‹ Essai sur le théatre espagnolChapitre 45 sur 61 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

ALAECON

Un trait particulier de l'histoire de la poésie espagnole, c'est l'absence presque absolue d'informations un pou détaillées sur la plupart des écrivains qui l'ont illustrée, particulièrement dans la période qui comprend le règne de Philippe III et de Philippe IV. Il faut, évidemment, chercher la cause de ce phénomène d,ans le changement radical que ne tardèrent pas à éprouver les mœurs, les habitudes, le goût littéraire du pays. Si ce changement avait eu lieu progressivement, par degrés, il eut sajis doute diminué peu à peu la popularité des plus glorieux champions de l'ancienne école dramatique, mais leur renommée, déjà consacrée par le temps, aurait survécu à cette révolution. Il n'en fut pas ainsi. A l'éclatante lumière que répandaient encore sous Philippe IV les lettres et les arts et qui faisait presque illusion sur les misères d'une décadence politique et

sociale déjà irrémédiable, succédèrent en un instant les plus profondes ténèbres. Les grands siècles littéraires sont ordinairement suivis d'une époque de critique et de philologie qui précède l'anéantissement du goût et du savoir : l'imagination, le génie créateur ont disparu, mais des esprits subtils, exacts, pleins de sagacité, se consacrent en quelque sorte à dresser l'inventaire des richesses intellectuelles amassées dans l'âge précédent, comme pour les mettre à l'abri du grand naufrage dont ils semblent avoir le pressentiment. C'est alors que se forment définitivement les réputations et que chacun est placé au rang que lui conserve la postérité. C'est alors aussi qu'on s'occupe à réunir sur les grands écrivains ces notions biographiques qui, en nous initiant aux secrets de leur existence personnelle, jettent parfois tant de jour sur lapensée de leurs ouvrages, sur l'esprit de leur temps. Cette époque intermédiaire, celle desAristarque etdesQuintilien, a manqué àl'Espagne. Il n'a pas été donné au génie espagnol de se recueillir en lui-même avant d'expirer, de jouir de sa gloire, de contempler ses œuvres, de les classer, deles commenter, de préparer ainsi le jugement que devaient en porter les générations futures et les peuples étrangers. La littérature espagnole est morte tout entière et tout à la fois; elle a cessé d'exister le jour où les richesses de la poésie et la puissance de l'imagination lui ont fait défaut. Encore un coup, l'Espagne a passé sans transition d'un jour éclatant aune nuit profonde, et lorsqu'elle a commencé un demi siècle plus tard, à sortir de ce sommeil léthargique, tout était tellement

change qu'elle avait perdu le souvenir de son glorieux passé. Les grands poètes dramatiques du siècle précédent, ensevelis presque au milieu de leur triomphe, surpris par la révolution qui venait de s'opérer avant d'avoir subi l'épreuve de la véritable critique, avant que l'opinion eut pu se mûrir sur leur compte, étaient pour la plupart oubliés. Le texte quelquefois défiguré d'une partie de leurs compositions, voilà tout ce qui restait d'eux ; encore, les véritables auteurs d'un bon nombre de ces drames, de quelques-uns même des plus beaux, étaient-ils ignorés ou problématiques. Quant à la date précise de ces drames, aux circonstances dans lesquelles ils avaient été écrits, à la manière dont on les avait accueillis, aux discussions dont ils avaient pu être l'objet, on no savait sur tous ces points rien de positif. La même obscurité enveloppait l'existence des poètes euxmêmes : il en est plus d'un, à ne compter que les plus illustres et les plus dignes de l'être, dont, encore aujourd'hui, on peut à peine indiquer approximativement l'époque où ils ont vécu, dont on ne connaît ni la naissance, ni la carrière, ni la position sociale, rien en un mot que le nom imprimé en tête de leurs ouvrages, lorsque toutefois il s'y trouve.

De ce nombre est D. Juan de Alarcon. Bien qu'il doive sans aucun doute être compté immédiatement après les grands jnaîtres de la scène, il s'en faut do beaucoup que sa notoriété ait été constamment au niveau de son mérite. Une sorte de fatalité semble l'avoir poursuivi. De son vivant, comme il nous l'apprend dans une de ses préfaces, ses meilleurs drames

circulaient dans le public sous le nom de Lope de Vega, ou de Montalvan. Aujourd'hui même et malgré l'évidence qui résulte de ses réclamations, il est tel de ses ouvrages qu'on imprime encore sous ces pseudonymes. On ne connaît aucune circonstance de sa vie, si ce n'est qu'il était né au Mexique, d'une iamille originaire de la vieille Castille, et qu'il écrivait à Madrid à l'époque en quelque sorte intermédiaire oii les derniers travaux de la vieillesse de Lope coïncidaient avec les brillants déijuts du jeune Calderon, vers le commencement du règne de Philippe IV.

Ce qui distingue le talent d'Alarcon, ce qui caractérise jusqu'à ses œuvres les plus médiocres et en rend la lecture très agréable, c'est le naturel et la propriété du langage, c'est l'élégance soutenue de la versification, c'est la pureté d'un style presqu'entièrement exempt du faux goût et des emportements du gongorisine. Il possède, d'ailleurs, à un degré éminent l'art d'attacher le spectateur et le lecteur par une intrigue ingénieuse et bien conduite comme aussi par l'intérêt qu'il sait jeter sur ses personnages. Il se plaît à peindre ses héros comme des modèles de générosité et de dévouement ; il donne volontiers un but moral à ses compositions, et si cette direction imprimée à l'art dramatique nous paraît aujourd'hui parfaitement naturelle, on ne doit pas oublier que du temps d'Alarcon, elle avait quelque chose d'original et de nouveau dont il est juste de lui tenir compte.

Tels sont les incontestables mérites d'un poète longtemps méconnu et presque oublié, mais (fui, de-

puis quelque temps, est devenu l'objet d'une réaction favorable, exagérée peut-être comme toutes les réactions. A Madrid et surtout en France, dans le cercle fort restreint d'ailleurs où l'on s'occupe un peu sérieusement de la littérature espagnole, on s'est habitué à le mettre à peu près sur la même ligne que les Lope, les Calderon, les Moreto, les Tirso. Ce revirement d'opinion est dû en grande partie aux éloges enthousiastes que lui a prodigués il y a quelques années, dans un de nos recueils littéraires, un critique ingénieux (1) qui, nous le croyons, a un peu trop cédé à cet entraînement paradoxal dont on est si naturellement saisi pour la mémoire des hommes de génie ou de talent tombés dans une injuste obscurité. Dans l'analyse que nous allons faire des principaux ouvrages d'Alarcon, nous essayerons, tout en rendant pleine justice à ses grandes qualités, de nous préserver de cette exagération.

(1) M. Philaiète, Chaiies, daus la Eevue de Paris.

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