DONA MENCIA
» On dit, seigneur, que dans les situations pénibles » les meilleurs conseils sont ceux des femmes. Per- » mettez-moi donc d'oser essayer de vous consoler. » Croyez-moi, laissez à votre ami le temps de se dis- » culper, il est des fautes qu'on commet sans être cou- » pablo. Quant à la femme que vous aimez, qui vous » (lit ({ue ce que vousimputez à son inconstance ne
» lui a pas été arraché par la nécessité ? Écoutoz-la, » je suis sîire qu'elle se justifiera.
L'INFANT
» Cela n'est pas possible. Cependant, belle Mencia, » pour vous montrer le prix que j'attache à vos con- » seils, je chercherai à voir cette femme, j'écouterai >> ses excuses »
D. Gutierre, resté seul avec Mencia, lui annonce qu'il va se rendre à Séville pour complimenter le roi sur son heureux retour. Elle essaye de le retenir. Elle affecte le langage d'une inquiétude jalouse. Pour la rassurer, il se confond en protestations de tendresse exprimées avec toute l'exagération gongorique. Il y a beaucoup d'art dans cette scène. On sent que Mencia n'est pas sincère, qu'elle est troublée, agitée et que c'est précisément pour cacher son émotion qu'elle a recours à ces artifices d'une coquetterie raffinée. Déjà elle n'est plus complètement innocente.
Cependant, le roi à peine arrivé à Séville y donne audience à de nombreux solliciteurs. La plupart sont accueillis avec sécheresse, il se contente de recevoir leurs pétitions et ne leur permet pas d'ajouter un seul mot. Il reçoit, au contraire, avec une bienveillance empressée un soldat et un pauvre vieillard qui viennent lui demander l'un une augmentation de solde, l'autre l'aumône. Un Gracioso, égaré dans le palais, se trouve tout à coup en sa présence. « Qui êtes-vous? » lui dit-il? Après de nombreux /«:;;sr^■ par lesquels le gracioso s'eff'orce de cacher sa frayeur, il finit par avouer au roi que son métier est de faire rire.
« Soit, » reprend D. Pèdre, « toutes les fois que » vous me ferez rire, je vous donnerai cent êcus, » mais si vous n'y parvenez pas d'ici à un mois, je » vous ferai arracher les dents. » Le pauvre bouffon se retire, assez inquiet du résultat de cette espèce de gageure.
Ces scènes épisodiques, destinées à faire ressortir le caractère brusque et sévère et en même temps l'esprit de justice de D. Pèdre, sont d'ailleurs étrangères à l'action. Il n'en est pas de même de celle qui suit.
Une femme tout en larmes se jette aux pieds du roi et lui demande vengeance. Avant qu'elle ait pu expliquer sa plainte, il ordonne aux personnes présentes de s'éloigner : « Parlez maintenant, » lui dit-il. « Si, comme je le suppose, c'est au nom de » l'honneur que vous venez implorer ma justice, il » serait trop cruel que, pour l'obtenir, vous eussiez à » rougir aux yeux de tout le monde. » Dona Léonor, (c'est le nom de cette femme,) lui raconte longuement et dans un style un peu trop poétique pour la situation que Gutierre, avant de s'unir à Mencia, lui avait promis à elle-même de l'épouser, que, confiante dans sa parole, elle avait consenti à le recevoir chez elle, que l'abandon où il l'a laissée sans qu'elle lui en ait donné aucun motif expose sa réputation aux bruits les plus fâcheux. « J'ai demandé justice, » ajoute-t-elle, « mais je suis pauvre ; je me suis » plainte de lui, mais il est puissant; puisciue son » mariage ne lui permet plus de me rendre l'hon- » ncur, je vous supplie, généreux D. Pèdre, d'ordon-
» lier qu'il -soit obligé de payer ma pension dans un » couvent. »
L-a réponse du roi est belle : « Madame, je sens vi- » vement vos peines, j'y prends d'autant plus départ » que c'est sur moi que repose le devoir si pesant » d'assurer force à la loi. Si Gutierre est marié, » sans doute il ne pourra satisfaire complètement à » votre honneur, ou plutôt, je me trompe, cet hon- » neur étant intact il n'a rien à réparer à cet égard, » mais enfin il ne pourra remplir ses obligations en- » vers vous. N'importe, je vous assurerai la justice » qui sera praticable. Mais l'équité veut que j'en- » tende d'abord l'accusé. Ayez confiance en moi, » Léonor, je me charge de votre cause, et moi ré- » gnant, vous n'aurez plus occasion de vous aper- » cevoir, comme vous me le disiez tout à l'heure, » que vous êtes pauvre et que Gutierre est puissant : » Le voici qui vient. Pendant que je vais lui parler, » cachez-vous derrière cette tapisserie. »
Gutierre arrive en effet, accompagnant l'infant avec quelques autres seigneurs. Le roi lui demande d'un ton sévère les motifs de sa conduite envers Léonor. Il essaye d'abord d'éluder une explication précise ; il est vrai, dit-il, qu'il avait pensé à l'épouser ; s'il y a ensuite renoncé, c'est qu'elle avait accueilli ses hommages avec froideur; un pareil changement n'a rien dont on doive s'étonner. Le roi, peu satisfait de ces réponses évasives, insiste pour savoir la vérité, et Gutierre finit par avouer que ce qui l'a décidé à abandonner Léonor, c'est qu'un soir, en entrant chez elle, il avait vu un homme s'échapper par un balcon.
En entendant cette accusation, TLèonor ne peut se contenir, elle sort du cabinet où elle s'était cachée, elle proteste vivement de son innocence. Un des seigneurs de la suite de l'infant, D. Arias, déclare en effet que c'est lui qui, dans cette nuit malheureuse, s'était introduit dans la maison de Léonor, non pas pour la voir, mais pour voir une autre femme qui y habitait également, qu'en prenant la fuite devant Gutierre, il a cru fuir devant un mari, que puisqu'il s'esttrompéjilest prêt à lui montrer qu'il ne le craint pas. En réponse à ces paroles hautaines, Gutierre met la main sur son épée.D.Pèdre, indigné de ces provocations qui lui paraissent une insulte à la majesté royale, appelle ses gardes et les fait arrêter l'un et l'autre.
L'infant, en les voyant emmener, pense aussitôt qu'il pourra profiter de l'absence forcée de Gutierre pour rendre visite à Mencia. Sous le prétexte d'une chasse, il se dirige en effet vers le château qu'elle habite. A l'entrée de la nuit, une esclave qu'il a gagnée l'introduit auprès d'elle. Effrayée à son aspect, elle lui reproche son imprudence et les dangers auxquels il l'expose. L'émotion qu'elle éprouve fait place à une véritable terreur lorsque tout à coup elle entend la voix de Gutierre. Ami du gouverneur de la forteresse où on l'a enfermé, il a obtenu de lui la permission d'en sortir pendant quelques heures à condition de s'y représenter avant le jour. L'infant n'a que le temps de se cacher dans la chambre même do Mencia. Dans le trouble dont elle est saisie, elle trouve encore la force de répondre aux vives expressions de l'amour de son époux comme si elle
partageait cet amour, mais la seule idée qui la préoccupe, c'est de donner à l'infant la possibilité de s'échapper. Elle s'éloigne un moment, voulant, dit-elle, faire préparer le souper. Bientôt elle accourt, poussant des cris d'effroi. Elle a vu unhomme caché dans son appartement, un homme qui s'enveloppait dans son manteau et dont elle n'a pu distinguer les traits. Gutierre met l'épée à la main et s'élance dans l'intérieur de la maison, mais elle laisse tomber le flambeau qu'elle a pris comme pour le conduire, et l'infant profite pour s'évader de l'obscurité momentanée qu'elle lui a ainsi ménagée. Grutierre, dont les soupçons commencent à s'éveiller, sent redoubler son inquiétude lorsqu'en parcourant l'appartement il rencontre un poignard richement orné que l'infant a laissé tomber dans sa fuite. Il dissimule pourtant. « Ma chère Mencia, » dit-il à sa femme tremblante, -» vous avez été abusée par une illusion. J'ai visité la » maison tout entière, je n'ai pas aperçu l'ombre » d'un homme. Mais la nuit tire à sa fin, il faut que » je vous quitte, quelque regret que j'éprouve à vous » laisser dans l'agitation où vous êtes. » — Au moment où il s'approche d'elle pour l'embrasser, elle aperçoit le poignard qu'il vient de ramasser. Il y a là une scène bien dramatique.
MENCIA
« Arrêtez, seigneur. Quoi, vous tirez le poignard » contre moi? Je ne vous ai jamais offensé. Grâce, » grâce 1
GUTIERRE.
» D'où vous vient cet effroi, ma bicn-aimée?
MENCI A.
» En vo3"aut ce poignard, j'ai cru me voir baignée dans mon sang.
GUTIERRE.
» C'est pour visiter la maison que je l'avais tiré.
MENCI A.
» J'avais perdu l'esprit.
GUïIEnRE.
» Comment une telle idée vous est-elle venue?
MENCIA
» N'est-il pas vrai que je ne vous ai jamais offensé ?
GLTIEIIRE.
» Mais quel besoin avez-vous de vous justifier ?
MENCIA
» C'est la tristesse que j'éprouve qui me présente » ces noires images. »
11 est Impossible de mieux rendre les terreurs d'une conscience pure jusqu'alors, mais qui commence à s'égarer.
L'action, déjà si fortement nouée, marche dès ce moment avec rapidité. D. Pèdre, à la demande de l'infant, pardonne à D. Gutierre et à don Arias. Gutierre, dans la visite qu'il fait au roi et à son frère pour les remercier, reconnaît avec stupéfaction^ en jetant les yeux sur l'épée de l'infant, que le fatal poignard faisait partie de la même armure. Henri qui s'aperçoit de son trouble sans en deviner précisément la cause en éprouve lui-même une préoccupation qu'il ne peut dissimuler et qui confirme de plus en plus les soupçons du malheureux Gutierre. Le
monologue où il exprime ses angoisses est d'une énergique vérité. Tantôt il essaye de se rassurer, de se persuader qu'il ajoute foi trop légèrement à des indices incertains, tantôt ces indices reprennent à ses yeux une force accablante. «Peut-être,» dit-il, «tout » cela peut-il s'expliquer naturellement. Je suis ar- » rivé la nuit dans la maison, cela est vrai, mais on » m'en a ouvert aussitôt la porte, et ma femme sem- » blait tranquille... On m'a dit qu'un homme y était » caché, mais c'est elle qui me l'a dit, elle n'était donc » pas coupable... Si le flambeau s'est éteint, cela ne » peut-il pas être l'effet du hasard? J'ai trouvé ce poi- » gnard, il s'appareille. à l'épée de l'infant, mais qui » me dit qu'il ne s'appareillerait pas à bien d'autres » aussi? Est-il donc d'un travail si rare, si exquis que » d'autres ne puissent lui ressembler? Et en suppo- » sant même qu'il appartint à l'infant, que l'infant » eût en effet pénétré dans ma maison quoique je ne » l'y aie pas vu, en supposant tout cela, l'innocence » de Mencia n'est-elle pas possible encore ? Il est si » facile de gagner des valets avec un peu d'or!... Oui, » j'avais tort de m'inquiéter : en y réfléchissant » mieux, tout se réunit pour me prouver que Mencia » n'a pas manqué à ses devoirs, rien n'a pu ternir sa » pureté... Mais je cherche en vain à me faire illu- » sion. Un nuage ne sufïit-il pas pour obscurcir la » clarté du soleil ? Oh ! pourquoi faut-il que les fautes » d'un autre puissent nous rendre à ce point mal- » heureux! »
D. Gutierre ne veut pourtant pas laisser éclater ses douloureux soupçons. Il dissimulera, il évitera
autant que possible un éclat dont la seule pensée révolte son orgueil ; il essaiera, à force de patience, de soins, de surveillance, de détourner, s'il en est temps encore, les périls dont il se sent menacé ; il sera, ditil, le Médecin de son honneur, et pour expliquer cette singulière expression, il compare, dans une métaphore aussi bizarre que prolongée, la conduite qu'il se propose de tenir au régime qu'un médecin prescrit à son malade.
Dès ce moment, il ne fait pas une démarche qui ne soit dirigée par la cruelle jalousie à laquelle il est en proie. Pour surprendre Mencia, il se hâte de retourner auprès d'elle avant qu'elle ait pu apprendre qu'il a recouvré sa liberté. Voulant empêcher qu'elle ne soit avertie de son approche, il franchit la muraille du jardin où chaque soir elle va prendre le frais. La nuit est déjà arrivée, il la trouve endormie. Avant de l'appeler, il éteint un flambeau allumé auprès d'elle. Réveillée en sursaut au milieu de l'obscurité, Mencia se persuade que c'est encore l'infant qui vient la trouver en l'absence de son époux. Elle le conjure de ne pas l'exposer au même danger que la veille, de ne pas se laisser surprendre encore une fois. Gutierre s'éloigne silencieusement, la rage dans le cœur, sans qu'elle ait pu s'apercevoir de l'erreur fatale qu'elle vient de commettre.
Un moment après et lorsque Mencia a fait apporter un autre flambeau, il se présente k elle comme arrivant à l'instant même de Séville.
GUTIERRE.
« Ma chère Mencia.
330 ESSAI Sun LE .THÉÂTRE ESPAGNOL
MENCIA
» Mon époux, mon bien-aimé !
GUTIERRE (à part).
» L'hypocrite ! contenons-nous encore ! {Haut.) » Que faisiez-YOUS ici, ma tendre amie?
MENCIA
» J'étais venue respirer la fraîcheur du soir. Je » m'étais endormie. Le vent en éteignant ce flambeau » m'a laissée dans l'obscurité.
GUriERRE.
» Je n'en suis pas surpris. L'air qui a éteint cette » flamme est si vif qu'il pourrait aussi donner la » mort, et dans votre sommeil votre vie n'était pas » en sûreté.
MExNCIA.
» Je ne vous entends pas... J'essaye en vain de vous » comprendre.
GUTIERRE.
» N'avea-vous pas vu quelquefois le môme souflle » qui éteint une flamme en rallumer une autre? C'est » ainsi que celui qui vous a plongé dans l'obscurité » a pu m'éclairer au contraire.
MENCIA
» Vos paroles m'étonnent. Il me semble que vous » cherchiez: à leur donner un double sens, qu'un sen- » timcnt jaloux...
GUTIERRE (à part).
» Je me trahis malgré moi {/laui.) Que parlez-vous » de jalousie ! Savez-vous ce que c'est que d'être » jaloux ? Pour moi je l'ignore... Vive Dieu, si je » rétais...
EsSAI SUR LE THÉATUE ESPAGNOL 331