à toutes les ressourcés d'une coquetterie d'autant plus raffinée qu'elle so déguise sous les dehors d'une extrême naïveté. Tantôt, feignant de ne pas bien comprendre la galanterie délicate de D. Juan, elle y répond avec une affectation de simplicité ignorante et gracieuse qui, tout à la fois, le désespère et le ravit; tantôt, pressée plus vivement, elle se défend par des saillies imprévues où l'esprit le plus fin et le plus charmant se fait jour à travers la feinte rusticité du langage. Nous voudrions qu'il fût possible de traduire un pareil dialogue, C'est la vivacité de Beaumarchais,- c'est ce feu roulant de réparties vives inattendues, de piquantes équivoques rehaussées encore par l'attrait de lu poésie et aussi par
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une vérité de sentiment, par un naturel auquel Beaumarchais, qui visait exclusivement à l'épigramme, n'a jamais aspiré. Nous devons insister sur cette corn paraison parce qu'elle caractérise le mérite principal de Tirso de Molina, parce que des scènes plus ou moins semblables à celle que nous venons d'indiquer se rencontrent dans la plupart de ses ouvrages, parce qu'aujourd'hui, même au théâtre, de la part d'un public peu littéraire et qu'on pourrait croire peu capable d'apprécier de telles beautés, ces gracieux ébats d'une riche imagination, cet emploi si heureux de la souplesse et des innombrables ressources d'une des plus belles langues du monde excitent encore de véritables transports.
Il est inutile de dire que la Villageoise de Val- ^^'c«5 se termine, comme toutes les comédies deTirso, par un mariage qui vient, en réparant l'honneur de l'héroïne, récompenser son courage et son adresse. Cette pièce nous suggère quelques réflexions applicables, d'ailleurs, à presque tous les ouvrages du poète. Il est évident que Tirso n'avait pas le sentiment de ce qu'il y avait de dégradant et de pénible dans la situation de Violante courant comme une aventurière après l'homme qui l'a séduite et qui, au moment même où il se voit en quelque sorte contraint de l'épouser, dissimule assez mal le regret qu'il éprouve de cette nécessité. Voulant, sans aucun doute, appeler l'intérêt sur cette jeune fille, s'il eût jugé une telle situation avec les idées qu'elle nous inspire, il se fût attaché à la dissimuler, à l'adoucir, au lieu d'en faire un sujet de plaisanteries 0)«preintes
ESSAI SUll LE THÉÂTRE ESPAGNOL 231
parfois d'une licence vraiment grossière. Ce qui est remarquable aussi, c'est le caractère du héros qui, non content de trahir Violante, veut, sous un faux nom, à l'aide de la plus indigne supercherie, enlever Seraflne à l'époux qui lui est destiné. Don Yicente n'en est pas moins représenté comme un modèle do franchise, de loyauté et de bravoure. On voit que, dans sa conviction, et par conséquent dans celle de Tirso, l'amour excuse suffisamment les déceptions les plus odieuses dont il est le mobile. C'est, au surplus, la morale que professent à peu près indistinctement les poètes dramatiques de l'Espagne, et Lope,Calderon, Moreto eux-mêmes prêtent sans scrupule à ces amants si chevaleresques, à ces amantes si délicates, si exaltées qu'ils se plaisent à mettre sur la scène, des actes de perfidie et même de cruauté dont nous ne tolérerions pas le spectacle.
Il y a une autre comédie de Tirso, la Villageoise de la Sagra, qui ressemble singulièrement à la Villageoise de Vallecas, tant par la nature du sujet que par le genre d'esprit qu'il y a prodigué. Un de ses grands moyens de succès, un des ressorts qu'il emploie le plus habituellement, c'est le contraste de la naïveté rustique réunie à la finesse de la coquetterie la plus exquise. Tantôt, comme dans les deux comédies dont nous venons de parler, ce contraste si piquant n'est qu'un artifice auquel a recours une jeune fille engagée dans une entreprise amoureuse qui la force à cacher son rang sous un humble déguisement. Tantôt comme dans Marie Ilcrnandez la Galicienne et dans plusieurs autres
pièces, il s'agit véritablement d'une paysanne dont la passion et la jalousie développent l'esprit naturel. La répétition de ces combinaisons si peu variées et qui se ressemblent tellement lorsqu'elles ne sont pas complètement identiques n'eût fourni à un poète ordinaire que des effets d'une fatigante monotonie. Tirso, en homme de génie, a su les reproduire continuellement sans se copier. Chacune des scènes où il fait figurer ses villageoises vraies ou prétendues se distingue par la variété non moins que par la vivacité piquante des saillies originales et des reparties inattendues qu'il y a semées à pleines mains.
C'est à un autre genre do mérite que B. Gil aux chausses vertes doit la popularité dont il jouitsurle théâtre de Madrid. L'intrigue de cette comédie, une des plus invraisemblables do l'auteur, et ce n'est pas peu dire, est un modèle de complication et de vivacité. Les incidents s'y croisent et s'y multiplient à un tel point que l'esprit éprouverait à les suivre une véritable fatigue s'il n'y trouvait aussi un très grand amusement. Rarement, d'ailleurs, Tirso a donné à ses héroïnes autant d'audace, de pétulance, de dévergondage, nous dirions d'impudeur si, à force de grâce et de malice il ne désarmait le sentiment qui dicterait une qualification aussi sévère. 11 s'agit, suivant l'usage à pou près invariable de l'auteur, d'une amante abandonnée qui poursuit son amant intldèle et qui, après avoir fait échouer, au moyen de mille artifices, ses projets de mariage, l'amène enfin à réparer ses torts. Par'une autre combinaison non moins tamilière à Tirso, c'est sous un déguisement d'homme que
DoCa Juana accomplit son entreprise et, ainsi déguisée, elle parvient à inspirer à sa rivale une violente passion. La prédilection de Tirso pour un ressort aussi singulier, la complaisance un peu monotone avec laquelle il ne cesse d'y revenir, les plaisanteries plus que libres dont cette idée bizarre lui fournit l'inépuisable texte, décèlent, bien l'imagination corrompue et blasée. du moine licencieux.
Une autre de sçs comédies, Marthe la pieuse ou la dévote amoureuse, est empreinte à un plus haut degré encore du même caractère. Une jeune fille que son père veut forcer à épouser un riche vieillard a recours, pour se conserver à l'homme qu'elle aime secrètement, au plus étrange des stratagèmes. Elle feint de se sentir tout à coup saisie d'une ardeur de dévotion qui ne lui permet pas de penser au mariage. Son père, après avoir vainement essayé de lutter contre sa résistance, se voit contraint d'y céder et de la laisser suivre un genre de vie conforme à sa nouvelle vocation. Sous prétexte de fréquenter les églises, de visiter les hôpitaux, de porter aux malades des secours et des consolations, Marthe obtient une liberté qu'elle n'avait jamais eue j usqu'alors . Mai tresse absolue de ses démarches qui n'excitent plus aucun soupçon, elle profite, dans l'intérêt de son amour, des facilités qu'elle s'est ainsi ménagées. L'amant préféré par elle, D.Philippe, se présente sous le costume d'un pauvre étudiant malade qui demande l'aumône de porte on porte. Le père de Marthe veutle congédier après lui avoir donné quelques secours, mais, feignant d'être entraînée par l'impulsion d'une ardente cha-
rite, elle l'embrasse comme si elle voulait- soutenir sa faiblesse, elle insiste pour le retenir, pour le soigner, pour ne le laisser partir que lorsqu'il sera complètement guéri. Le vieillard se montre d'abord aussi surpris que mécontent de ce qui lui paraît un caprice fort singulier, il exige le départ du prétendu malade ; les larmes de sa fille, ses gémissements, ses supplications finissent par le désarmer. Fatigué plutôt que convaincu, il consent à ce que l'étudiant reste dans sa maison où il promet de donner à Marthe des leçons de grammaire et de latin pour qu'elle puisse» dit-elle, comprendre ses ijnères.
Là, commence une suite de scènes tellement bizarres qu'il est difficile d'en donner une idée. Tirso nous montre les deux amants mêlant aux vives expressions de la passion ou plutôt de l'ivresse des sens le jargon d'un mysticisme dérisoire par lequel ils semblent se plaire à aiguiser le sentiment du plaisir autant qu'à abuser le crédule D. Gomez qui, témoin de leurs transports, de leurs jalousies, de leurs raccommodements, n'y voit qu'autant d'élans de la piété de sa fille. On ne saurait imaginer une combinaison plus scandaleuse, plus immorale, nous dirions plus impie, s'il n'était souverainement injuste d'appliquer les susceptibilités de notre siècle sceptique à une époque où la foi religieuse était trop solidement établie pour qu'on pût voir dans de pareils écarts une attaque sérieuse dirigée contre elle. Tirso seul pouvait traiter un semblable sujet avec assez d'aVt, d'esprit, de malice, et y jeter une force comique assez puissante pour le rendre supportable.
Quelque convaincu que nous soyons de l'impossibilité de transporter dans une autre langue des choses aussi profondément originales, nous tenterons de traduire un des passages les plus piquants de cette singulière comédie.
La sœur de Marthe, Lucie, a découvert le secret du prétendu étudiant. D. Philippe qui, comme nous le verrons plus tard, a de puissantes raisons pour craindre d'être reconnu, essaye de s'assurer de son silence en lui persuadant que c'est pour elle qu'il a pris ce déguisement. Il y réussit avec d'autant plus de facilité qu'elle est d'avance toute disposée a accepter ses hommages. Bientôt, Marthe les surprend dans les bras l'un de l'autre. A cette apparente trahison, sa jalousie éclate avec fureur. Vainement D. Philippe, pour la calmer, lui explique l'embarras où il s'est trouvé, l'artifice auquel il a dû recourir pour leur sûreté commune : elle n'écoute rien, elle menace de tout révéler à D. Gomez. D. Philippe s'épuise en protestations et en prières. « Non, non, » lui répond-elle avec emportement; « Vive Dieu ! je ne serai satisfaite que lorsqu'on » m'aura vengée en vous donnant la mort. » Ces derniers mots ont été entendus par I). Gomez, survenu à l'improviste avec son ami le vieux capitaine Urbina, celui-là môme à qui il avait d'abord destiné la main de Marthe.
D. GOMEZ
« Qu'entends-je ? ma fille pousse des cris, ma fille » jure? Qu'est-ce-que cela signifie?
LE CAPITAINE
» Une jeune fille jurer!...
D. PHILIPPE ta voix basse).
» Eh bien ! cruelle, • vengez-vous, voici les deux » vieillards, ils vous ont entendue, achevez.de me » donner la mort.
MARTHE (à voix basse).
» Ne dites rien. (Haut ) Un chrétien jurer ! Violer » ainsi le second des commandements ! Prendre en » vain le nom de Dieu ! misérable étudiant, pas un » mot de réplique, sortez à l'instant de cette maison » ou prosternez-vous et baisez la terre, pour expier » un tel péché. Voilà donc ce dont vous êtes capa- » ble ! Je ne puis contenir ma colère, je me sens » toute brûlante, sortez, vous dis-je, ou baisez laterre.
D. PHILIPPE
» Madame, madame, doucement je me fâcherai à » mon tour. Il n'y a pas un si grand mal à invoquer » le nom de Dieu lorsqu'on dit la vérité...
D. GOMEZ (au capitaine).
» Elle le gronde parce qu'elle croit qu'il a offensé » Dieu en jurant! Vit-on jamais piété aussi parfaite!
LE CAPITAINE
» Quel excès de scrupule !
D. PHILIPPE
» Au reste je vais quitter cette maison.
MARTHE (le frappant),
» Vous allez partir, méchant homme ? C'est ainsi » que je châtie ceux qui jurent on vain.
D PHILIPPE
» Doucement, vous dis-je, cela devient sérieux.
MARTHE (à demi voix).
» Perfide, c'est la jalousie qui me met hors de » moi.
D. GOMEZ
» Ma fille, calme-toi, ne t'emporte pas de la sorte.
MARTHE
» Non, mon père, l'insolent a mérité la mort, » Quoique je sois une pécheresse, je ne permettrai » jamais à personne de jurer en ma présence, c'est » un trop grand péché.
LE CAPITAINE
» Elle pleure I
D. GOMEZ
» C'est assez, Marthe, ton zèle pieux s'est assez » manifesté; s'il n'a juré que pour dire la vérité, il » n'y a pas un si grand mal.
D. PHILIPPE
» Certes, je ne l'ai pas fait sans qu'elle m'en eût » donné de justes motifs. Vous ne connaissez pas son » caractère.
D. GOMEZ
» Qu'est-il donc arrivé ?
D. PHILIPPE
» Je lui donnais une leçon de grammaire. Elle » voulait décliner le mot cœlus cœli avec le mot » amor amoris. .Je lui représentais qu'ils n'appar- » tiennent pas à la même déclinaison. Elle n'en te- » tait compte. J'ai fini par me fâcher. Vive Dieu! lui » ai-jedit, vous ne devez pas décliner ainsi ces deux » mots. Voilà ce qui l'a mise dans l'état où vous la » voyez. Je ne resterai pas ici un moment de plus.
288 ESSAI SUR LE THÉATKE ESl'AGNOL
MARTHE
» Ce qu'il dit est vrai, les choses se sont passées de » la sorte.
D. PHILIPPE
» Adieu donc, on ne traite pas ainsi les gens de » bien.
MARTHE
» Vous partez en effet ? Allons, revenez, maître » Berrio.
D. PHILIPPE
» Non, je ne reviendrai pas. Fussicz-vous ma mère, » je ne permettrai à personne de porter la main sur » moi. Adieu, vous dis-je.
MARTHE
» Retenez-le, mon père.
D. GOMEZ
» Qu'il s'en aille s'il veut.
MARTHE
» Vous le laissez partir? Ne voyez-vous pas qu'il » est en colère ?
D. GOMEZ
» Qu'importe?
MARTHE
» Que deviendra-t-il, malade comme il est? Oh » mon Dieu! je pleure de pitié rien qu'en j- pensant !
D. PHILIPPE
» Laissez-moi en liberté.
MARTHE
» Apaisez-le, de grâce, faites-moi cette faveur. Je » ne puis supporter la pensée que ce soit à cause de » moi qu'il quitte la maison.
D. GUMEZ.
» Allons, revenez, frère.
LE CAPITAINE
» Qu'il ne soit plus question de rien.
D. PHILIPPE
» Porter les mains sur moi, sur un licencié, sur un » horam-e qui a pris ses degrés, sur un clerc ton- » sure !
MARTHE
» Quoi ! mon frère, vous avez reçu les ordres sa- » crés? Pardon, pardon, je l'ignorais.
D. PHILIPPE
» .Je ne vous pardonnerai qu'à condition que vous » me baisiez la main à genoux.
MARTHE (s'agenouillanl)
» Je subirai cette mortification.
LE CAPITAINE
» Quelle humilité inouie !
MARTHE (à part).
» Ah ! ce baiser a la saveur du miel ! »
Nous disions tout à l'heure que D. Philippe avait de puissants motifs pour craindre d'être reconnu. En effet, Tirso, qui semble, dans cette comédie, avoir voulu se jouer de toutes les convenances et braver tous les sentiments honnêtes, Tirso suppose que D. Philippe a récemment donné la mort au frère de Marthe, au fils de D. Gomez, Et les deux jeunes personnes, au moment où elles se livrent à lui, le savent parfaitement ! 1). Gomez en est également informé, et il dirige un procès criminel contre ce môme
homme qu'il loge à son insu dans sa maison. Les choses n'en restent pas là. Marthe et son amant trouvent, dans le fait même qui semblerait élever entre eux une insurmontable barrière, un moyen de faciliter leur union. Un messager aposté par eux vient annoncer à D. Gomez que D. Philippe a été arrêté à Séville, que le procès se poursuit avec rapidité et que, s'il déiire se donner la satisfaction d'assister au supplice du meurtrier de son fils, il n'y a pas un moment à perdre. Le crédule D. Gomez, saisi de la joie la plus vive, part sur-le-champ pour l'Andalousie, mais à peine a-t-il quitté Madrid qu'il apprend la déception dont il vient d'être l'objet. Il s'empresse de revenir sur ses pas. Il n'est déjà plus temps. Marthe a mis son absence à profit pour épouser le prétendu licencié, et il ne lui reste plus d'autre parti à prendre que de pardonner, ce qu'il fait d'assez bonne grâce.
Le Tour et le souterrain est encore un des chefsd'œuvre de Tirso. Cette comédie sort un peu du cercle des déguisements et des intrigues plus qu'invraisemblables sur lesquels sont fondés presque tous les drames de ce poète. Avec plus de vérité, de naturel et de décence, elle n'a ni moins de grâce, ni moins de piquant que les meilleures de celles dont nous avons déjà parlé, et il n'en est peut-être pas où l'on trouve un plus grand nombre de ces observations fines, de ces traits vraiment comiques, de ces expressions pittoresques et originales créées avec tant de bonheur et si parfaitement appropriées au sujet qu'on n'est pas d'abord frappé de leur nouveauté hardie.
Vn^ veuve encore jeune et jolie, mais pauvre, a
SOUS sa dépendance une sœur à peine sortie de l'enfance. Elle veut la marier à un riche vieillard qui doit les doter l'une et l'autre. Le futur époux est attendu à Madrid, et déjà les deux sœurs sont établies dans la maison conjugale que sa jalouse prévoyance a fait disposer en quelque sorte comme un couvent. L'entrée doit être absolument interdite à tout étranger, et c'est seulement par un tour qu'auront lieu les communications nécessaires avec le dehors. A l'aspect de ces préparatifs, la jeune fllle, qui s'était représenté le mariage comme un état de liberté, recule d'effroi. Plus effrayée encore de la prison qu'elle voit s'ouvrir devant elle que des soixante-dix ans de celui à qui on veut unir son sort, la terreur et le désespoir qu'elle en éprouve, surmontant sa timidité enfantine, la portent à écouter les vœux d'un jeune homme en qui elle voit un libérateur. En dépit des obstacles accumulés par la jalousie, un souterrain, dont on n'avait pas deviné l'existence, leur donne un moyen facile de s'entendre et de se rapprocher. Ils ont pourtant quelque peine à éluder la surveillance intéressée de la veuve qui ne veut pas laisser échapper pour sa sœur et surtout pour elle-même l'occasion d'un établissement, mais cette surveillance est mise en défaut par une heureuse circonstance. Tandis qu'avec une gravité affectée elle prêche à sa jeune sœur la résignation aux devoirs les plus sévères du mariage et qu'à la plus légère apparence de regrets mondains elle l'accable du pompeux étalage d'une rigoureuse morale, elle est loin d'éprouver elle-même l'insensibilité dont
elle veut lui imposer la loi. Elle a remarqué les empressements d'un autre jeune homme qui, charmé do sabeauté, a recours à mille stratagèrnes pour pénétrer jusqu'à elle, et bien qu'elle feigne d'abord d'en être très irritée, elle ne peut bien longuemps soutenir une dissimulation trop contraire à ses sentiments réels. 11 se trouve que les amants des deux sœurs sont liés d'une intime amitié. Ils mettent en commun leurs espérances et leurs projets, et après une longue suite d'artifices dont l'objet est d'amener la veuve à ne pas se montrer moins indulgente pour autrui qu'elle ne l'est pour elle-même, ce but est enfin atteint. Le vieillard est congédié.
Les deux caractères de femmes sont charmants et parfaitement tracés. Sans leur prêter à beaucoup près l'exaltation romanesque que leur eût donnée Lope de Vega, Tirso s'est abstenu cette fois de nous présenter ses héroïnes sous les traits d'un dévergondage extravagant : non seulement leur vertu n'a pas encore fait naufrage, ce qu'il faut noter chez lui comme une rareté, mais, jusque dans leur plus grande hardiesse, elles portent une retenue, une réserve, qui leur sont d'ailleurs prescrites par la situation dans laquelle elles se trouvent et qui concourent beaucoup à l'effet dramatique. La jeune fille a encore toute la timidité naïve de l'enfance : c'est avec beaucoup de grâce que Tirso nous la montre hésitant d'abord devant une entreprise qui efFra3'e son inexpérience, puis, lorsqu'un moment de surprise et l'effroi du sort dont elle est menacée l'y ont enfin engagée, retrouvant aussitôt sa présence d'esprit et luttant avec la finesse
vive et malicieuse qui révèle sa véritable nature contre les difficultés qui se présentent. Le rôle de la veuve est plus remarquable, plus approfondi, et on peut dire qu'il constitue le fond du sujet. C'est la lutte des calculs intéressés de l'esprit contre les entraînements du cœur. Obligée, parle projet qu'elle a formé, par son état de veuvage, par les habitudes retirées et le costume monacal qui, à cette époque, en étaient l'accompagnement nécessaire, à affecter une austérité que démentent tous ses penchants intimes, elle s'efforce vainement de tenir la balance entre ces tendances contraires, elle devient hypocrite, non par caractère, ce qui serait odieux, mais par nécessité, par position, ce qui est tout à fait comique et n'exclut pas la portion de sympathie qu'on est toujours disposéà accorder aux faiblesses de l'amour. Tirso a tiré le plus heureux parti de ce contraste, et il y a trouvé la matière de plusieurs scènes où brille, avec la gaîté ingénieuse qui est le trait distinct! f de son talent, uneprofonde connaissance du cœurhumain. Ce sont encore de fort jolies comédies que la Jalousie guérie pcvr la jalousie^ la Jalouse d'elle-riiôme, le Châtiment de la crédulités {cl castigo del pensé que). Il n'y a jnre sourd que qui ne veut pas entendre. Voilà ce qui s'appelle négocier, etc. Si nous nous bornons à les citer, c'est que nous craindrions de tomber dans la monotonie en continuant à analyser des compositions qui reproduisent, dans des proportions diverses, il est vrai, des beautés et des défauts déjà suffisamment indiqués pour caractériser Tirso de Molina.
Dans le Prétendant aux helles 2')lumcs et aux belles imroles, Tirso, par une exception bien rare, a traité un sujet sentimental. Deux hommes aspirent à la main d'une même femme. L'un des deux, magnifique en paroles, prodigue en protestations, mais profondément égoïste, n'en est pas moins préféré ; son rival, plus simple, tendre, dévoué, prêt à tout immoler pour l'objet de son amour, n'est payé de ses sacrifices que par la froideur et le mépris. Sur ce fond assez commun, semé d'incidents romanesques et invraisemblables, mais qui ne manquent pas d'intérêt, Tirso a brodé quelques-uns de ces dialogues animés, brillants, spirituels qui donnent parfois tant de prix à ses drames les plus médiocrement conçus.
Les Épreuves de l'amour et de V amitié appartiennent au même ordre d'idées. Tirso y a peint l'exaltation d'un sentiment tendre et désintéressé avec un éclat, un charme qui prouvent que si la nature le portait peu vers le beau idéal, il savait du moins le comprendre et même l'exprimer.
Nous nous arrêterons davantage au Convié de pierre autrement dit le Trompeur de Séville, non pas que cotte pièce nous paraisse, tant s'en faut, se distinguer par un mérite plus éminent que les précédentes, mais parce que c'est le premier type de tous les Festins de pierre^ de tous les D. Juan qui ont paru depuis sur les divers théâtres de l'Europe après que Molière eut vulgarisé la terrible et bizarre légende empruntée par Tirso à une vieille tradition espagnole. On prétend que cette tradition n'est pas sans quelque fondement historique, qu'il existait en effet
à Sévillo, nous ne savons trop à quelle époque du moyen âge, un D. Juan Tenorio, appartenant à une grande famille de l'Andalousie et tristement connu par ses désordres et ses excès de tout genre, qu'il avait réellement tué un certain commandeur après avoir enlevé sa fille, que ce commandeur fut enterré dans le couvent de St-François où on lui éleva un monument orné de sa statue, enfin que les moines do ce couvent, voulant mettre un terme aux débordements de D. Juan (?ont sans doute ils avaient reçu quelque outrage, l'attirèrent dans un guet-à-pens où il trouva la mort et répandirent ensuite le bruit qu'il avait été précipité dans les flammes infernales au moment où il insultait la statue du commandeur. Quoiqu'il en soit de ce fait, il est certain que la comédie de Tirso, véritable légende rimée, contient en germe tout le chef-d^œuvre de Molière, sauf les développements admirables du caractère du héros, très faiblement esquissé par le poète espagnol, sauf surtout l'incomparable scène de M. Dimanche. Rien ne prouve mieux, pourtant, que la comparaison de ces deux ouvrages à quel point il est vrai que, dans la lutte qui s'établit entre l'imitateur et sou modèle, la supériorité du génie créateur peut être du côté du premier. Tirso a encore composé un Amour médecin qu'on pourrait croire, d'après son titre, avoir été aussi imité par Molière, mais il n'existe en effet aucun rapport entre les deux drames, si ce n'est la parodie assez plaisante du jargon pédantesque de la faculté par une personne qu'un stratagème amoureux à revêtue de la robe doctorale.